IV
Plalon ne fait rien voir, mais il éclaire, il met de la lumière dans nos yeux, et place en nous une clarté dont tous les objets deviennent ensuite illuminés. Il ne nous apprend rien , mais il nous dresse , nous façonne , et nous rend propres a tout savoir. Sa lecture, on ne sait comment, augmente en nous la susceptibilité à distinguer et à admettre toutes les belles vérités qui pourront se présenter. Comme l'air des montagnes, elle aiguise les organes, et donne le goût des bons aliments.
Dans Platon , l'esprit de poésie anime les langueurs de la dialectique.
Platon se perd dans le vide-, mais on voit le jeu de ses ailes; on en entend le bruit.
Des détours, quand ils ne sont pas nécessaires, el l'explication de ce qui esl clair, sont les défauts de Platon. Comme l«'s en-
fonts, il trouble l'eau limpide pour se donner le plaisir de la voir se rasseoir et sYpurer. A la vérité, e'est afin de mieux établir le caractère de son personnage ; mais il sacrifie ainsi la pièce à l'acteur, et la fable au masque.
* Comme un escamoteur habile, Platon, dans ses raisonnements, substitue souvent l'apparence de la chose à ce qui en est la réalité. Il dérobe l'objet en question; il le soustrait tantôt au toucher, pour ne l'exposer qu'à la vue, tantôt aux yeux pour n'en occuper que l'esprit. Ses tours de phrase sont parfois de vrais tours de gobelet.
Le Phédon est un beau tableau, admirablement composé ; il y a de belles couleurs, mais fort peu de bonnes raisons.
" Socrate , dans Platon , se montre trop souvent philosophe par métier, au lieu de se contenter de l'être par nature el par vertu.
Vnstoie a rangé, dans la classe des poésies
1 56 épiques, les dialogues de Platon. 11 a eu raison, et Marmontel , qui le contredit, a mal connu la nature et le caractère de ces dialogues , et mal entendu Aristote.
Platon doit être traduit d'un style pur, mais un peu lâche, un peu traînant. Ses idées sont déliées ; elles ont peu de corps , et , pour les revêtir, il suffit d'une draperie, d'un voile, d'une vapeur, de je ne sais quoi de flottant. Si on leur donne un habit serré , on les rend toutes contrefaites.
Platon , Xénophon et les autres écrivains de l'école de Socratc, ont les évolutions du vol des oiseaux ; ils font de longs circuits-, ils embrassent beaucoup d'espace ; ils tournent longtemps autour du point où ils veulent se poser. et qu'ils ont toujours en perspective ; puis enlin ils s'y abattent. En imaginant le sillage que trace en l'air le vol de ces oiseaux , qui s'amusent à monter et à descendre, à planer et à loin noyer , on aurait une idée de ce que j'ai nommé les évolutions de leur esprit et de leur s(yle\ Ce sont <'ii\ qui bâtissent des labyrin-
thés, niais des labyrinthes en l'air. Au lieu de mots figurés ou colorés, ils choisissent des paroles simples et communes , parce que l'idée qu'ils les emploient à tracer, est elle-même une grande et longue figure.
Aristote redressa toutes les règles et ajouta, dans toutes les sciences, aux vérités connues, des vérités nouvelles. Son livre est un océan de doctrines, et comme l'encyclopédie de l'antiquité. C'est de lui que le savoir a découlé comme d'une source dans les siècles qui l'ont suivi. Si tous les livres disparaissaient , et que ses écrits fussent conservés par hasard , l'esprit humain ne souffrirait aucune perte irréparable, excepté celle de Platon.
* 11 y a dans Aristote exactitude, facilité, profondeur et clarté. Son esprit cependant fait quelquefois un pas de plus qu'il ne faudrait, par celle force qui emporte souvent le mobile au delà de son but , quelque mesurée que soit l'impulsion primitivement reçue.
■ II me semble que le style d'Arislotc contient plus de formules que de tournures.
Xénophon écrivait avec une plume de cygne, Platon avec une plume d'or, et Thucydide avec un stylet d'airain.
Les choses mémorables de Xénophon sont un fil délié , dont il a l'art de faire une magnifique dentelle , mais avec lequel on ne peut rien coudre.
* Hérodote coule sans bruit.