DES QUALITÉS DE L* ÉCRIVAIN ET DES COMPOSITIONS LITTÉRAIRES
Dans les qualités littéraires , les unes tiennent aux organes^ d'autres à l'âme, quelquesunes à la culture , quelques autres à la nature, La verve , par exemple , nous est donnée , et le bon goût s'acquiert. L'intelligence vient de l'âme , et le métier de l'habitude. Mais ce qui vient de l'âme est plus beau , et ce qui nous est naturel plus divin.
La verve a plus de mouvement , le goût un mouvement plus ordonné. Il y a dans la première plus de vie, et plus d'âme dans le second.
L'une s'élaace en sautant ; l'autre (irocède avec mesure. L'une est plus brillante ; VauU'e plus hannonieux. La verve est une passion , une impulsion , un besoin : elle cherche à se çourtenter. Le goût est lin sentiment : il voudrait plaire à tout le monde.
Naturellement l'àme se chante à elle-même tout ce qu'il y a de beau^ ou tout ce qui semble teL Elle ne se le chante pas toujours avec des vers ou des paroles mesurées , mais avec des expressions et des images où il y a un certain sens , un certain sentiment, une certaine forme et une certaine couleur qui ont nne certaine harmonie Tune |Lvec l'autre, ei chacune en soi. Quand il arrive à l'âme de procéda ainsi , on sent que les fibres se montent et se mettent toutes d'accord. Elles résonnent d'elles-mêmes et malgré l'autenr, dont tout le travail consiste alors à s'écouta, à re* ûHmter la corde qu'il entend se relâcher, et à détendre celle qui rend des sons trop hauts , comme sont contraints de le faire ceux qui ont l'oreille délicate, quand ils jouent de quelque harpe. Ceux qui ont produit q«iel** ([ue pièce de ce genre m'entendront bien,
et avoueront que, pour écrire ou composer ainsi, il faut faire de soi d'abord, ou devenir à chaque ouvrage , un instrument orga^ nisé.
En poésie , en éloquence , en musique , en peinture , en sculpture , en raisonnement mè-* me, rien n'est beau que ce qui sort de Tâme ou des entrailles. Les entrailles , après l'âme , c'est ce qu'il y a en nous de plus intime«
Ce sont les enchantements de Tesprit et non les bonnes intentions qui produisent les beaux ouvrages. C^fui qui , en toutes choses , appelle^ rait un chat un chat , serait un homme franc et pourrait être un homme honnête , mais non pas un bon écrivain j car, pour bien écrire , le mot propre et suffisant ne suffît réellement pas. Il ne suffit pas d'être clair et d*être en-» tendu ; il faut plaire , il faut séduire , et mettre des illusions dans tous l^s yeux ; j'entends de ces illusions qui éclairent, et non de celles qui trompent, en dénaturant les objets. Or, pour plaire et pour charmer, ce n'est pas as-> sez qu'il y ait de la vérité : il faut encore qu'il
y ait de rhomme ; il faut que la pensée et Témotîon propres de celui qui parle se fassent sentir. C'est Thumaine chaleur et presque l'humaine substance qui prête à tout cet agrément qui nous enchante.
L'enthousiasme est toujours calme , Jbour jours lent, et reste intime. L'explosion n'est point l'enthousiasme , et n'est pas causée par lui : elle vient d'un état plus violent. Il ne faut pas non plus confondre l'enthousiasme avec la verve : elle remue, et il émeut ; elle est , après lui, ce qu'il y a de meilleur pour l'inspiratiout Boileau , Horace , Aristophane , eurent de la verve ; La Fontaine , Ménandre et Virgile , le plus doux et le plus exquis enthousiasme qui fut jamais. J.-B. Rousseau eut plus de verve que Chaulieu, et Chaulieu plus d'enthousiasme que Rousseau. Quant à Racine, ce n'est pas la ce qui le distingue : il eut la raison et le goût éminemment. Dans^ ses ouvrages , tout est de choix , et rien n'est de nécessité. C'est là ce qui constitue son excellence.
U faut de l'enthousiasme dans la voix , pour
être une grande cantatrice ; dans la couleur, pour être un grand peintre; dans les sons, pour être un grand musicien, et dans les mots, pour être un grand écrivain; mais il faut que cet enthousiasme soit caché et pres-^ que insensible : c'est lui qui fait ce qu'on appelle le charme,
viir.
Il y a deux sortes de génie : Tun qui pénètre d*un coup d'œil ce qui tient à la vie humaine; l'autre, ce qui tient aux choses divines , aux âmes. On n'a guère le premier pleinement et parfaitement , sans avoir aussi quelques parties du second; mais on peut avoir le second sans le premier. C'est que les choses humaines dépendent des choses divines, et y touchent de toutes parts, sans qu'il y ait réciprocité. Le ciel pourrait subsister sans la terre, non la terre sans le ciel,
Buffon dit que le génie n'est que laptitude il la patience. L'aptitude à une longue et infatigable attention est en effet le génie de l'observation; mais il en est un autre, celui de
rinveniion, qui est l'aptitude à une vive^ prompte et perpétuelle pénétration.
Il y a une sorte de génie qui semble tenir à la terre : c'est la force ; une autre qui tient de la terre et du ciel : c'est l'élévation; une autre 9 enfin, qui tient de Dieu : c'est la lumière et la sagesse y ou la lumière de l'esprit. Toute lumière vient d'en haut.
Xf.
Sans emportement, ou plutôt sans ravissement d'esprit y point de génie.
XU.
Tout grand talent vient d'un contrepoids mal établi , où le vital est le plus faible et l'organique le plus fort ; sorte de désordre animal, uiais force et santé d*esprit ; dérangement conforme h l'ordre moral , car il provient uni-quement de ce qu'entre nos deux principes l'excell^it a prédominé. Cette prédcxninance cependant a ses mesures et ne doit pas aller jusqu'à l'excès. Sans quelque proportion , il y aurait ruine; ce ne serait plus seulen^nt l'équilibre qui se romprait, mais la balance.
XIIF.
L'esprit dominant la matière ^ la raison domptant les passions et le goût maîtrisant la verve , sont les caractères du beau.
La sagesse est le commencement du beau.
Il faut avant tout , pour qu'une personne , une chose, une production soient belles, que l'espèce ou le genre en soit beau. Sans cette condition , il n'y aura point là de beauté intérieure et qui puisse toucher l'âme; car rien n'est touchant, rien n'est pénétrant que ce qui vient de Dieu , de l'âme et du dedans.
* La facilité pour le beau est le bonheur et non le partage commun des grands génies. Ce n'est qu'une habitude de simples et belles tour-» nures à laquelle l'esprit s'est trouvé propre de bonne heure, et qui dépend des siècles où Ton a vécu , des premiers maîtres , des premières affections , de la fortune , de l'éducation , bien plus que de la nature ; car, à génie égal, l'un
peut ravoir et l'autre ne Ta voir pas. Ainsi Homère, Euripide^ Ménandre l'avaient plus qu'Hésiode et que Sophocle ; Cicéron plus que Démosthène; Tite-Live beaucoup plus que Tacite ; l'Arioste que le Tasse ; Quinault même que Racine ; et Eschyle , le Dante , La Bruyère moins que Fénelon et que J.-J. Rousseau.
Voltaire lui-même ne l'avait pas du tout.
xvn.
Le beau est plus utile à l'art ; mais le sublime est plus utile aux mœurs , parce qu'il élève les esprits.
XVÏIl.
n y a deux manières d'être sublime : par les idées , ou par les sentiments. Dans le second état, on a des paroles de feu qui pénètrent qui entraînent. Dans le premier, on n'a que des paroles de lumière , qui échauffent peu , mais qui ravissent.
L'eau qui tombe du ciel est plus féconde.
Souvent on ne peut éviter de passer par le
subtil^ pour s'élever et arriver au sublime^ comme y pour monter aux cieux ^ il faut passer par les nuées. Si donc on se sert du subtil comme d'un moyen pour atteindre à de hautes réalités, on doit l'admettre; mais si on voulait s'y arrêter, il faudrait l'interdire ; c'està-dire , qu'il faut l'admettre comme chemin , et l'interdire comme but.
Le sublime est la cime du grand.
L'énergie gâte la plume des jeunes gens, comme le haut chant gâte leur voix. Apprendre à ménager sa force, sa voix, son talent, son esprit , c'est là l'utilité de l'art , et le seul moyen d'exceller.
La force n'est pas l'énergie; quelques auteurs ont plus de muscles que de talent.
Où il n'y a point de délicatesse, il n'y a point de littérature. Un écrit où ne se rencontrent que de la force et un ceitain feu sans éclat
n'annonce que le caractère. On en fait de pareils j si l'on a des nerfs ^ de la bile j du sang et de la fierté.
Les livres , les pensées et le style modérés Ibnt sur l'esprit le bon effet qu'un visage calme fait sur nos yeux et nos humeurs.
Une imagination ornée et sage est le seul mérite qui puisse faire valoir un livre.
Les paroles ; les ouvrages^ la poésie où il y a plus de repos, mais un repos qui émeut, sont plus beaux que ceux où il y a plus de mouvement. Le mouvement donné par Tuitmobile est le plus parfait et le plus délicieux ; il est semblable à celui que Dieu imprime au monde; en sorte que l'écrivain qui l'opère, exerce une action qui a quelque chose de divin.
Tout ce qui est brillant et qui passe devant les yeux, sans donner le temps de le regarder,
éMouit. U faut que l'ombre succède à Téclair pour le rendre supportable.
On trouve dans certains livres des lumières artificielles y assez semblables à celles des tableaux y et qui se font par la même sorte de mécanisme, en amoncelant les obscurités dans certaines parties, et en les délayant dans d'autres. Il naît de là une certaine magie de clair-obscur , qui n'éclaire rien , mais qui parait donner quelque clarté à la page oii elle se trouve.
La splendeur est un éclat paisible , intime , uniforme dans tous les points ; le brillant , un éclat qui ne règne pas dans toute la masse , ne la pénètre pas , et ne se rencontre que dans les parties.
Il est bon, il est beau que les pensées rayonnent; mais il ne faut pas qu'elles étincellent , si ce n'est fort rarement. Qu'elles reluisent est le meilleur.
xxxu.
Nos idées , comme nos peintures , se composent d*ombres et de clartés , d'obscurités et de lumières.
11 y a des pensées lumineuses par ellesmêmes ; il en est d'autres qui ne brillent que par le lieu qu'elles occupent : on ne saurait les déplacer, sans les éteindre.
Quelques écrivains se créent des nuits artificielles y pour donner un air de profondeur à leur superficie, et plus d'éclat à leurs faibles clartés.
La véritable profondeur vient des idées concentrées.
Soyez profond en termes clairs , et non pas en termes obscurs. Les choses difficiles deviendront à leur tour aisées ; mais il faut porter du charme dans ce qu'on approfondit , et
faire entrer, dans ces cavernes sombres , où Ton n'a pénétré que depuis peu , la pure et ancienne clarté des siècles moins instruits, mais plus lumineux que le nôtre.
Il est permis de s'écarter de la simplicité , lorsque cela est absolument nécessaire pour Tagrément, et que la simplicité seule ne serait pas belle*
L'affectation tient surtout aux mots ; la prétention, à la vanité de l'écrivain. Par l'une, l'auteur semble dire : Je veux être clair y ou je veux être exact y et il ne déplaît pas; il semble dire par l'autre : Je veux briller j et on le siffle. Règle générale : toutes les fois que l'écrivain ne songe qu'à son lecteur , on lui pardonne ; s'il ne songe qu'à lui , on le punit.
L'affectation de l'excellent est la pire , sans contredit ; mais l'excellent est le meilleur.
On reproche de la recherche à certains au-
teui'S. Pour moi , je rechwche beaucoup dans les livres l'expression juste ^ l'expression simple y l'expression la plus convenable au sujet mis en question y à la pensée qu'on a y au sentiment dont on est animé , à ce qui précède y à ce qui suit y à la place qui attend le mot. On parle de naturel I mais il y a le naturel vulgaire , il y a le naturel exquis. L'expression naturelle n'est pas toujours la plus usitée, mais celle qui est conforme à l'essence. L'habitude n'est pas nature y et le meilleur n'est pas tout ce qui se présente le premier, mais ce qui doit rester toujours.
La manière est à la méthode ce que l'hypocrisie est à la vertu ; mais c'est une hypocrisie de bonne foi ; celui qui l'a en est la dupe.
On appelle maniéré , en littérature, ce qu'on ne peut pas lire, sans l'imaginer aussitôt accompagné de quelque gesticulation menue , de quelque mouvement peu franc, peu partagé par la totalité de l'homme. Le précieux ou l'afféterie fait imaginer le pincement. Le ridicule donne une idée de contorsion. On ne
peut lire certains auteurs sans leur attribuer un certain air de tête facile à contrefaire. Il y a quelquefois dans Montesquieu^ par exemple , une sorte de pincement. C'est comme ce froncement des sourcils que fait la pénétration ^ pour ne laisser rien échapper.
XLIÏi.
Il est des agréments efféminés. On entend dans beaucoup de discours des voix de femmes plutôt que des voix d'hommes. Celle de la sagesse tient le milieu;^ comme une voix céleste qui n'est d'aucun sexe. Telle est celle de Fénelon et de Platon.
Le naturel ! il faut que l'art le mette en œuvre, qu'il file et lisse cette soie.
Quand on écrit avec facilité , on croit toujours avoir plus de talent qu'on n'en a. Pour bien écrire, il faut une facilité naturelle et une difficulté acquise.
La facilité est opposée au sublime. Voyez
Gicéron : rien ne lui manque j que l'obstacle et le saut.
L'élégance et le soin sont nécessaires l'un à l'autre , et plaisent l'un par l'autre. Quand le soin a produit l'élégance, il devient, par cet agrément, facilité. L'aisance est importante dans l'ouvrage, mais non pas dans l'ouvrier, si ce n'est pour son plaisir propre. Pour celui du lecteur, il suffit que la peine l'ait produite.
XLVUI.
Quand on a fait un ouvrage, il reste une chose bien difficile à faire encore, c'est de mettre à la surface un vernis de facilité, un air de plaisir qui cachent et épargnent au lecteur toute la peine que l'auteur a pri3e,
Quand un ouvrage sent la lime , c'est qu'il n'est pas assez poli ; s'il sent l'huile, c'est qu'on a trop peu veillé.
Il ne faut qu'un moment à la sagacité pour tout apercevoir, il faut des années à l'ex^ictitude pour tout exprimer.
La perfection se compose de minuties. Le ridicule n'est pas de les employer , mais de les mettre hors de leur place.
Le génie . commence les beaux ouvragés , mais le travail seul les achève.
Lin.
L'oisiveté est nécessaire aux esprits , aussi bien que le travail. On se ruine Tesprit à trop écrire; on se rouille à n'écrire pas.
L'ignorance, qui, en morale, atténue la faute, est, elle-même, en littérature, une faute capitale.
* Les études oubliées et négligées ne sont pas toujours les pires ; quelquefois même elles sont les meilleures.
On ne sait bien quoi que ce soit , que longtemps après l'avoir appris.
Il est impossible de devenir très-instruit, si on ne lit que ce qui plaît.