XIX
* 11 y a des livres plus utiles par l'idée qu'on s'en fait que par la connaissance qu'on en prend.
OCX.
Il ne suffit pas qu'un ouvrage soit hon ; il faut encore qu'il soit fait par un bon auteur, et qu'on y voie, non-seulement la beauté qui doit lui être propre, mais encore l'excellence de la main qui l'a fait. C'est toujours l'idée de l'ouvrier qui cause l'admiration. La trace du travail, l'empreinte de l'art, si tout le reste est achevé , sont un agrément de plus. Le talent doit donc traiter tous les sujets, et disposer toutes ses œuvres, de manière à pouvoir s'y montrer sans affectation : Simul denique eluceani opus et artifex.
il. 10
GCKI.
Il n'est rien de plus beau qu'un beau livre.
On ne trouve guère clans un livre que ce qu'on y met. Mais clans les beaux livres , l'esprit trouve une place où il peut mettre beaucoup de choses.
CCXJII.
Il faut être capable du trop et n'en être jamais coupable ; car si le papier est patient , le lecteur ne l'est pas , et sa satiété est plus à craindre que son regret.
CCXIY.
La prodigalité des paroles et des pensées décèle un esprit fou. Ce n'est pas l'abondance, mais l'excellence qui est richesse. L'économie en littérature annonce le grand écrivain. Sans bon ordre et sans sobriété, point de sagesse; sans sagesse, point de grandeur.
Cardez-vous de trop étendre ce qui esi trèsclair. Ces explications inutiles, ces exposes trop continus n'offrent que l'uniforme blan-
cheur d'une longue muraille et nous m causent tout l'ennui. On n'est pas architecte parce qu'on a construit un grand mur, et l'on n'a pas fait un ouvrage parce qu'on a écrit un gros livre. Écrire un livre ou écrire un ouvrage sont deux choses. On fait un ouvrage avec l'art, et un livre avec de l'encre et du papier. On peut faire un ouvrage en deux pages, et ne faire qu'un livre en dix volumes in-folio.
CCXYI.
L'étendue d'un palais se mesure d'orient en occident , ou du midi au septentrion ; mais celle d'un ouvrage, d'un livre, se toise de la terre au ciel ; en sorte qu'il peut se trouver autant d'étendue et de puissance d'esprit , dans un petit nombre de pages, dans une ode, par exemple, que dans un poème épique tout entier.
ccxvn.
Quelques mots dignes de mémoire peuvent suffire pour illustrer un grand esprit. Il y a telle pensée qui contient l'essence d'un livre tout entier; telle phrase qui a les beautés d'un vaste ouvrage ; belle unité qui équivaut à un
nombre; enfin telle simplicité si achevée *'t
si parfaite, qu'elle égale, en mérite et en excellence, une grande et glorieuse composition.
ccxvin.
* Être aigle ou fourmi , dans le monde intellectuel , me paraît h peu près égal ; l'essentiel est d'y avoir une place marquée, un rang assigné, et d'y appartenir distinctement à une espèce régulière et innocente. Un petit talent, s'il se tient dans ses bornes et remplit bien sa tâche, peut atteindre le but comme un plus grand. 11 n'y a que les livres sacrés qui obtiennent un empire étendu et durable. Tous les autres ne font qu'occuper plus ou moins sérieusement les moments perdus de quelques désœuvrés. Habituer les hommes à des plaisirs qui ne viennent ni de la chair, ni de l'argent, en leur faisant goûter les choses de l'esprit, me paraît en effet le seul fruit que leur nature ait attaché à nos productions littéraires. Quand elles ont d'autres effets, c'est pur hasard et c'est tant pis. Celles qui s'emparent de notre attention au point de nous dégoûter des autres livres sont véritablement pernicieuses. Elles n'introduisent dans la société
que des singularités et des sectes ; elles y jetlent une plus grande variété de poids, de règles et de mesures ; elles y troublent la morale et la politique.
Le sage ne compose point. Entre ses idées, il en admet peu; il choisit les plus importantes, les livre telles qu'elles sont, et ne perd point son temps aux déductions. Triptolême, quand il donna le blé aux hommes, se contenta de le semer ; il laissa à d'autres le soin de le moudre , de le bluter et de le pétrir,
Ce qui est exquis vaut mieux que ce qui est ample. Les marchands révèrent les gros livres ; mais les lecteurs aiment les petits : ils sont plus durables et vont plus loin. Virgile et Horace n'ont qu'un volume. Homère, Eschyle, Sophocle, Euripide cl Tércnce n'en ont pas davantage. Ménandre, qui nous charme, est réduit à quelques feuillets. Sans Télémaque, qui connaîtrait Fénelon? Qui connaîtrait Bossuct, sans ses Oraisons funèbres et son Discours sur l'histoire universelle? Pascal , La Bruyère , Vauvenargues et La Roche-
foucauld ; Boileau , Kacine et La Fontaine , n'occupent que peu de place, et ils font les délices des délicats. Les très-bons écrivains écrivent peu, parce qu'il leur faut beaucoup de temps pour réduire en beauté leur abondance ou leur richesse.
* Excelle, et tu vivras.
Rnppelons-nous le mot cité de saint François de Sales , à propos de Y Imitation : « J'ai « cherché le repos partout, et je ne l'ai trouvé « que dans un petit coin, avec un petit livre. » Heureux est l'écrivain qui peut faire un beau petit livre !