‹ Pensées, essais, maximes et correspondance de J. Joubert (volume 2)Chapitre 55 sur 72 · ECRIVAINS RELIGIEUX · texte numérisé non relu

ECRIVAINS RELIGIEUX

* Saint Thomas et saint Augustin sont l'Arislote et le Platon de la théologie. Mais saint Thomas est plus Àristotc que saint Augustin n'est Platon.

* Le style de saint Jérôme brille comme l'éhène.

Pascal a le langage propre à la misanthropie chrétienne, misanthropie forte et douée. Comme peu ont ce sentiment, peu aussi ont eu ce style. 11 concevait fortement ; mais il n';«

rien inventé, c'est-à-dire, rien découvert de nouveau en métaphysique.

La plupart des pensées de Pascal, sur les lois, les usages, les coutumes, ne sont que les pensées de Montaigne, qu'il a refaites.

Derrière la pensée de Pascal , on voit l'attitude de cet esprit ferme et exempt de toute passion. C'est là surtout ce qui le rend trèsimposant.

vi. ;

Nicole est un Pascal sans style. Ce n'est pas ce qu'il dit, mais ce qu'il pense, qui est sublime; il ne l'est pas par l'élévation naturelle de son esprit , mais par celle de ses doctrines. On ne doit pas y chercher la forme, mais la matière, qui est exquise. Il faut le lire avec un désir de pratique.

Dans les Essais de Nicole , la morale de l'Evangile est peut-être un peu trop raffinée par des raisonnements subtils.

Dans le style de Bossuet , la franchise et la bonhomie gauloises se font sentir avec grandeur. Il est pompeux et sublime, populaire et presque naïf.

Voltaire est clair comme de l'eau , et Bossuet comme le vin ; mais c'est assez : il nourrit et il fortifie.

Bossuet emploie tous nos idiomes , comme Homère employait tous les dialectes. Le langage des rois , des politiques et des guerriers ; celui du peuple et du savant , du village et de l'école, du sanctuaire et du barreau; le vieux et le nouveau , le trivial et le pompeux , le sourd et le sonore : tout lui sert ; et de tout cela il fait un style simple, grave, majestueux. Ses idées sont, comme ses mots, variées, communes et sublimes. Tous les temps et toutes les doctrines lui étaient sans cesse présents, comme toutes les choses et tous les mots. C'était moins un homme qu'une nature humaine, avec la tempérance d'un saint , la

justice d'un évèque , la prudence d'un docteur et la force d'un grand esprit.

Fénelon habite les vallons et la mi-côte ; Bossuet, les hauteurs et les derniers sommets. L'un a la voix de la sagesse, et l'autre en a l'autorité; l'un en inspire le goût; mais l'autre la fait aimer avec ardeur , avec force, et en impose la nécessité.

Fénelon sait prier, mais il ne sait pas instruire. C'est un philosophe presque divin et un théologien presque ignorant.

M. de Beausset dit de Fénelon : «. H aimait « plus les hommes qu'il ne les connaissait. » Ce mot est charmant; il est impossible de louer avec plus d'esprit ce qu'on blâme , ou de mieux louer en blâmant.

Fénelon laisse plus souvent tomber sa pensée qu'il ne la termine. Rien en lui n'est assez moulé. Le style du Télémaque ressemble à celui

d'Homère) mais del'Homèrede madame Dacier.

Les pensées de Fénelon sont traînantes . niais aussi elles sonl coulantes.

Fénelon nage, vole, opère dans un fluide; niais il est mou; il a plutôt des plumes que «les ailes. Son mérite est d'habiter un élément pur. Dans ses préceptes, il ne parle que de véhémence, et il n'en a point. Oh! qu'il eût bien mieux dit, s'il eût parlé d'élévation el de délicatesse, qualités par lesquelles il excelle! Je lui attribue de l'élévation, non qu'il se porte et qu'il se tienne jamais très-haut, mais parce qu'il ne touche presque jamais la terre. Il est subtil, il est léger, mais d'une subtilité de nature, et non de pratique. Cet esprit demivoilé et entrevu ,

qualcm primo qui surgere mense

Aut videt, aut vidissc putat per uubila lunam ,

plaît à la fois par le mystère et la clarté. Ce qui impatiente, c'est.qu'on l'a loué jusqu'ici sans précision, et avec nue exagération peu conforme! ses goûts, à sa manière, aux règles de sa poétique el des.» critique. Ordiuiaremenl ce

Hi'.i

qu'il dit échappe à la mémoire, mais n'échappe pas au souvenir ; je veux dire, qu'on ne se rappelle pas ses phrases , mais qu'on se souvient du plaisir qu'elles ont fait. Celte perfection de style , qui consiste à incorporer de telle sorte la parole avec la pensée , qu'il soit impossible de se rappeler l'une sans l'autre , n'est pas la sienne ; mais il en a une autre : sa construction molle indique l'état de son âme, la douceur de son afléction. Si l'on y voit moins bien ses pensées, on y voit mieux ses sentiments.

Fénelon avait cet heureux genre d'esprit, de talent cl de caractère, qui donne infailliblement de soi, à tout le monde, l'idée de quelque chose de meilleur que ce qu'on est. C'est ainsi qu'on attribue à Racine ce qui n'appartient qu'à Virgile, et qu'on s'attend toujours à trouver, dans Raphaël, des beautés qui se rencontrent plus souvent, peut-être, dans les œuvres de deux ou trois peintres que dans les siennes.

WIII.

fénelon rut le Ûel de la colombe, donl ses reproches les plus aigres imitaient l<is gémis-

semenls; et parce que Bossuet parlait plus haut, on le croyait plus emporté. L'un avait plus d'amis , et , pour ainsi parler, plus d'adorateurs que l'autre, parce qu'il avait plus d'artifices. Il n'y a point d'ensorcellement sans art et sans habileté. L'esprit de Fénelon avait quelque chose de plus doux que la douceur même, de plus patient que la patience. Un ton de voix toujours égal , et une douce contenance toujours grave et polie , ont l'air de la simplicité , mais n'en sont pas. Les plis, les replis et l'adresse qu'il mit dans ses discussions, pénétrèrent dans sa conduite. Celte multiplicité d'explications ; cette rapidité , soit à se défendre tout haut, soit à attaquer sourdement ; ces ruses innocentes; cette vigilante attention pour répondre, pour prévenir, et pour saisir les occasions, me rappellent, malgré moi, la simplicité du serpent, tel qu'il était dans le premier âge du monde , lorsqu'il avait de la candeur, du bonheur et de l'innocence : simplicité insinuante, non insidieuse cependant; sans perfidie, mais non sans tortuosité.

DeStci a rasé, poudré, frise I:» Bible; mais

au moins il ne fa pas fardée.

L'abbé Fleury est à Fénelon ce que Xénophon est à Platon , un demi-Fénelon , un Fénelon rustique.

Il n'y a , en Bourdaloue , ni précision parfaite , ni volubilité.

* Tout est pratique dans les idées du judicieux Bourdaloue.

Il faut admirer, dans Fléchier, cette élégance où le sublime s'est caché; cet éclat tempéré à dessein; cette beauté qui s'est voilée; cette hauteur qui se réduit au niveau du commun des hommes ; ces formes vastes , et qui occupent si peu d'espace; ces phrases qui , dans leur brièveté, ont tant de sens; ces pensées profondes, aussi limpides, aussi claires que ce qui est superficiel ; cet art enfin où la nature est tout entière. Mais on voudrait plus de franchise, un plus haut vol.

Le plan des sermons de Massillon est mesquin ; mais les bas-reliefs en sont superbes.

Massillon gazouille du eiel je ne sais quoi qui est ravissant.

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