‹ PenséesChapitre 45 sur 73 · t ... des impressions fâcheuses » ; F. : t ... fausses · texte numérisé non relu

t ... des impressions fâcheuses » ; F. : t ... fausses

4. « ... il y en a aussi de la coutume ineffaçables à la natnre : F. : € ... il y en a aussi delà coutume, contre la nature, ineffaçables à la nature etàune seconde coutume. » Ce passage, depuis < qu'est-ce que nos principes naturels, etc. » jusqu'à la fin du chapitre, figure dans H. à l'article III ; il est dit dans la note sur ce fragment (T. I, p. 47) que le second al., à l'honneur du pyrrhonisme : • Une différente coutume donnera, etc. » est encore retranché dans l'édition de P. R. On voit que c'est une erreur.

Les pères craignent que l'amour naturel des enfants ne s'elîace. Quelle est donc cette nature sujette à être effacée? La coutume est une seconde nature qui détruit la première. Pourquoi la coutume n'est-elle pas naturelle ? J'ai bien peur que cette nature ne soit elle-même qu'une première coutume, comme la coutume est une seconde nature.

Misère de l'homme. ' •

Rien n'est plus capable de nous faire entrer dans la connaissance de la misère des hommes que de considérer la cause véritable de l'agitation perpétuelle dans laquelle ils passent toute leur vie.

L'âme est jetée dans le corps pour y faire un séjour de peu de durée. Elle sait que ce n'est qu'un passage à un voyage éternel, et qu'elle n'a que le peu de temps que dure la vie pour s'y préparer. Les nécessités de la nature lui en ravissent une très grande partie. Il ne lui en reste que très peu dont elle puisse disposer. Mais ce peu qui lui reste l'incommode si fort et l'embarrasse si étrangement qu'elle ne songe qu'à le perdre. Ce lui est une peine insupportable d'être obligé de vivre avec soi et de penser à soi. Ainsi tout son soin est de s'oublier soi-même, et de laisser couler ce temps si court et si précieux sans réflexion, en s'occupant de choses qui l'empêchent d'y penser.

C'est l'origine de toutes les occupations tumultuaires des hommes et de tout ce qu'on appelle divertissement ou passetemps, dans lesquels on a en effet pour but que d'y laisser passer le temps, sans le sentir, ou plutôt sans se sentir soimême, et d'éviter en perdant cette partie de la vie l'amertume et le dégoût intérieur qui accompagnerait nécessairement l'attention que l'on ferait sur soi-même durant ce temps-là. L'Ame ne trouve rien en elle qui la contente. Elle

1. D'après H., les trois premiers alinéas de ce chapitre sont un préambule ajouté par P. R. Je le croirais d'autant plus volontiers qu'on y retrouve les occupations tumultuaires déjà insérées par P. R. dans le ch. vm.

n'y voit rien qui ne l'afflige quand elle y pense. C'est ce qui la contraint de se répandre au dehors, et de chercher dans l'application aux choses extérieures, à perdre le souvenir de son état véritable. Sa joie consiste dans cet oubli; et il suffit, pour la rendre misérable, de l'obliger de se voir et d'être avec soi.

On charge les homnaes dès l'enfance du soin de leur honneur, de leurs biens, et même du bien et de l'honneur de leurs parents et de leurs amis. On les accable de l'étude des langues*, des sciences, des exercices et des arts. On les charge d'affaires : on leur fait entendre qu'ils ne sauraient être heureux s'ils ne font en sorte, par leur industrie ^ et par leur soin, que leur fortune, leur honneur, et même la fortune et l'honneur de leurs amis, soient en bon état, et qu'une seule de ces choses qui manque les rend malheureux. Ainsi on leur donne des charges et des affaires qui les font tracasser dès la pointe du jour. Voilà, direz-vous, une étrange manière de les rendre heureux. Que pourrait-on faire de mieux pour^ les rendre malheureux ? Demandezvous ce qu'on pourrait^ faire? Il ne faudrait que leur ôter tous ces soins. Car alors ils se verraient, et ils penseraient à eux-mêmes*; et c'est ce qui leur est insupportable. Aussi,

1. « On les accable de l'étude des langues, des sciences, etc. » ; F. : on les accable d'affaires, de l'apprentissage des langues, etc. »

2. « ... s'ils ne font en sorte, par leur industrie, etc. : F. : * ... sayis que leur santé, \&viT honneviT, leur fortune et celle de leurs amis soient en bon état, et qu'une seule chose qui manque les rendrait malheureux ».

3. « Demandez-vous ce qu'on pourrait faire? » ; F. : « Comment: ce qu'on pourrait faire ? »

4. « ... et ils penseraient à euci>-mêm,es, etc. » (jusqu'à la fin de l'ai.) ; F. ; «... ils penseraient à ce qu'ils sont, d'où ils viennent, où ils vont ; et ainsi on ne peut trop les occuper et les détourner, et c'est pourquoi, après leur avoir tant proposé d'affaires, s'ils ont quelque temps de relâche, on leur conseille de l'employer à se divertir, à jouer et à s'occuper toujours tout entiers. (En marge : Que le cœur de l'homme est creuse et plein d'ordure .') »

PENSÉES SUR L'HOMMEi 213

après s'être chargés de tant d'affaires, s'ils ont quelque temps de relâche, ils tâchent encore de le perdre à quelque divertissement qui les occupe tout entiers et les dérobe à eux-mêmes.

C'est pourquoi', quand je me suis mis à considérer les diverses agitations des hommes, les périls et les peines où ils s'exposent à la Cour, à la guerre, dans la poursuite de leurs prétentions ambitieuses-, d'où naissent tant de querelles, de passions et d'entrepri^d^ périlleuses et funestes 3, j'ai souvent dit que tout le malheur des hommes vient de ne savoir pas se tenir en repos dans une chambre. Un homme qui a assez de bien pour vivre, s'il savait demeurer chez soi-, n'en sortirait pas pour aller sur la mer, ou au siège d'une place : et si on ne cherchait simplement qu'à vi v re , on aurait peu de besoin de ces occupations si dangereuses.

3Iais quand j'y ai regardé ^ de plus près, j'ai trouvé que cet éloignement que les hommes ont du repos, et le demeurer avec eux-mêmes, vient d'une cause bien effective, c'està-dire du malheur naturel de notre condition faible et mortelle, et si misérable que rien ne nous peut consoler,lorsque rien ne nous empêche d'y penser, et que nous ne voyons que nous.

1. a C'est pourquoi... > addition de P. R. A la suite : « ... quand je me suis mis à, etc. »;?.:«... quand je m'y suis mis quelquefois à considérer, etc. »

2. « ... dans la poursuite de leurs prétentions ambitieuses .. . >, addition de P. R.

3. «... et d'entreprises iJ^nilew^es et funestes... » ; F. .- d'entreprises hardies et souvent mauvaises. . . »

4. « ... s'il savait demeurer chez soi... « ; F. ajoute : a amec plaisir ». La fin de cet al. : n ... et si on ne cherchait simplement, etc. » paraît être de P. R.

5. <i ... mais quand j'y ai regardé, etc. » (jusqu'à la fin de l'ai.) ; F. : « ... mais quand j'ai pensé de plus près, et qu'après avoir trouvé la cause de tous nos malheurs, j'ai voulu en découvrir la raison, j'ai trouvé qu'il y en a une bien effective, qui consiste dans le malheur naturel de notre condition faible et mortelle, et si misérable que rien ne peut nous consoler lorsque nous y pensons de près ».

Je ne parle que de ceux qui se regardent sans aucune vue de Religion'. Car il est vrai que c'est une des mervei^ les de la Religion Chrétienne, de réconcilier l'homme avec soi-même, en le réconciliant avec Dieu ; de lui rendre la vue de soi-même supportable et de fîîire que la solitude et le repos soient plus agréables a plusieurs que l'agitation et le commerce des hommes. Aussi n'est-ce pas en arrêtant l'homme dans lui-même qu'elle produit tous ces effets merveilleux. Ce n'est qu'en le portant jusqu'à Dieu, et en le soutenant dans le sentiment de ses misères, par l'espérance d'une autre vie, qui l'en doit entièrement délivrer.

Mais pour ceux qui n'agissent que par les mouvements qu'ils trouvent en eux et dans leur nature, il est impossible qu'ils subsistent dans ce repos, qui leur donne lieu de se considérer et de se voir, sans être incontinent attaqués de chagrin et de tristesse. L'homme qui n'aime que soi ne hait rien tant que d'être seul avec soi. Il ne recherche rien que pour soi, et ne fuit rien tant que soi : parce que, quand il se voit, il ne se voit pas tel qu'il se désire, et qu'il trouve en soi-même un amas de misères inévitables et un vide de biens réels et solides qu'il est incapable de remplir.

Qu'on choisisse telle condition qu'on voudra-, et qu'on y

i. D'après H., cet al. et le suivant appartiennent à P. R.

2. 0 Qu'on choisisse telle condition, etc. » Dans le texte édité par F., il est déjà question à ce passage de la dignité royale, dont P. R. ne s'occupe que dans l'ai, suivant. Aussi le texte primitif diffère tellement que nous le donnons in extenso -. « Quelque condition qu'on se figure, si l'on assemble tous les biens qui peuvent nous appartenir, la royauté est le plus beau poste du monde, et cependant qu'on s'imagine [un roi] accompagné de toutes les satisfactions qui peuvent le toucher, s'il est sans divertissement et qu'on le laisse considérer et faire réflexion sur ce qu'il est, cette félicité languissante ne le soutiendra point ; il tombera par nécessité dans les vues gui le me-nacent des révoltes gui peuvent a/nriver et enfin delà mort et des maladies qui sont inévitables, de sorte que s'il est sans ce qu'on appelle divertissement, le voilà mall;?urenx et plus malheureux que le moindre de ses sujets qui Joue ei qui se divertit. »

assemble tous les biens et toutes les satisfactions qui semblent pouToir contenter un homme : si celui qu'on aura mis en cet état est sans occupation et sans divertissement, et qu'on le laisse faire réflexion sur ce qu'il est, cette félicité languissante ne le soutiendra pas. Il tombera par nécessité dans des vues affligeantes de l'avenir ; et si on ne l'occupe hors de lui, le voilà nécessairement malheureux.

La dignité royale n'est-elle pas assez grande d'elle-même pour rendre celui * qui la possède heureux par la seule vue de ce qu'il est ? Faudra-t-il encore le divertir- de cette pensée comme les gens du commun? Je vois bien que c'est rendre un homme heureux que de le détourner de la vue de ses misères domestiques, pour remplir toute sa pensée du soin de bien danser. Mais en sera-t-il de même d'un Roi? Et ~era-t-il plus heureux en s'attachant à ces vains amusements qu'à la vue de sa grandeur ? Quel objet plus satisfaisant pourrait-on donner à son esprit ? Ne serait-ce pas faire tort à sa joie d'occuper son âme à penser à ajuster ses pas à la cadence d'un air, ou à placer adroitement une balle, au lieu de le laisser jouir en repos de la contemplation de la gloire majestueuse qui Fenvironne? Qu'on en fasse l'épreuve ; qu'on laisse un Roi tout seul, sans aucune satisfaction des sens, sans aucun soin dans l'esprit, sans compagnie, penser à soi tout à loisir-, et l'on verra qu'un Roi qui se voit * est un homme plein de misères, et qui les ressent comme un autre ^. Aussi on évite cela soigneusement et il ne manque

1. «... pour rendre celui qui la possède henreux, etc. ' F.-. ... pour celui qui la possède. pou7- le rendre heureux, etc. »

2. « Faudra-t-il encore le divertir... » Encore ajouté par P. R. Divertir c'est-à-dire détourner. ■>

3. €... penser à soi tout à loisir •;?.:«... penser Alui, etc. »

4. «... l'on verra qu'un Roi qui se voit, etc. » ; F. : «... qu'un roi saTis divertissement, etc. »

5. «... et qui les ressent comme un autre ». addition de P. R.

jamais d'y avoir auprès des personnes des Rois un grand nombre de gens qui veillent à faire succéder le divertissement aux affaires, et qui obsenent tout le temps de leur loisir pour leur fournir des plaisirs et des jeux, en sorte qu'il n'y ait point de vide. C'est-à-dire qu'ils sont environnés de personnes qui ont un soin merveilleux de prendre garde que le Roi ne soit seul et en état de penser à soi, sachant qu'il sera malheureux, tout Roi qu'il est, s'il y pense.

Aussi la principale chose qui soutient les hommes dans les grandes charges, d'ailleurs si pénibles, c'est qu'ils sont sans cesse détournés de penser à eux*.

Prenez-y garde. Qu'est-ce autre chose d'être Surintendant, Chancelier, premier Président, que d'avoir un grand nombre de gens- qui viennent de tous côtés, pour ne leur laisser pas une heure en la journée où ils puissent pensera eux-mêmes ? Et quand ils sont dans la disgrâce, et qu'on les renvoie ù leurs maisons de campagne^, où ils ne manquent ni de biens ni de domestiques pour les assister en leurs ^ besoins, ils ne laissent pas d'être misérables, parce que personne ne les empêche plus de songer à eux*.

De là vient que tant de personnes ^ se plaisent au jeu, à la chasse, et aux autres divertissements qui occupent toute leur âme. Ce n'est pas qu'il y ait en effet du bonheur dans

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