DU STYLE
Lorsque les langues sont formées, la facilité même de s'exprimer nuit à l'esprit, parce qu'aucun obstacle ne l'arrête, ne le contient , ne le rend circonspect , et ne le force à choisir entre ses pensées. Dans les langues encore nouvelles , il est contraint de faire ce choix, par le retardement (pie lui imprime la nécessite de fouiller dans sa mémoire , pour trouver les mots dont il a besoin. On ne peut écrire, en ce cas, qu'avec une grande attention.
L'homme aime à remuer ce qui est mobile, ei à varier <<• qui esl variable; aussi
Va chaque siècle imprime aux langues quelque changement; et le même esprit d'invention qui
les créa, les détériore en subsistant toujours.
C'est toujours par Y au-delà, et non par Y endeçà, que les langues se corrompent; par Y audelà de leur son ordinaire, de leur naturelle énergie , de leur éclat habituel. C'est le luxe qui les corrompt , et 4e fracas qui accompagne leur décadence.
Les mots dont le son, la clarté et, pour ainsi dire , le volume sont amoindris , c'està-dire, qui n'expriment rien que d'adouci, sont dans le langage ce que les demi -tons sont dans la musique; ils y forment un genre achromatique. Ces mots prennent faveur, lorsqu'une langue, ayant acquis toute son énergie, et en ayant abusé , son affaiblissement devient, quand il est élégant, une nouveauté qui frappe et qui plait. Les esprits très-cultivés s'en contentent longtemps.
En littérature, il faut remonter aux sour-
ces dans chaque langue , parce qu'on oppose ainsi l'antiquité à la mode, et que d'ailleurs, en trouvant, dans sa propre langue, cette pointe d'étrangeté qui pique et réveille le goût, on la parle mieux et avec plus de plaisir. Quant aux inconvénients, ils sont nuls. Des défauts vieillis et abolis ont perdu tout leur maléfice : on n'a plus rien à redouter de leur contagion.
On n'aime pas à trouver dans un livre les mots qu'on ne pourrait pas se permettre de dire , et qui détournent l'attention , non par leur beauté, mais par leur singularité. Mais on les tolère, on les aime même dans les vieux auteurs, parce qu'ils sont la un fait de l'histoire littéraire ; ils montrent la naissance du langage, tandis que, dans les modernes, ils n'en montrent que la dépravation.
Remplir un mot ancien d'un sens nouveau, don! l'usage ou la vétusté l'avait vidé, pour ainsi dire, ce n'csi pas innover, c'est rajeunir. On enrichit les langues en les fouillant. Il faul l<*s traiter comme les champs : pour 1rs ren-
dre fécondes , quand elles ne sont plus nouvelles, il faut les remuer à de grandes profondeurs.
vin.
Toutes les langues roulent de l'or.
Rendre aux mots leur sens physique et primitif, c'est les fourbir, les nelloyer, leur restituer leur clarté première; c'est refondre cette monnaie, et la remettre plus luisante dans la circulation; c'est renouveler, par le type, des empreintes effacées.
Le nom d'une chose n'en montre que l'apparence. Les noms bien entendus , bien pénétrés, contiendraient toutes les sciences. La science des noms ! nous n'en avons que l'art , et même nous en avons peu l'art, parce que nous n'en avons pas assez la science. Quand on entend parfaitement un mot , il devient comme transparent; on en voit la couleur, la forme; on sent son poids; on aperçoit sa dimension , et on sait le placer. Il fam souvent, pour en bien connaître le sens, la
force, la propriété, avoir appris son histoire,
La science des mois enseignerait tout Part du style. Voilà pourquoi , quand une langue a eu plusieurs âges, comme la nôtre, les vieux livres sont bons «à lire. Avec eux, on remonte à ses sources , et on la contemple dans son cours. Pour bien écrire le français, il faudrait entendre le gaulois. Notre langue est comme la mine où L'or ne se trouve qu'à de certaines profondeurs.
Il est une foule de mots usuels qui n'ont qu'un demi-sens, et sont comme des demisons. Ils ne sont bons qu'à circuler dans le parlage , comme les liards dans le commerce. On ne doit pas les étaler, en les enchâssant dans des phrases , quand on pérore ou qu'on écrit. Il faut bien se garder surtout de les faire entrer dans des vers ; on commettrait la même faute que le compositeur qui admettrait, dans sa musique, des sons qui ne seraient pas des tons , ou des tons qui ne seraient pas des notes.
Il v a dans la langue française de petits mois dont presque personne no suit rien faire.
Dans la langue française , les mots tirés du jeu , de la chasse , de la guene et de l'écurie , ont été nobles.
Il est important de fixer la langue dans les sciences, surtout dans la métaphysique, et de conserver, autant qu'il se peut, les expressions dont se sont servis les grands hommes.
Quand les mots n'apprennent rien , c'est-àdire, lorsqu'ils ne sont pas plus propres que d'autres à exprimer une pensée, et qu'ils n'ont avec elle aucune union nécessaire, la mémoire ne peut se résoudre à les retenir, ou ne les retient qu'avec peine, parce qu'elle est obligée d'employer une sorte de violence pour lier ensemble des choses qui tendent à se séparer.
Avant (remployer un beau mot , faites-lui une place.