‹ Pensées, essais, maximes et correspondance de J. Joubert (volume 2)Chapitre 8 sur 72 · DE LA POESIE · texte numérisé non relu

DE LA POESIE

Qu'est-ce donc que la poésie? Je n'en sais rien en ce moment; mais je soutiens qu'il se trouve, dans tous les mots employés par le vrai poète , pour les yeux un certain phosphore , pour le goût un certain nectar, pour l'attention une ambroisie qui n'est point dans les autres mots.

Platon enseignait que toutes les choses créées ne sont que le produit d'un moule, qui est dans l'esprit de Dieu, et qu'il appelle idée. L'idée est a l'image ce que la cause est au produit. Or, prétendait ce philosophe, tontes

choses n'étant qu'une copie de l'idée, l'image qu'une copie des choses, et les mois, à leur tour , qu'une expression de l'image , les poètes qui sont si fiers de leur art , ne font cependant, dans leurs poèmes, que des copies de la copie d'une copie, et, par conséquent, quelque chose d'infiniment imparfait, parce que cela est infiniment éloigné, et différent du vrai modèle. Platon voulait condamner la poésie, et il lui faisait des reproches dignes d'elle et dignes de lui. Mais je veux la défendre, et, en entrant dans sa doctrine, je la tourne toute en faveur de cette poésie qu'il proscrivait, en lui donnant une couronne. Je dis, n'en déplaise à Platon : Tout est périssable et défectueux ici-bas , excepté les formes qui sont l'empreinte de l'idée. Or, que fait le poète? A l'aide de certains rayons, il purge et vide les formes dé matière, et nous fait voir l'univers tel qu'il est dans la pensée de Dieu même. Il ne prend de toutes choses que ce qui leur vient du ciel. Sa peinture n'est pas la copie d'une copie, mais un plâtre de l'archétype, plâtre creux, si je puis dire, qu'on porte aisément avec soi , qui entre aisément dans la mémoire, ei se pjace au fond de Tànie, pour en faire les délices dans les instants de son loisir.

Les accents inarticulés îles passions ne. sont pas plus naturels à l'homme que la poésie.

L'esprit n'a point de part à la véritable poésie; elle est un don du eiel qui l'a mise en nous; elle soit de rame seule; elle vient dans la rêverie; mais, quoi qu'on fasse, la réflexion ne la trouve jamais. L'esprit, cependant, la prépare , en offrant à l'âme les objets que la réflexion déterre, en quelque sorte. L'émotion et le savoir, voilà sa cause, et voilà sa matière. La matière sans cause ne sert à rien ; la cause sans matière vaudrait mieux : une belle disposition qui demeure oisive, se fait au moins sentir à celui qui l'a , et le rend heureux.

' Le talent poétique naît dans les âmes vives de l'impuissance de raisonner.

La poésie n'est utile qu'aux plaisirs de notre àme.

La nature bien ordonnée, contemplée par

l'homme bien ordonné, est la base, le fondement , l'essence du beau poétique.

Mil.

C'est surtout dans la spiritualité des idées que consiste la poésie.

Rien de ee qui ne transporte pas n'est poésie. La lyre est, en quelque manière, un instrument ailé.

Il faut que le poëte soit, non-seulement le Phidias et le Dédale de ses vers, mais aussi le Promélhée , et qu'avec la figure et le mouvement , il leur donne l'âme et la vie.

La haute poésie est chaste et pieuse par essence, disons même, par position; car sa place naturelle la tient élevée au-dessus de la terre , et la rend voisine du ciel. De là , comme les esprits immortels, elle voit les âmes, les pensées , et peu les COrpS.

Quiconque n'a jamais été pieux ne deviendra jamais poëte. L'exemple de Voltaire mémo ne dément pas cette assertion. Il fut enfant, et ce qui prouve qu'il avait été dominé par les impressions religieuses, c'est qu'il passa sa vie à les rappeler, à les décrier et à les combattre.

Même quand le poète parle d'objets qu'il veut rendre odieux , il faut que son style soit calme , que ses termes soient modérés , et qu'il épargne l'ennemi , conservant cette dignité qui vient de la paix d'une âme supérieure à toutes choses. Qu'il se souvienne de ce beau mot de Lucain :

Paccm summa tenent

Voulez-vous connaître le mécanisme de la pensée, et ses effets? lisez les poètes. Voulezvous connaître la morale, la politique? lisez les poêles. Ce qui vous plaît chez eux , approfondissez-le : c'est le vrai. Ils doivent être la grande étude du philosophe qui veut connaître l'homme.

Les poètes sonl enfants avec beaucoup de grandeur d'âme et avec une céleste intelligence.

Le poëte s'interroge; le philosophe se regarde.

Les poètes ont cent fois plus de bon sens que les philosophes. En cherchant le beau , ils rencontrent plus de vérités que les philosophes n'en trouvent en cherchant le vrai.

Les poètes qui, dans l'épique, représentent une communication, perpétuellement ouverte, de la terre au ciel, et entretenue par des êtres intermédiaires entre les hommes et les dieux, n'ont fait qu'imaginer et que peindre confusément le véritable état du monde, dans ce qu'il y a de plus digne d'être connu et de plus caché à nos yeux.

le vrai poète a des mots qui montrent sa peu-

sée, des pensées qui laissent voir son àme, et une àme où tout se peint distinctement. 11 a un esprit plein d'images très-claires, tandis que le nôtre n'est rempli que de signalements confus.

Les poètes sont plus inspirés par les images (pie par la présence même des objets.

Pour être bon et pour être poêle , il faut vêtir d'abord ce qu'on regarde, et ne rien voir tout nu. Il faut au moins mettre sa bienveillance et une certaine aménité entre tous les objets et soi.

Les autres écrivains placent leurs pensées devant notre attention ; les poètes gravent les leurs dans notre souvenir. Us ont un langage souverainement ami de la mémoire, moins encore par son mécanisme que par sa spiritualité. Il sort des figures de leurs mots , el des images des choses qu'ils ont touchées.

4 Il ne faut pas seulement qu'il y ail dans un

ii. :?

poème de la poésie d'images, mais aussi de la poésie d'idées.

Il faut que les pensées des poètes soient légères, nettes, distinctes, achevées, et que leurs paroles ressemblent à leurs pensées.

Les beaux vers sont ceux qui s'exhalent comme des sons ou des parfums.

Tous les vers excellents sont comme des impromptus faits à loisir. On peut dire de ceux qui ne sont pas nés comme d'eux-mêmes, et sortis tout «à coup des flancs d'une paisible rêverie : Prolem sine maire crealam. Ils ont tous quelque chose d'imparfait et de non achevé.

xxvir

Chaque parole du poète rend un son tellement clair, et présente un sens tellement net, que l'attention, qui s'y arrête avec charme, peut aussi s'en détacher avec facilite'', pour passer aux paroles qui suivent , et où l'at-

tend un autre plaisir, la surprise de voir tout à coup des mots vulgaires devenus beaux , des mots usés rendus à leur fraîcheur première, des mots obscurs rouverts de clartés.

L'élocution , dans l'éloquence , roule ses flots comme les fleuves. Mais, dans la poésie, il y a plus d'art : des jets, des cascades, des nappes, des jeux de mots de toute espèce y sont ménagés avec soin , et en augmentent le charme par leur variété.

Le caractère de la poésie est une clarté suprême. Il faut que ies vers soient de cristal ou diaphane ou coloré : diaphane , quand ils ne doivent nous donner que la vue de l'âne ou de sa substance ; coloré , quand ils ont a peindre les passions qui l'altèrent, ou les nuances dont l'esprit de l'homme se teint.

11 y a des vers qui, par leur caractère, semblent appartenir au règne minéral : ils ont do la ductilité et de l'éclat; d'autres, au règne végétal : ils ont de la sévo ; d'autres , enfin ,

au règne animal ou animé, et ils ont du la vie. Los plus beaux sont ceux qui ont de l'àme ; ils appartiennent aux trois règnes , mais à la muse encore plus.

Les vers ne s'estiment ni au nombre ni au poids, mais au titre.

Les belles poésies épiques, dramatiques, lyriques , ne sont autre chose que les songes d'un sage éveillé.

Dans l'ode, il faut laisser au poète, pour repos et pour délassement, le plaisir de papier de lui.

Le poète ne doit point traverser au pas un intervalle qu'il peut franchir d'un saut.

'Quelquefois l'àme, en partant d'un sentiment, franchit tout, pour en atteindre un autre doni elle éprouve le besoin. Les strophes

M de l'ode en offrent de fréquents exemples. 11 n'y en a pas moins entre elles un indissoluble lien ; elles sont unies des nœuds de la nécessité, nœuds éternels, célestes et ravissants.

Il est des vers qu'on croit rapides , et qui ne sont que remuants ; ils marquent plus le mouvement que le progrès ; ils n'ont pas d'ailes, mais des pattes, des pieds, des articulations où l'on voit la secousse. 11 faut que le vers sérieux avance à grands pas , et non en piétinant. Il doit donner à la rapidité, quand il veut la peindre, la marche des dieux d'Homère : « Il fait un pas , et il arrive. »

Dans le langage ordinaire, les mots servent à rappeler les choses; mais quand le langage est vraiment poétique , les choses servent toujours à rappeler les mots.

* Dans le style poétique , chaque mot retentit comme le son d'une lyre bien montée, el laisse toujours après lui un grand nombre d'ondulations.

Une des causes principales de la corruption et de la dégradation de la poésie est que les vers n'aient plus été faits pour être chantés.

Le chant est le ton naturel de l'imagination. On raconte l'histoire , mais on chante les fables; la raison parle, mais l'imagination fredonne. Si les maximes et les lois offrent une sorte de mesure , c'est que la mémoire aime les cadences , et que le souvenir se plaît aux symétries.

11 faut que son sujet offre au génie du poète une espèce de lieu fantastique qu'il puisse «tendre et resserrer à volonté. Un lieu trop réel , une population trop historique emprisonnent l'esprit et en gênent les mouvements.

Tout ouvrage de génie, épique <>u didactique» esl trop loi ij^ , s'il ne peut être lu dans

un jour.

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