MÉTAPHYSICIENS
Bacon porta son imagination dans la physique, comme Platon avait porté la sienne dans la métaphysique; aussi hardi et aussi hasardeux à établir des conjectures, en invoquant l'expérience, que Platon était magnifique à étaler des vraisemblances. Platon, du moins, donne ses idées pour des idées; mais Bacon donne les siennes pour des faits. Aussi troml>e-i-il en physique plus que l'autre ne trompe
«•n métaphysique. Voyez son histoire de la vie
<'i de la mort. Tous deux , an reste , ('(aient de
grands et beaux esprits. Tous deux ont fait un grand chemin dans les espaces littéraires ; Bacon d'un pied léger et ferme , Platon avec
de giandes ailes.
Hobbes était, dit-on, humoriste; je n'en suis pas surpris. C'est la mauvaise humeur surtout qui rend l'esprit et le ton décisifs; c'est elle qui nous porte irrésistiblement a concentrer nos idées. Elle abonde en expressions vives; mais, pour devenir philosophique, il faut qu'elle naisse uniquement de la déraison d'autrui , et non pas de la nôtre; du mauvais esprit du temps où l'on vit , et non de notre mauvais esprit.
Descartes semble vouloir dérober son secret à la divinité , comme on dit que Prométhée déroba aux dieux le feu du ciel , afin d'introduire et de multiplier les arts sur la terre. Cela est si vrai , qu'une hypothèse à l'aide de laquelle on peut arriver à ce but, lui paraît, de son propre aveu , aussi utile , aussi belle , aussi précieuse que la vérité même. Il n'y ;i pas d'homme à qui la probabilité ait plus suffi.
pour déterminer ses opinions, pourvu que cette probabilité fût établie sur des raisons qui lui fussent propres.
Tout est tellement plein dans le système de Descartes, que la pensée même ne peut s'y faire jour et y trouver place. On est toujours tenté de crier, comme au parterre : de l'air ! de l'air ! on étouffe , on est moulu !
Locke a raisonné avec une sorte de rigueur plus adroite que sincère et ingénue. Il a abusé de la simplicité et de la bonne foi des scolastiques. C'est un philosophe sournois. Lcibnitz est plus franc, plus sincère, plus éclairé. * Parmi les hommes qui ont quelque grandeur, il passe Locke de toute la tète.
Le livre de Locke est imparfait. Son sujet n'y est point tout entier, parce que l'auteur ne l'avait pas dans l'esprit par avance. Il se jette sur des parcelles, qu'il divise et subdivise à l'infini. Il quitte le tronc pour les branches, cl son ouvrage est trop ruineux.
Locke se montre presque toujours logicien inventif, mais mauvais métaphysicien, antimétaphysicien. Il n'était pas seulement , en effet, dépourvu de métaphysique : il en était incapable et ennemi. Bon questionneur, bon talonneur, mais sans lumière, c'est un aveugle qui se sert bien de son bâton.
Malebranche a fait une méthode pour ne pas se tromper, et il se trompe sans cesse. On peut dire de lui, en parlant son langage, que son entendement avait blessé son imagination. Tout occupé des vérités de sa chère physique, il veut absolument en faire naître la morale. * Toutes ses explications sont d'un matérialiste, quoique tous ses sentiments et toutes ses doctrines fussent opposées au matérialisme.
Ce Malebranche est bien hardi à se moquer des hardiesses ! Les siennes ont plus d'excès que toutes celles qu'il reprend. Il y a pourtant en lui des choses admirables ; mais ce n'est pas ce qu'on en a cité. ' Il semble , au sur-
plus, que sou esprit ue soit parvenu à ce qu'il y a de bon dans son livre, que par induction, et par forme de conséquence des principes cartésiens. Son indépendance des opinions de Descaries est toute cartésienne. Il est rebelle par fidélité.
Malebranche me semble avoir mieux connu le cerveau que l'esprit humain.
Tout ricanement déplacé vient de petitesse de tète, et Malebranche en a de tels.
Le mot de beau, pris substantivement, ne se trouve pas une seule fois dans Malebranche. Il paraît qu'il n'en avait jamais eu l'idée. Le beau étant, en effet, le bien de l'imagination , cl cette faculté lui paraissant essentiellement nuisible, son bien devait lui sembler un véritable mal.
Leibnitz ne s'arrêtait pas assez aux vérités qu'il découvrait; il passait outre, cl allait trop
tôt el trop vite en chercher de nouvelles. Il y avait on lui de cette légèreté qui fait qu'on voit de loin, mais qu'on ne regarde rien fixement.
Condillac est plein de demi-vérités; de sorte qu'il n'est au pouvoir de l'esprit, ni de lui refuser toute attention , ni de lui en donner une entière. C'est là ce qui le rend fatigant. On éprouve , en le lisant, une sorte de malaise et de tiraillement. La pensée est perpétuellement, avec lui , dans une fausse position.
Condillac parle beaucoup de la pensée, et la connaît assez bien; mais il n'a pas entrevu l'âme. C'est le Saunderson de la métaphysique.
Condillac me semble substituer un cerveau artificiel et mécanique , à un cerveau vivant el naturel. Je méprise cet homme par synthèse; ne me questionnez donc pas par analyse.
Kant paraît s'être fait à lui-même un langage
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pénible , et comme il lui a été pénible à construire, il est pénible à entendre. De là vient sans doute qu'il a pris souvent son opération pour sa matière. 11 a cru se construire des idées, en ne se construisant que des mots. Ses phrases et ses appréhensions ont quelque chose de tellement opaque, qu'il ne lui était guère possible de ne pas croire qu'il s'y trouvait quelque solidité. Nos transparences et nos légèretés nous trompent moins. 11 y a un sujet à traiter; le voici : « Des tromperies que l'es- « prit se fait a lui-même, selon la nature du « langage qu'il emploie. »
On est perpétuellement tenté de dire à Kant : « Dégagez l'inconnue » ; on ne la voit jamais.
Kant a toujours devant les yeux quelque lueur , mais jamais aucune clarté : « Je me « pique », dit-il quelque part, « d'ignorer ce « que tout le monde sait. » 11 est, au reste, doué de la faculté de se représenter longtemps ses propres abstractions, et de leur donnera ses veux de la consistance et une durée presque absolue. Il a une grande puissance et une
grande patience d'attention. Esprit tenace, il
est par là devenu propre à établir très -bien certains principes généraux de la morale. 11 semble croire que nous avons, dans nos idées, quelque chose de plus invariable et de plus indestructible que dans nos sentiments et dans nos penchants naturels eux-mêmes. Voilà pourquoi il regarde le mot de voir comme un mot si fort et si important. Toute bonté lui paraît molle et presque fluide; tout sens du droit lui semble inflexible, et il en tire la règle.
Saint-Martin a la tète dans le ciel, mais dans un ciel nébuleux et noir, d'où s'échappent quelques éclairs, qui ne laissent voir que des nuées. Il s'élève aux choses divines, avec des ailes de chauve-souris.
* Azaïs a entendu en songe quelques paroles sans liaison, dont il remplit mal les intervalles. C'est le bonhomme Her de Platon.
PROSATEURS, PHILOSOPHES, PlflUCISTES , ETC.
Toute l'ancienne prose française fut modifiée par le style d'Amyot et le caractère de l'ouvrage qu'il avait traduit. Il n'y eut plus que des scoliastes. Plutarque lui-même n'est pas autre chose : scoliaste , non de mots , mais de pensées.
En France, la traduction d'Amyot est devenue un ouvrage original , * dont on aime à citer le texte.
L'abbé Arnaud, avec des vérités, du savoir, et des observations quelquefois trèsfines et très-solides, donne du génie et de la littérature grecs une idée parfaitement fausse.
* Balzac, Lemaître, Patru ont dans le style