‹ Pensées, essais, maximes et correspondance de J. Joubert (volume 2)Chapitre 57 sur 72 · ISI · texte numérisé non relu

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un caractère plus contemplatif qu'animé. I*lalon peut-être n'en aurait pas fait peu de eas , lui qui estimait tant Isoerate.

Balzac , un de nos plus grands écrivains , et le premier entre les bons , si l'on consulte l'ordre des temps, est utile à lire, à méditer, et excellent à admirer; il est également propre à. instruire et à former, par ses défauts et par ses qualités. Souvent il dépasse le but ; mais il y conduit : il ne lient qu'au lecteur de s'y arrêter, quoique l'auteur aille au-delà.

Balzac ne sait pas rire; mais il est beau, (juand il est sérieux.

vu.

Les beaux mots ont une forme , un son , une couleur et une transparence qui en font le lieu convenable où il faut placer les belles pensées, pour les rendre visibles aux hommes. Ainsi leur existence est un grand bien , et leur multitude un trésor; or, Balzac en est plein : lisez donc Balzac.

Plein de belles pensées et de belles raisons, Balzac habile constamment les hantes régions de la pensée et de la langue. Grand artisan de la parole, il introduisit la pompe et les hauteurs du style noble dans le style familier ; ses phrases ont presque toujours un beau son et un beau sens; mais il a raison trop magnifiquement, et ne sait pas assez so jouer de ses grands mots.

Ce qui a manqué à Balzac , c'est de savoir mêler les petits mots avec les grands. Tout , dans son style, est construit en blocs; mais tout y est de marbre, et d'un marbre lié, poli, éclatant.

L'emphase de Balzac n'est qu'un jeu, car il n'en est jamais la dupe. Ceux qui le censurent avec amertume et gravité, sont des i^ens qui n'entendent pas la plaisanterie sérieuse, et qui nfl savent pas distinguer l'hyperbole de l'exagération, l'emphase de l'endure, l.i rhétorique d'un homme de la sin-

cérité de son personnage, enfin ce qui lienl à l'art de ce qui tient à l'artiste.

* On peut donner de la simplicité à la richesse ; il faut le faire même dans tous les genres. On peut aussi, comme La Fontaine, donner de la richesse à la simplicité; mais cela n'est permis qu'en badinant. C'est à quoi Balzac a manqué.

Mézerai, qu'on pourrait appeler le dernier des Gaulois, n'avait pas une idée juste de la liberté de l'histoire. Il fut plutôt un écrivain hardi qu'un historien savant et sage.

D'Aguesseau a trop d'égalité dans la marche de sa raison.

Il n'y a rien de si clair que le badinage, rien de si leste et de si gai que le libertinage d'esprit. Le badinage du comte de Grammont et d'Hamilton est moins élégant que celui de Voltaire; mais il est plus exquis, plus agréable, plus parfait.

* Dans Montesquieu il y a dos idées, mais il n'y a pas de sentiments politiques. Tous ses ouvrages ne sont que des considérations. C'est par les sentiments politiques cependant que les étals ont une âme et de la vie. Hors de la, les empires n'ont qu'un mouvement dont le ressort n'est pas en eux.

La tète de Montesquieu est un instrument dont toutes les cordes sont d'accord , mais qui est trop monté et rend des sons trop aigus. Quoiqu'il n'exécute rien contre les règles, il a , dans ses vibrations trop continues et trop précipitées , quelque chose d'au-delà de toutes les clefs d'une belle et sage musique.

Montesquieu fut une belle tète sans prudence.

Il sort perpétuellement de l'espril de Mon lesquieu, des étincelles qui <;l>louiss«'ni , qui réjouissent, qui éehauffenl même, mais qui

éclairent peu. C'est un espril plein de prestiges; il en aveugle ses lecteurs. " On apprend plus à être roi dans une page du Prince que dans les quatre volumes de Y Esprit des Lois.

Montesquieu avait les formes propres à s'exprimer en peu de mots; il savait faire dire aux petites phrases de grandes choses.

La phrase vive de Montesquieu a été longtemps méditée; ses mots, légers comme des ailes, portent des réflexions graves. Il y a en lui des élans, comme pour sortir d'une prof< uideur.

Voltaire a répandu dans le langage une élégance qui en bannît la bonhomie. Rousseau a oté la sagesse aux âmes, en leur parlant de la vertu. Bufton remplit l'esprit d'emphase. Montesquieu est le plus sage ; mais il semble enseigner l'art de faire des empires; on croit l'apprendre en l'écoulant, cl tontes les fois qu'on le lit, on est tenté d'en construire un.

Voltaire eut l'esprit mûr vingt ans plus tôt que les autres hommes, et le conserva dans sa force trente ans plus lard. L'agrément que nos idées prêtent quelquefois à notre style, son style le prêtait à toutes ses idées.

Voltaire conserva toute sa vie, dans le monde et dans les affaires, une très -forte impression de l'esprit de ses premiers maîtres. Impétueux comme un poëte , et poli comme un courtisan, il savait être insinuant et rusé comme un jésuite. Personne n'a observé plus soigneusement, mais avec plus d'art et de mesure, la fameuse maxime dont il s'est tant moqué : Se faire tout à tous. Il avait le besoin de plaire, plus encore que celui de dominer, et trouvait plus de plaisir à mettre enjeu ses séductions que sa force. Il mil surtout un grand soin à ménager les gens de lettres, et ne traita jamais en ennemis que les esprits qu'il n'avait pu gagner.

Voltaire, esprit habile, adroit , faisant tout

ce qu'il voulait, le faisan! bien , le faisan! vile, mais incapable de se maintenir dans l'excellent. Il avait le talent de la plaisanterie, mais il n'en avait pas la science; il ne sut jamais de quelles choses il faut rire, et de quelles il ne le faut pas. C'est un écrivain dont on doit éviter avec soin l'extrême élégance, ou l'on ne pensera jamais rien de sérieux. A la fois actif et brillant, il occupait la région placée entre la folie et le bon sens, et il allait perpétuellement de l'une à l'autre. Il avait beaucoup de ce bon sens qui sert à la satire, c'est-à-dire, une grande pénétration pour découvrir les maux et les défauts de la société ; mais il n'en cherchait point le remède. On eût dit qu'ils n'existaient que pour sa bile ou sa bonne humeur; car il en riait ou s'en irritait, sans s'arrêter jamais a les plaindre.

Voltaire aurait lu avec patience trente ou quarante volumes in-folio, pour y trouver une petite plaisanterie irréligieuse. C'était là sa passion, son ambition, sa manie.

Voltaire est quelquefois triste; il est ému:

mais il n'est jamais sérieux. Ses grâces mêmes sont effrontées. Il y a en lui du cadédis.

11 est des défauts difficiles à apercevoir, qui n'ont pas été classés, déterminés, et qui n'ont pas de nom. Voltaire en est plein.

Voltaire connut la clarté , et se joua dans la lumière, mais pour l'éparpiller et en briser tous les rayons, comme un méchant. C'est un farfadet , que ses évolutions font quelquefois paraître un génie grave.

Voltaire avait le jugement droit, l'imagination riche, l'esprit agile, le goût vif, ot le sens moral détruit.

Voltaire , dans ses écrits , n'est jamais seul avec kii-même. Gazetier perpétuel , il entretenait chaque jour le public des événements do la veille. Son humeur lui a plus servi , pour écrire, que sa raison OU son savoir. Quelque haine ou quelque mépris lui a fait

faire lous ses ouvrages. Ses tragédies mêmes ne sont que la satire de quelque opinion.

Mépriser et décrier, comme Voltaire , les temps dont on parle, e'est oler tout intérêt à l'histoire qu'on écrit.

Voltaire est l'esprit le plus débauché, et, ce qu'il y a de pire , e'est qu'on se débauche avec lui. La sagesse, en contraignant son humeur, lui aurait incontestablement olé la moitié de son esprit. Sa verve avait besoin de licence pour circuler en liberté. Et cependant jamais homme n'eut l'âme moins indépendante. Triste condition, alternative déplorable, de n'être, en observant les bienséances, qu'un écrivain élégant et utile , ou d'être , en ne respectant rien, un auteur charmant et funeste! Ceux qui le lisent tous les jours s'imposent a eux-mêmes, et d'une invincible manière, la nécessité de l'aimer. Mais ceux qui, ne le lisant plus, observent de haut les influences que son esprit a répandues, se font un acte d'équité, une obligation rigoureuse et un devoir de le haïr.

Il est impossible que Voltaire contente , et impossible qu'il ne plaise pas.

Voltaire a, comme le singe, les mouvements charmants et les traits hideux. On voit toujours en lui , au bout d'une habile main , un laid visage.

Cette autorité oratoire dont parlent les anciens, on la trouve dans Bossuet plus que dans tous les autres ; et, après lui , dans Pascal, dans La Bruyère, dans J.-J. Rousseau même ; mais jamais dans Voltaire.

Voltaire eut l'art du style familier. Il lui donna toutes les formes, tout l'agrément, toute la beauté même dont il est susceptible ; et parce qu'il y fit entrer tous les genres, son siècle abusé crut qu'il avait excellé dans tous. Ceux qui le louent de son goût, confondent perpétuellement le goût et l'agrément : on ne le goûte point, mais on l'admire. Il égaie, il

éblouit.; c'est la mobilité de l'esprit qu'il flatte, et non le goût.

Voltaire entre souvent dans la poésie, mais il en sort aussitôt ; cet esprit impatient et remuant ne saurait s'y fixer, même pour un instant. Ses vers passent devant l'attention rapidement, et ne peuvent s'y arrêter, par l'impulsion de vitesse que l'esprit du poète leur imprima, en les jetant sur le papier.

Je vois bien qu'un Rousseau, j'entends un Rousseau corrigé, serait aujourd'hui fort utile, et serait même nécessaire ; mais en aucun temps un Voltaire n'est bon à rien.

Voltaire a introduit et mis à la mode un tel luxe, dans les ouvrages de l'esprit, qu'on ne peut plus offrir les mets ordinaires que dans des plats d'or ou d'argent. Tant d'attention à plaire a son lecteur, annonce plus de vanité que de vertu, plus d'envie de séduire que de servir, plus d'ambition que d'autorité, plus d'art (pie de nature, et tous ces

agrémente exigent plutôt un grand maître qu'un grand homme.

Voltaire a, par son influence et le laps du temps, oté aux hommes la sévérité de la raison. Il a corrompu l'air de son siècle, donné son goût à ses ennemis mêmes , ot ses jugements à ses critiques.

J.-J. Rousseau avait l'esprit voluptueux. Dans ses écrits , l'âme est toujours mêlée avec le corps, et ne s'en sépare jamais. Aucun homme n'a fait mieux sentir que lui l'impression de la chair qui touche l'esprit, et les délices de leur hymen.

*J.-J. Rousseau donna, si je puis ainsi m'cxprimer, des entrailles à tous les mots , et y répandit un tel charme, de si pénétrantes douceurs, de si puissantes énergies, que ses écrits font éprouver aux âmes quelque chose d'assez semblable à ces voluptés défendues qui nous ôtent !<• goûl <'i enivrem notre raison.

son visage essuyé n'a plus pieu (jue d'affreux :

C'est ce qu'on pourrait dire de J.-J. Rousseau, si l'on dépouillait ses pensées de leur faste, qu'on en essuyât les couleurs, qu'on <n ôlât, pour ainsi dire, la chair et le sang qui s'y trouvent.

Donnez de la bile à Fénelon et du sangfroid à J.-J. Rousseau, vous en ferez deux mauvais auteurs. Le premier avait son talent dans sa raison, le second, dans sa folie. Tant que rien ne remua les humeurs de celui-ci , il fut médiocre : tout ce qui le. rendait sage en faisait un homme vulgaire. Fénelon , au contraire, trouvait son génie dans sa sagesse.

Quand on a lu M. de Bufîon, on se croit

savant. On se croil vertueux, quand on a lu Rousseau. On n'est cependant pour cela ni l'un ni l'autre.

\Lvr.

Donner de l'importance, du sérieux, de ii 13

l'.l'l la hauteur et de la dignité aux passions, voilà ce que J.-J. Rousseau a tenté. Lisez ses livres : la basse envie y parle avec orgueil; l'orgueil s'y donne hardiment pour une vertu; la paresse y prend l'attitude d'une occupation philosophique, et la grossière gourmandise y es! Gère de ses appétits. 11 n'y a point d'écrivain plus propre à rendre le pauvre superbe. On apprend avec lui à être mécontent de tout, hors de soi-même. * Il était son Pygmalion.

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