‹ Pensées, essais, maximes et correspondance de J. Joubert (volume 2)Chapitre 60 sur 72 · LXV1I · texte numérisé non relu

LXV1I

11 y a, dans le style de Bernardin de Saint- Pierre, un prisme qui lasse les yeux. Quand on l'a lu longtemps, on est charmé de voir la verdure et les arbres moins colorés, dans la campagne, qu'ils ne le sont dans ses écrits. Ses harmonies nous font aimer les dissonances qu'il bannissait du monde, et qu'on y trouve à chaque pas. La nature a bien sa musique; mais elle est rare heureusement. Si la réalité offrait les mélodies que ces messieurs trouvent partout, on vivrait dans une langueur extatique, el l'on mourrait d'assoupissement.

IAVIII.

Les Necker el leur école. Jusqu'à eux on a\aii dii quelquefois la vérité en riant; ils la disent toujours en pleurant, ou du moins i\t-( des soupirs el des gémissements. V 1rs

entendre, toutes les vérités sont mélancoliques. Aussi M. de Pange m'écrivait-il : « Triste « comme la vérité. » Aucune lumière ne les réjouit; aucune beauté ne les épanouit; tout les concentre. Leur poétique est héraclitiennc.

Le style de M. Necker est une langue qu'il ne faut pas parler, mais qu'il faut s'appliquer à entendre, si l'on ne veut pas être privé de l'intelligence d'une multitude de pensées utiles, importantes, grandes et neuves.

Madame Necker ne s'occupait des hommes et des événements que pour les comparer aux livres. Les littératures furent son monde.

Dupuis, dans tout son livre, est un savant en colère et furieux. Aussi se dément-il et se contredit-il le plus souvent, comme les hommes emportés et qui se fâchent.

L'abbé Barthélémy fait minauder son es-

prit. Son érudition est Causse, et ment pou trop vouloir être agréable.

Le slyle de Dussaull est un agréable ramage, où Ton ne peut démêler aucun air déterminé.

Que disaient-ils, que M. de Bonald ne sait pas écrire? Il sait écrire , et écrire parfaitement; mais il ne sait pas plaire. On trouve souvent en lui des idées aimables et pin luniques, unies au ton dogmatique, impérieux, austère, des raisonneurs de l'école moderne. Il donne à ses expressions un rigorisme de sens qui tyrannise l'attention.

* M. de Bonald a besoin de la terre; son esprit a des pieds, mais il n'a point d'ailes, ou il n'a du moins que des ailes fort courtes cl qui ne lui servent qu'à marcher mieux et plus vite.

M. de Bonald jette nu filet sur les esprits.

et ce lilet a des couleurs; niais il esl tell«'tnenl serré, qu'on ne peut rien voir au lia- \<ts, lorsqu'une fois on est dedans.

On rencontre quelquefois chez M. de Bonukl de singulières conséquences. Il semble qu'on y tombe par un casse-cou , et l'esprit se sent quelque chose de démis.

LXXY11I.

Il n'y a souvent, dans ce qu'écrit M. de Bonald , que l'attitude et l'insistance d'un nomme qui affirme résolument. 11 se trompe avec une force ! ... * C'est un gentillâtre de beaucoup d'esprit et de beaucoup de savoir, érigeant en doctrines ses premiers préjugés.

M. de Beaussel a retrouvé le (il perdu de la narration continue, ce fil ductile qui se plie et se replie en mille manières, sans se brouiller et sans se rompre. Une élégance simple, une facilité soignée, une modération vraie, l'ien de cherché, voilà ce qui est rare aujourd'hui, ou plutôt ce qu'on ne voil plus, et ce qui distingue éminemment cel écrivain. Dans

lï'iielon , il avait à enchâsser des perles, cl il les a entourées plus richement. Dans Bossuet , il avait à montrer des blocs , et il les a isolés, cultivant les Muscs sévères. Ses citations sont, dans le cours de son récit, comme des îles toutes pleines de monuments. En le lisant, on croit descendre un fleuve, par un beau temps, et au milieu d'un beau pays. Le siècle qu'il traverse, est montré à droite et à gauche. Il a rendu son caractère au genre tempéré, le seul qui soit classique et propre à nous ramener aux beautés saines qui charment l'àme, sans en altérer la lumière, sans la troubler par des passions. Mais on dirait , hélas ! qu'il faut au siècle présent des vertus molles, où il puisse soupçonner quelques blessures , des vertus malades , dont il puisse avoir pitié.

POKTRS ET ROMANCIERS.

Pétrarque adora pondant Ironie ans, non pas la personne, mais l'image de Lame; tant il est plus facile de conserver ses sentiments et ses idées que ses sensations! C'est ee qui faisait la fidélité des anciens chevaliers.

Pétrarque estimait peu ses poésies italiennes qui l'ont immortalisé; il leur préférait son latin. C'est que son siècle aimait le latin, et n'aimait pas encore l'italien.

Le die milii, musa, manque aux nouvelles do Boccace. Il n'ajoute rien à ce qu'on lui a dil, cl ses inventions ne dépassent jamais le champ formé par sa mémoire. Son récit finit où a fini le conte vulgaire; il le respecte comme il respecterait la vérité.

' Le Tasse était sur son art un penseur profond , et ee serait un service à rendre aux lettres que d'examiner ses ouvrages en prose el ses principes littéraires. Ce caractère de penseur, au surplus, se montre même dans ses vers; ils ont la forme qui conviendrait à des sentences. Le poète, par les tournures de son Style, ne ressemble pas aux poêles anciens, mais il ressemble aux anciens sages.

11 y a eet inconvénient, dans les Lettres de Voiture, qu'il y montre son masque plutôt que son visage, ee qui les rend plus divertissantes d'abord , mais beaucoup moins longtemps intéressantes. Très-agréable et très-ingénieux , il ressemble eependant un peu à ces portraits qui rient éternellement.

Et souvent avec Dieu balance la victoire.

C'est là l<' vice impardonnable du poëme de Mil ton.

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