‹ Pensées, essais, maximes et correspondance de J. Joubert (volume 2)Chapitre 9 sur 72 · XLII · texte numérisé non relu

XLII

On doit bannir avec soin du poème épique, tout appareil combiné trop fastueux, et s'y interdire également les attitudes et les décorations du théâtre.

Tout ouvrage étendu ne peut être bien composé que par une égale continuité de force, de mouvement et d'attention. De là vient que la nature elle-même veut que les poëmes épiques soient écrits avec la même espèce de vers, et avec celui de tous qui demande, pour être bien fait, le plus de calme et de sagesse.

Il est nécessaire, pour le succès d'un poème épique , que la moitié des idées et de la fable soit dans la tête des lecteurs. Il faut que le poète ait affaire à un public curieux d'apprendre ce que lui-même est désireux de raconter. C'est ainsi que l'auteur et les lecteurs ont à la fois la tète épique , conjonction ou conjoncture qui est réellement indispensable.

On ne peut trouver de poésie nulle part, quand on n'en porte pas en soi.

La poésie construit avec peu de matière , avec des feuilles, avec des grains de sable, avec de l'air, avec des riens. Mais, qu'elle soit transparente ou solide , sombre ou lumineuse , sourde ou sonore , la matière poétique doit toujours être artistement travaillée. Le poêle peut donc construire avec de l'air ou des métaux , avec de la lumière ou des sons , avec du fer ou du marbre , avec de la brique même ou de l'argile : il fera toujours un bon ouvrage, s'il sait cire décorateur dans les détails et architecte dans l'ensemble.

Les mots s'illuminent, quand le doigt du poëte y fait passer son phosphore

Les mots des poètes conservent du sens, même lorsqu'ils son! détachés <lcs autres , et plaisent isolés comme de l><';m\ sous. On di-

rail des paroles lumineuses, de l'or, des perles , des diamants et des (leurs.

11 faut que les mots, pour être poétiques, soient chauds du souffle de l'âme , ou humides de son haleine.

Comme ce nectaire de l'abeille qui change en miel la poussière des fleurs, ou comme cette liqueur qui convertit le plomb en or, le poète a un souffle qui enfle les mots, les rend légers et les colore. Il sait en quoi consiste le charme des paroles , et par quel art on bâtit avec elles des édifices enchantés.

TITKE XXII.

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