LVIII
Ce ne serait peut-être pas un conseil peu important à donner aux écrivains , que celui-ci : n'écrivez jamais rien qui ne vous fasse un grand plaisir ; l'émotion se propage aisément de l'écrivain au lecteur.
Dans les travaux littéraires, la fatigue avertit l'homme de l'impuissance du moment.
Les jeunes écrivains donnent à leur esprit beaucoup d'exercice , et peu d'aliments.
La -conscience des auteurs tombés ou malades calomnie leur talent ; ils sentent alors leur faiblesse , mais ils ne sentent plus leur force.
Rendre agréable ce qui ne l'avait pas encore été , est une espèce de création.
Les lieux-communs ont un intérêt éternel .
C'est l'étoffe uniforme que, toujours et partout, Tesprit humain a besoin de mettre en œuvre , quand il veut plaire. Les circonstances y jettent leur variété. Il n'y a pas de musique plus agréable que les variations des airs connus.
Le mot de Léandre^: « Ne me noyez qu'à a mon retour », est, au fond, le même que celui d'Ajax ; « Fais-nous périr à la clarté du jour. • Mais , par les circonstances , le mot d'Ajax est héroïque, et celui de Léandre n'est que galant. Les circonstances forment une espèce de lieu qui moule sur soi , et rapetisse ou agrandit ce qui se passe ou ce qui se dit au milieu d'elles.
LXY.
Il faut que l'ouvrier ait la main hors de son ouvrage, c'est-^-dire , qu'il n'ait pas besoin de l'appuyer par ses explications , ses notes , ses préfaces, et que la pensée soit subsistante hors de l'esprit, c'est-à-dire , hors des systèmes ou des intentions de l'auteur.
Vouloir se passer de ce qui est nécessaire , ou employer ce qui est inutile : sources de maux dans la composition.
Il est bon d'écrire ses vues y ses aperçus y ses idées y mais non pas ses jugements. L'hom-> me qui écrit toujours ses jugements, place partout devant ses yeux des Calpe et des Abila. Il en fait des nec plus vltrà^ et ne va pas plus loin.
Il ne faut jamais pousser hors de soi toute sa pensée , excepté celle dont il est bon de se débarrasser. Exhalez la colère tout entière y mais non pas l'amitié ; l'injure y et non pas la louange. N'éteignez pas l'esprit; ne le videz pas non plus. Retenez toujours une portion de ce qu'il a produit, et laissez un peu de son miel à cette abeille, afin qu'elle s'en nourrisse.