Vous dites que... », addition de P. R
i. * Travaillez donc à vous convaincre non pas par l'augmentation des preuves de Dieu, etc. » Encore une correction néccssare de P. R. Le texte primitif était : • Travaillez donc non pas à vous convaincre par l'augmentation, etc. » (le reste comn'^ plus haut;.
aucun doutée Ils savent ce chemin^ que vous voudriez suivre, et ils sont guéris d'un mal dont vous voulez guérir. Suivez la manière par où ils ont commencé ; imitez leurs actions extérieures, si vous ne pouvez encore entrer dans leurs dispositions intérieures ; quittez ces vains amusements qui vous occupent tout entier.
J'aurais bientôt quitté ces plaisirs, dites-vous, si j'avais la foi. Et moi je vous dis que vous auriez bientôt la foi si vous aviez quitté ces plaisirs. Or, c'est à vous à commencer. Si je pouvais je vous donnerais la foi : je ne le puis, ni par conséquent éprouver la vérité de ce que vous dites : mais vous pouvez bien quitter ces plaisirs, et éprouver si ce que je dis est ^Tai.
î n ne faut pas se méconnaître ; nous sommes corps' autant qu'esprit : et de là vient que l'instrument par lequel la persuasion se fait n'est pas la seule démonstration. Combien y a-t-il peu de choses démontrées ? Les preuves ne convainquent que l'esprit. La coutume fait nos preuves les plus fortes. Elle incline les sens'' qui entraînent l'esprit sans
1. « ... ceux... qui n'oyit présenteme^it aucun doute » ; F. : «... ceux qui parient maintenant tout leur bien.
2. Ils savent ce chemin, etc. » F. : < Ce sont gens qui savent, etc. » La fin de cet alinéa, < Imitez leurs actions extérieures, etc. », est de P. R. Pascal avait écrit : « C'est en faisant tout comme s'ils croyaient, en prenant de l'eau bénite, en faisant dire des messes, etc. » On voit venir le fameux « cela vous abêtira » devant lequel a reculé P. R., quoique, suivant la remarque de MM. Faugère et labbé Maynard, ce mot ne soit qu un écho de plusieurs passages de saint Paul (stultus et stultitia). Du reste, d'après l'opinion de Ballanche cité par Sainte-Beuve (Portraits contemporains et divers, t. III; Pensées de Pascal, édition Faugère, 1844; les mots « étonnants et outrés » du genre de celui-là, trouvés sur les brouillons de Pascal, n'auraient été qu'une sorte de mnémonique destinée à fixer la pensée plus à fond, et ne devaient pas paraître en public, ce qui innocente P. R.
3.*... nous sommes corps... »; F. ; «... nous sommes automate.. »
4. «... elle incline les sens... »; F. : « ... elle incline l'automate... •
qu'il y peiwe. Qai a démontré qu'il aéra demain jour, et que nous mourrons; et qu'y a-t-il de plus universellement cru*? C'est donc la coutume qui nous en persuade; c'est elle qui fait tant de Turcs, et de Païens*, c'est elle qui fait les métiers, les soldats, etc. Il est vrai qu'il ne faut pas commencer par elle pour trouver la vérité 3, mais il faut avoir recours à elle, quand une fois l'esprit a vu où est la vérité ; afin de nous abreuver et de nous teindre de cette créance qui nous échappe à toute heure; car d'en avoir toujours les preuves présentes c'est trop d'affaire. Il faut acquérir une créance plus facile qui est celle de l'habitude, qui sans violence, sans art, sans argument nous fait croire les choses, et incline toutes nos puissances à cette créance, en sorte que notre àrae y tombe naturellement. Ce n'est pas assez de ne croire* que par la force de la conviction, si les sens nous portent à croire le contraire. Il faut donc faire marcher nos deux pièces * ensemble ; l'esprit, par les raisons qu'il suffit d'avoir vues une fois en sa vie; et les sens, par la coutume^, et en ne leur permettant pas de s'incliner au contraire.
1. «... qu'y a-t-il de plus universellement cru. » Universellement est une addition de P. R.
2. « C'est elle (la coutume) qui fait tant de Turcs et de Païens. » F. : « C'est elle qui fait tant de Chrétiens, c'est elle qui fait les Turcs, etc. »
3. « 77 est vrai qu'il ne faut pas commencer par elle, etc.» Addition de P. R. Le texte primitif reprend à « ... il faut avoir recours à elle, etc. »
4. « Ce n'est pas assez de ne croire que, etc. » ; F. « <iVM,nd on ne croit que par la force de la conviction et que l'automate est incliné ' à croire le contraire, ce n'est pas assez. »
5. « ... il faut donc faire marcher nos deux pièces, etc. » -, P. : « ... faire croire nos deux pièces, etc. »
6. « ... les sens par la coutume, etc. » ; F. : « ... l'automMte par, etc. » Tout ce chapitre est un des plus remaniés par P. R. La raéthodej pyrrhonienne employée par Pascal a été un peu atténuée dans l'expression; P. R. s'est également servi avec quelque réserve dei| termes de jeu; l'on remarquera enfin l'emploi par Pascal du mot' automate, emprunté à la philosophie cartésienne et rejeté par P. R. ^ (Voir, sur l'automate, Cousin, Des Pensées, etc., p. il.)
Image d'un homme qui s'est lassé de chercher Dieu par le seul raisonnement, et qui commence à lire l'Ecriture.
En voyant l'aveuglement et la misère de l'homme, et ces contrariétés étonnantes qui se découvrent dans sa nature, et regardant tout l'univers muet et l'homme sans lumière, abandonné à lui-même, et comme égaré dans ce recoin de l'univers, sans savoir qui l'y a mis, ce qu'il y est venu faire, ce qu'il deviendra en mourant ; j'entre en effroi comme un homme qu'on aurait porté endormi dans une île déserte et effroyable, et qui s'éveillerait sans connaître où il est, et sans avoir aucun moyen d'en sortir. Et sur cela j'admire comment on n'entre pas en désespoir d'un si misérable état. Je vois d'autres personnes auprès de moi de semblable nature. Je leur demande s'ils sont mieux instruits que moi, et ils me disent que non. Et sur cela ces misérables égarés ayant regardé autour d'eux, et ayant vu quelques objets plaisants s'y sont donnés et s'y sont attachés. Pour moi je n'od pu m'y arrêter * ni me reposer^ dans
1. « Pour moi, je n'ai pu m'y arrêter, etc. » ; F. : « ... ij prendre ci'attaclie, etc. »
i. « ... ni me reposer, etc. » Dans V., cette fin de phrase se présente isolément sous cette forme : a xVoiw soinrnes plaisants de nous reposer, etc. » Voici du reste le texte primitif de cette fin d'alinéa, qui a été très remaniée par P. R. , dont les occupations tumultuaires n'ont pas été trouvées heureuses, bien que le mot se retrouve dans Montaigne, du moins comme adverbe (tumultuairement, au livre 1", ch. lvi : « Misérables comme nous, impuissants comme nous, ils ne nous aideront pas, on mourra seul; il faut donc faire, comme si on était seul, et alors bàtirait-on des maisons superbes, etc.? On chercherait la vérité sans Msiter, et si on le refuse, on témoigiie estimer plus l'estime des hommes que la recherche de la vérité. »
la société de ces personnes semblables à moi, misérables comme moi, impuissantes comme moi. Je vois qu'ils ne m'aideraient pas à mourir: je mourrai seul : il faut donc faire comme si j'étais seul : or, si j'étais seul, je ne bâtirais pas des maisons, je ne m'embarrasserais point dans des occupations tumultuaires, je ne chercherais l'estime de personne, mais je tâcherais seulement à découvrir la vérité.
Aussi, considérant combien il y a d'apparence qu'il y a autre chose que ce que je vois, j'ai recherché si ce Dieu dont tout le monde parle * n'aurait point laissé quelques marques de lui. Je regarde de toutes parts, et ne vois partout qu'obscurité. La nature ne m'offre rien qui ne soit matière de doute et d'inquiétude. Si je n'y voyais rien qui marquât une divinité, je me déterminerais à n'en rien croire. Si je voyais partout les marques d'un Créateur, je reposerais en paix dans la foi. Mais voyant trop pour nier, et trop peu pour m'assurer, je suis dans un état à plaindre, et où j'ai souhaité cent fois que si un Dieu soutient la nature ', elle le marquât sans équivoque, et que si les marques qu'elle en donne sont trompeuses elle les supprimât tout à fait ; qu'elle dit tout ou rien ; afin que je visse quel parti je dois suivre. Au lieu qu'en l'état où je suis, ignorant de ce que je suis, et ce que je dois faire, je ne connais ni ma condition ni mon devoir. Mon cœur tend tout entier à connaître où est le vrai bien pour le suivre. Rien ne me serait trop cher pour cela ^.
1. « ... Ce Dieu do7it tout le monde parle. » Ces derniers mots ajoutés par P. R.
2. •... si un Dieu soutient la tiature... t F. : « ... si un Dieu la soutient... » L'article semblerait ici se rapporter au mot foi qui termine la phrase qui précède. La correction de P. R. était donc utile.
3. « Rien ne me serait trop cher pour oela » ; F. : « ... pour l'éternité. »
Je vois des multitudes de Religions * en plusieurs endroits du monde, et dans tous les temps. Mais elles n'ont ni morale qui me puisse plaire, ni preuves capables de m'arrêter. Et ainsi j'aurais refusé également la Religion de Mahomet, et celle de la Chine, et celle des anciens Romains, et celle des Égyptiens, par cette seule raison que l'une n'ayant pas plus de marques de vérité que l'autre, ni rien qui détermine, la raison ne peut pencher plutôt vers l'une que vers l'autre.
Mais en considérant ainsi cette inconstante et bizarre variété de mœurs et de créances dans les divers temps, je trouve en une petite partie du monde ^ un peuple particulier séparé de tous les autres peuples de la terre, et dont les histoires précèdent de plusieurs siècles les plus anciennes que nous ayons. Je trouve donc ce peuple grand et nombreux, qui adore un seul Dieu, et qui se conduit par une loi qu'ils disent tenir de sa main. Ils soutiennent qu'ils sont les seuls au monde auxquels Dieu a révélé ses mystères ; que tous les hommes sont corrompus et dans la disgrâce de Dieu ; qu'ils sont tous abandonnés à leurs sens et à leur propre esprit ; et que de là viennent les étranges égarements, et les changements continuels qui arrivent entre eux, et de Religion, et de coutume ; au lieu qu'eux demeurent inébranlables ' dans leur conduite : mais que Dieu ne laissera pas éternellement les autres peuples dans ces ténèbres ; qu'il viendra un libérateur pour tous ; qu'ils sont au monde pour
1. « ... des multitudes de Religions. » ; F. : « des faisons de religions. «
2. « ... je trouve en une petite partie du monde, etc. » ; F.: t ... en un coin du monde, etc. »
3. « ... au lieu qu'et^o; demeurent inébranlables. » Eux, c'est-à-dire les Juifs. 11 y a dans le texte primitif : t ... au lieu qu'ils demeurent, etc. », ce qui pourrait aussi bien, et même mieux, se rapporter aux ' hommes ». Voir plus haut : « ... que tous les homm,es sont cof' rompus. >
i'annonccr ; qu'ils sont formés exprès pour être les hérauts de ce grand avènement '■ et pour appeler tous les peuples à. s'unir à eux dans l'attente de ce libérateur.
La renoontre de ce peuple m'étonne, et me semble digne d'une extrême attention par quantité de choses admirables et singulières qui y paraissent.
C'est un peuple tout composé de frères ; et au lieu que tous les autres sont formés de l'assemblage d'une infinité de familles, celui-ci, quoique si étrangement abondant, est tout sorti d'un seul homme ; et étant ainsi une même chair et membres les un? des autres, ils composent une puissance extrême d'une seule famille '. Cela est unique.
Ce peuple est le plus ancien qui soit dans la connaissance des hommes ; ce qui me semble lui devoir attirer une vénération particulière, et principalement dans la recherche que nous faisons, puisque si Dieu s'est de tout temps communiqué aux hommes, c'est à ceux-ci qu'il faut recourir pour en savoir la tradition.
Ce peuple n'est pas seulement considérable par son antiquité, mais il est encore singulier en sa durée, qui a toujours continué depuis son origine jusqu'à maintenant; car, au lieu que les peuples de Grèce, d'Italie, de Lacédémone, d'Athènes, de Rome, et les autres qui sont venus si longtemps après ont fini il y a longtemps, ceux-ci subsistent toujours ; et malgré les entreprises de tant de puissants rois qui ont cent fois essayé de les faire périr, comme les historiens le témoignent, et comme il est aisé de le juger par l'ordre naturel des choses, pendant un si long espace d'années ils se sont toujours conservés ; et s'étendant
i. € ... les héraults de ce grand avëoement. » F. ajoute : < les avant-couî'eurs. »
2. t ... une puissance extrême d'une seale famille » ; F. : € ... un puissant état d'une, etc. »
depuis les premiers jusqu'aux derniers, leur histoire enferme dan? sa durée celle de toutes nos histoires.
La loi par laquelle ce peuple est gouverné est tout ensemble la plus ancienne loi du monde, la plus parfaite, et la seule qpii ait toujours été gardée sans interruption dems un État. C'est ce que Philon Juif montre en divers lieux, et Josèphe admirablement contre Appion, où il fait voir qu'elle est si ancienne, que le nom même de loi n'a été connu des plus anciens que plus de mille ans après ; en sorte qu'Homère qui a parlé de tant de peuples * ne s'en est jamais servi. Et il est aisé de juger la perfection de cette loi par sa simple lecture, où l'on voit qu'on y a pourvu à toutes choses avec tant de sagesse, tant d'équité, tant de jugement, que les plus anciens Législateurs Grecs et Romains en ayant quelque lumière en ont emprunté leurs principales lois ; ce qpii paraît par celles qu'ils appellent des douze tables, et par les autres preuves que Josèphe en donne.
Mais cette loi est en même temps la plus sévère et la plu"^ rigoureuse de toutes ^, obligeant ce peuple pour le retenir dans son devoir à mille observations particulières et pénibles sur peine de la vie. De sorte que c'est une chose étonnante qu'elle se soit toujours conservée' durant tant de siècles parmi un peuple rebelle et impatient comme celui-ci ; pondant que tous les autres États ont changé de temps en temps leurs lois, quoique tout autrement faciles à observer*.
i. « ... Homère qui a parlé de tant de peuples... > : F. : « .... qui a traité de l'histoire de tant d'états... >
2. t ... la plus rigoureuse de toutes. » ; F. ajoute : < en ce qui regarde le culte de leur religian. »
3. « ... qu'elle se soit toujours conservée... » ; F. ajoute : « consta/mment. >
4. « ... faciles à observer, i Ce dernier mot ajoaté par P. R-
5 Ce peuple est encore admirable en sincérité. Ils gardent avec amour * et fidélité le livre où Moïse déclare qu'ils ont toujours été ingrats envers Dieu * et qu'il sait qu'ils le seront encore plus après sa mort; mais qu'il appelle le ciel et la terre à témoin contre eux qu'il le leur a assez dit : qu'enfin Dieu s'irritant contre eux les dispersera par tous les peuples de la terre : que, comme ils l'ont irrité en adorant des Dieux qui n'étaient point leurs Dieux, il les irritera^ en appelant un peuple qui n'était point son peuple.
5 Au reste'*, je ne trouve aucun sujet de douter de la vérité du livre qui contient toutes ces choses. Car il y a bien de la différence entre un livre que fait un particulier, et qu'il jette parmi le peuple, et un livre qui fait lui-même un peuple. On ne peut douter que le livre ne soit aussi ancien que le peuple.
î C'est un livre fait^ par des auteurs contemporains. Toute histoire qui n'est pats contemporaine est suspecte, comme les livres des Sybilles et de Trismégiste, et tant d'autres qui ont eu crédit au monde et se trouvent faux dans la suite des temps. Mais il n'en est pas de même des auteurs contemporains
1. € ... gardent avec amour, etc. > ; F. : t ... portent avec, etc. • 8. « ... qu'ils ont toujours été ingrats envers Dieu... » ; F. «... qu'ils ont été ingrats envers Dieu toute leur vie. » .3. « ... il les irritera... » ; F. « : € provoquera. »
4. La première phrase : « Au reste, etc. », paraît être une addition P. R.
5. « Cest un livre fait, etc. » ; phrase ajoutée par P. R. pour relier cet alinéa au précédent.
Injtistice et corruption de Vhomme.
L'homme est visiblement fait pour penser, c'est toute sa dignité et ,tout son mérite. Tout son devoir est de penser comme il faut ; et l'ordre de la pensée est de commencer par soi, par son auteur, et sa fin. Cependant, à quoi pense-t-on* dans le monde ? Jamais à cela ; mais à se divertir, à devenir riche, à acquérir de la réputation, à se faire Roi, sans penser à ce que c'est que d'être Roi et d'être homme.
• La pensée de l'homme ^ est une chose admirable par sa nature. Il fallait qu'elle eût d'étranges défauts pour être méprisable. Mais elle en a de tels que rien n'est plus ridicule. Qu'elle est grande par sa nature I Qu'elle est basse par ses défauts !
• S'il y a un Dieu, il ne faut aimer que lui, et non les créatures. Le rjusonnement des impies dans le livre de la Sagesse n'&st fondé que sur ce qu'ils se persuadent qii'il n'y a point de Dieu. Cela posé, disent-ils, jouissons donc des créatures 3. Mais s'ils eussent su* qu'il y avait un Dieu, ils
1. t Cependant à quoi pense-t-on, etc. » : F. : « Or, à quoi pense le monde ? Jamais à cela ; mais à danser, à jouer du luth, à chanter, à faire des vers, à courir la bague, etc., à se bâtir, à se faire roi, etc. » Après « se bâtir » sous-entendez : d€S maisons.
2. Cet al. est fait, en partie, avec un titre de l'autographe : « La pensée est une chose admirable. » F. ajoute : « et incomporrable. »
3. € ... jouissons donc des créatares... » ; F. ajoute .- c'est le pisaUer. »
4. « Mais s'ils eussent su, etc. « ; F. : Mais s'il y avait un Dieu à aimer, ils 7i' auraient pas concla cela, mais le contraire »
eussent conclu tout le contraire. Et c'est la conclusion des sages : il y a un Dieu. Ne jouissons donc pas des créatures. Donc tout ce qui nous incite à nous attacher à la créature est mauvais ; puisque cela nous empêche ou de servir Dieu si nous le connaissons, ou de le chercher si nous l'ignorons. Or, nous sommes pleins de concupiscence. Donc nous sommes pleins de mal. Donc nous devons nous haïr nous-mêmes, et tout ce qui nous attache à autre chose qu'à Dieu seul*.
• Quand nous voulons penser à Dieu, combien sentonsnous de choses^ qui nous en détournent, et qui nous tentent de penser ailleurs ? Tout cela est mauvais, est même né avec nous.
• 11 est faux que nous soyons dignes que les autres nous aiment. Il est injuste que nous le voulions. Si nous naissions raisonnables 3, et avec quelque connaissance de nous-mêmes^ et des autres, nous n'aurions point cette inclination^. Nous naissons pourtant avec elle. Nous naissons donc injustes. Car chacun tend à soi ^. Cela est contre tout ordre. Il faut tendre au général. Et la pente vers soi est le commencement de tout désordre en guerre, en police, en économie, etc.
î Si les membres des communautés naturelles et civiles
i. « ... tout ce qui nous attache à autre chose qu'à, etc. » -, F. : € ... tout ce qui nous excite à a^utre attacha que, etc. »
2. < ... Combien sentons-nous de choses qui nous en détournent... »; F. : • ... iVj/ Ort-il rien qui nous en détourne ? >
3. t Si nous naissions raisonnables... » ; F. ajoute : « et indifférents. »
4. « ... et œoec quelque connaissance de nous-mêmes... »; F. : et conyxaissant nous et les autres... »
5. « ... nous n'aurio^is point cette inclination, b; F. : « non? ne donnerions point cette inclination à notre volonté. »
6. t ... chacun tend à soi. > ; F. : < tout tend, etc. >. A la fin, après t ... en économie, etc. »; F. ajoute : « dans le corps partirculier de l'homme », et cette réflexion : « La volonté est donc dépravée. »
tendent au bien du corps, les communautés elles-mêmes doivent tendre à un autre corps plus général.
5 Quiconque ne hait point en soi cet amour-propre, et cet instinct qui le porte à se mettre au-dessus de* tout, est bien aveugle, puisque rien n'est si opposé à la justice et à la vérité. Car il est faux que nous méritions cela; et il est injuste et impossible d'y arriver, puisque tous demandent la même chose. C'est donc une manifeste injustice où nous sommes nés, dont nous ne pouvons nous défaire, et dont il nous faut défaire.
Cependant nulle autre Religion ^^ que la Chrétienne n"a remarqué que ce fût un péché, ni que nous fussions nés, ni que nous fussions obligés d'y résister, ni n'a pensé à nous en donner les remèdes.
î II y a une guerre intestine dans l'homme entre la raison et les passions. Il pourrait jouir de quelque paix^ s'il n'avait que la raison sans passions, ou s'il n'avait que les passions sans raison. Mais ayant l'un et l'autre, il ne peut être sans guerre, ne pouvant avoir la paix avec l'un qu'il ne soit en guerre avec l'autre. Ainsi il est toujours divisé et contraire à lui-même.
^ Si c'est un aveuglement qui n'est pas naturel"* de vivre sans chercher ce qu'on est, c'en est un encore bien plus terrible de vivre mal en croyant Dieu. Tous les hommes presque sont dans l'un ou l'autre de ces deux aveuglements.
1. «... cette instinct qui le porte à se mettre aur-dessus de tout,..*; F. : « ... à se faire Dieu. »
2. « Cependant nw^ej autre Religion que la Chrétienne n'a, etc. »; F. : « ... aucune religion n'a, etc. »
3. « Il pourrait jouir de quelque paix. . . » Addition de P. R. qui était nécessaire. Le texte primitif pose les deux hypothèses (la raison sans passions — les passions sans raison), mais ne tire pas la conséquence indiquée par P. R.
4. « ... aveuglement qui n'est pas naturel... » ; F. : « aveuglement «wmatwreJ... » La fin de cet alinéa : « Tous les hommes presque, etc. >, parait être de P. R.
Juifs.
Dieu, voulant faire paraître qu'il pouvait former un peuple saint d'une sainteté invisible, et le remplir d'une gloire éternelle, a fait dans les biens de la nature ce qu'il devait faire dans ceux de la grâce ; afin qu'on jugeât qu'il pouvait faire les choses invisibles, puisqu'il faisait bien les visibles.
Il a donc sauvé son peuple du déluge en la personne de Noé, il l'a fait naître d'Abraham, il l'a racheté d'entre ses ennemis, et l'a mis dans le repos.
L'objet de Dieu n'était pas de sauver du déluge, et faire naître tout un peuple d'Abraham simplement pour l'introduire dans une terre abondante*. Mais comme la nature est une image de la grâce, aussi ces miracles visibles sont les images des invisibles qu'il voulait faire.
î Une autre raison pour laquelle il a formé le peuple Juif, c'est qu'ayant dessein de priver les siens des biens charnels et périssables, il voulait montrer par tant de miracles*, que ce n'était pas par impuissance.
î Ce peuple était plongé ^ dans ces pensées terrestres ; que
i. « ... nne terre abondante. »; P. R. n'a pas voulu de l'expression biblique « terre grasse » du texte primitif. 11 l'a remplacé de môme plus loin.
2. f Remanié par P. R. Le texte primitif est singulièrement concis; le voici : « Dieu voulant priver les siens des biens périssables, pour montrer que ce n'était pas par impuissance, il a fait le peuple Juif. » Le t par tant de miracles » a été ajouté par P. R. pour élucider ce passage.
3. « ... Ce peuple était plongé dans... »; F. : c Les... Juifs avaient vieilli dans. . .
Dieu aimait leur père Abraham, sa chair et ce qui en sortirait ; et que c'était pour cela qu'il les avait multipliés, et distingués de tous les autres peuples, sans souffrir qu'ils s'y mêlassent ; qu'il les avait retirés de l'Egypte' avec tous ces grands signes qu'il fit en leur faveur; qu'il les avait nourris de la manne dans le désert, qu'il les avait menés dans une terre heureuse et abondante ; qu'il leur avait donné des Rois, et un temple bien bâti, pour y offrir des bêtes, et pour y être purifiés par l'effusion de leur sang-; et qu'il leur devait enfin envoyer le Messie pour les rendre maîtres de tout le monde.
î Les Juifs étaient accoutumés aux grands et éclatants miracles; et n'ayant regardé les grands coups ^ de la mer Rouge et de la terre de Chanaan que comme un abrégé des grandes choses de leur Messie, ils attendaient de lui encore des choses plus éclatantes, et dont tout ce qu'avait fait Moïse ne fût que l'échantillon.
î Ayant donc vieilli dans ces erreurs charnelles, JloUs- Christ est venu dans le temps prédit, mais non pas dans l'éclat attendu; et ainsi ils n'ont pas pensé que ce fût lui. Après sa mort, Saint-Paul est venu apprendre aux hommes que toutes ces choses étaient arrivées en figures ; que le Royaume de Dieu n'était pas dans la chair, mais dans l'esprit ; que les ennemis des hommes n'étaient pas les Babyloniens, mais leurs passions ; que Dieu ne se plaisait
i. « ... qu'il les avait retirés de l'Egypte avec tous ces grands signes, etc.; F. : «...que quand ils languissaient dans l'Egypte, il les en retira avec tous ces grands signes, etc. »
2. «... et pour y être purifiés par reffusion de leur sang... »; F. : «... et par le moyen de l'effusion de leur sang qu'ils seraient purifiés... » La correction de P. R. était nécessaire.
3. € ... et 11'a.ya.nt regardé les grands coups, etc. »; F. : «... et ainsi ayant eu les grands coups, etc. »
pas aux temples faits ^ de la main des hommes, mais en un cœur pur et humilié ; que la circoncision du corps était inutile, mais qu'il fallait celle du cœur, etc.
5 Dieu n'ayant pas voulu découvrir ces choses à ce peuple qui en était indigne, et ayant voulu néanmoins les prédire afin qu'elles fussent crues, en avait prédit le temps clairement, et les avait même quelquefois exprimées clairement, mais ordinairement en figures, afin que ceux qui aimaient les choses- figurantes s'y arrêtassent, et que ceux qui aimaient les ^ figurées, les y vissent. C'est ce qui a fait qu'au temps du Messie* les peuples se sont partagés : les spirituels l'ont reçu, et les charnels qui l'ont rejeté, sont demeurés pour lui servir de témoins.
5 Les Juifs charnels n'entendaient ni la grandeur ni l'abaissement du Messie prédit dans leurs prophéties. Ils l'ont méconnu dans sa grandeur, comme quand il est dit, que le Messie sera Seigneur de David quoique son fils, qu'il est devant Abraham^, et qu'il Fa vu^. Ils ne le croyaient pas si grand", qu'il fût de toute éternité. Et ils l'ont méconnu
i . '< ... aux temples faits de la -main des hommes. » Le texte primitif porte seulement « faits de inain ». M. Faugère remarque que le mot d'homine manque dans le manuscrit, mais c'est sans doute plutôt un latinisme (templa m.anufacta) qu'une omission.
2. C'est-à-dire les choses charnelles qui servaient de figures.
3. C'est-à-dire les vérités spirituelles figurées par les chose? charnelles.
4. « ... C'est ce qui a fait qu'au temps du Messie, etc. » Cette phrase doit être de P. R., du moins nous n'avons pu la retrouver dans les éditions F. et H.
5. « ... qu'il est devant Abraham... • ; F. : « ... devant qu'Abraham. » La correction de P. R .bonne au point de vue grammatical, a l'inconvénient de créer un double sens qui n'existait pas dans le texte primitif.
6. «... et qu'il l'a vu... « c'est-à-dire qu'Abraham, l'a vu, comme le fait remarquer une note de l'édition Didot.
7. «... Us ne le croyaient pas si grand qu'il fût (c'est-à-dixe au point d'être) de toute éternité, »; F. : «... si grand qu'il fût éternel. «
de même dans son abaissement et dans sa mort. Le Messie, disaient-ils, demeure éternellement, et celui-ci dit qu'il mourra. Ils ne le croyaient donc ni mortel ni éternel : ils ne cherchaient en lui qu'une grandeur charnelle.
5 Ils ont tant aimé les choses figurantes, et les ont si uniquement attendues qu'ils ont méconnu la réalité quand elle est venue dans le temps et en la manière prédite.
• Ceux qui ont peine à croire en cherchent un sujet en ce que les Juifs ne croient pas. Si cela était si clair, dit-on, pourquoi ne croysdent-ils pas ? Mais c'est leur refus même qui est le fondement de notre créance. Nous y serions bien moins disposés s'ils étaient des nôtres. Nous aurions alors un bien plus ample prétexte d'incrédulité et de défiance. Cela est admirable de voir les Juifs * grands amateurs des choses prédites et grands ennemis de l'accomplissement, et que cette aversion même ait été prédite *.
5 II fallait que pour donner foi au Messie, il y eût eu des prophéties précédentes, et qu'elles fussent portées par des gens non suspects et d'une diligence, d'une fidélité, et d'un zèle extraordinaire, et connu de toute la terre.
Pour faire réussir tout cela, Dieu a choisi ce peuple charnel, auquel il a rais en dépôt les prophéties qui prédisent le Messie comme libérateur, et dispensateur des biens charnels que ce peuple aimait ; et ainsi il a eu une ardeur extraordinaire pour ses Prophètes, et a porté à la vue tout le monde ces livres où le Messie est prédit, îissurant toutes les nations qu'il devait venir, et en la manière prédite dans leurs livres qu'ils tenaient ouverts à tout le monde. Mais étant déçus par l'avènement ignominieux et pauvre du Messie, ils ont
i. « ... Cela est admiraJjle de voir les Juifs, etc. »; F. : d'avoir résidu les Juifs, etc. »
2. t ... et que cette cuversion même ait été prédite >, addition de P. R.
été ses plus grands ennemis. De sorte que Toilà le peuple du monde le moins suspect de nous favoriser"^, qui fait pour nous, et qui par le zèle qu'il a pour sa loi et pour ses Prophètes, porte et conserve avec une exactitude incorruptible et sa condamnation, et nos preuves.
• Ceux qui ont rejeté et crucifié Jésus-Christ qui leur a été en scandale, sont ceux qui portent les livres qui témoignent de lui, et qui disent qu'il sera rejeté et en scandede. Ainsi ils ont marqué que c'était lui en le refusant : et il a été également prouvé et par les Juifs justes qui l'ont reçu, et par les injustes qui l'ont rejeté, l'un et l'autre ayant été prédit.
^ C'est pour cela que les prophéties ont un sens caché, le spirituel dont ce peuple était ennemi sous le charnel, qu'il aimait*. Si le sens spirituel eût été découvert, ils n'étaient pas capables de l'aimer ; et ne pouvamt le porter ils n'eussent pas eu le zèle pour la conservation de leurs livres et de leurs cérémonies. Et s'ils avaient aimé ces promesses spirituelles, et qu'ils les eussent consers'ées incorrompues jusqu'au Mes? ie, leur témoignage n'eût pas eu de force, puisqu'ils en eussent été amis. Voilà pourquoi il était bon que le sens spirituel fût couvert. Mais d'un autre côté si ce sens eût été tellement caché qu'il n'eût point du tout paru, il n'eût pu servir de preuve au Messie. Qu'a-t-il donc été fait ? Ce sens a été couvert sous le temporel dans la foule des
1. « De sorte que voilà le peuple du monde le moins suspect de nous favoriser qui fait pour nous, etc. * c'est-à-dire : qui a-git pour nous (V. cette expression dans Montaigne, livre I. ch. XD. Cette phrase a été modifiée par P. R. La voici telle que la donne F. : • De sorte que, voila le peuple du monde le moins suspect de nous favoriser et le pPxs exact et le plus zélé qui se puisse dire pour sa loi et pour ses propliètes, qui les porte incorrompus. •
2. t ... sous le [sens] charnel qu'il aimait. » ; F. c... dont il était ami. >
i2Z PENSÉES SUR LA RELIGION
passages, et a été découvert clairement en quelques-uns. Outre que le temps et l'état du monde ont été prédits si clairement' que le Soleil n'est pas plus clair. Et ce sens spirituel est si clairement expliqué en quelques endroits qu'il fallait un aveuglement pareil à celui que la chair jette dans l'esprit quand il lui est assujetti pour ne le pas reconnaître.
Voilà donc qu'elle a été la conduite de Dieu. Ce sens spirituel est couvert d'un autre en une infinité d'endroits, et découvert en quelques-uns, rarement à la vérité. Mais en telle sorte néanmoins que les lieux où il est caché sont équivoques, et peuvent convenir aux deux ; au lieu que les lieux où il est découvert sont univoques, et ne peuvent convenir qu'au sens spirituel.
De sorte que cela ne pouvait induire en erreur, et qu'il n'y avait qu'un peuple aussi charnel que celui-là qui s'y pût méprendre.
Car quand les biens sont promis en abondance, qui les empêchait d'entendre les véritables biens, sinon leur cupidité qui déterminait ce sens aux biens de la terre ? Mais ceux qui n'avaient de biens qu'en Dieu, les rapportaient uniquement à Dieu. Car il y a deux principes qui partagent les volontés des hommes, la cupidité et la charité *. Ce n'est pas que la cupidité ne puisse demeurer avec la foi, et que la charité ne subsiste avec les biens de la terre. Mais la cupidité use de Dieu, et jouit du monde, et la charité au contraire use du monde et jouit de Dieu.
1. « ... prédits si clairement que le soleil n'est pas pins clair. »; F. : « ... qu'il est (c'est-à-dire que que cela est) plus clair que le soleil. »
2. € ... la cupidité et la charité... > M. Havet fait remarquer que ce dernier mot est pris dans son sens le plus relevé, l'amour do Dieu. Les derniers mots de cet al. : « ... use du monde, etc. », sont de P. R. ; F. s'arrête après «... et la charité au contraire. »
Or la dernière fin est ce qui donne le nom aux choses. Tout ce qui nous empêche d'y arriver est appelé ennemi. Ainsi les créatures quoique bonnes sont ennemies des justes quand elles les détournent de Dieu, et Dieu même est l'ennemi de ceux dont il trouble la convoitise.
Ainsi le mot d'ennemi dépendant de la dernière fin, les justes entendaient par là leurs passions, et les charnels entendaient les Babyloniens ; de sorte que ces termes n'étaient obscurs que pour les injustes. Et c'est ce que dit Isaïe : Signalegem in discipulis meis^ ; et que Jésus-Christ sera pierre de scandale '; mais bienheureux ceux qui ne seront point scandalisés en lui^. Ozée lui dit aussi parfaitement : Où est le sage, et il entendra ce que je dis ; car les voies de Dieu sont droites ; les justes y marcheront, mais les méchants y trébucheront^.
Et cependant ce Testament fait de telle sorte qu'en éclairant les uns il aveugle les autres marquait en ceux même qu'il aveuglait, la vérité qui devait être connue des autres. Car les biens visibles qu'ils recevaient de Dieu étaient si grands et si divins, qu'il paraissait bien qu'il avait le pouvoir de leur donner les invisibles^, et un Messie.
î Le temps du premier avènement de Jésus-Christ est prédit, le temps du second ne l'est point ; parce que le premier devait être caché ; au lieu que le second doit être éclatant, et tellement manifeste que ses ennemis même le reconnaîtront. Mais comme il ne devait venir qu'obscurément, et pour être connu seulement de ceux qui sonderaient