LXIX
Celui qui fait tout ce qu'il peut^ s'expose au
danger de montrer ses bornés. Il ne faut porter à ces extrémités ni son talent , ni sa force, ni sa dépense.
Il faut éviter, dans toutes les opérations littéraires , ce qui sépare l'esprit de l'âme. L'habitude du raisonnement abstrait a ce terrible inconvénient.
Pour produire une pensée , il ne faut que de la chaleur et du mouvement, je veux dire une conviction et un jugement. Mais une idée est le résultat , l'esprit , la pure essence d'une infinité de pensées. Pour la mettre au jour, il faut une notion exacte et claire , et des paroles transparentes. Or, on ne saurait y parvenir , sans laisser longtemps fumer sa tète , afin que l'esprit soit plus net ; sans donner à son premier aperçu le temps de quitter sa lie , enfin sans polir ses mots , comme les verres se polissent.
Les beaux sentiments et les belles idées f|ue nous voulons étaler avec succès dans nos
écrits, doivent nous être très-faniiliers , aCn qu'on seute dans leur expression la facilité et le charme de l'habitude.
Il y a pour le connaisseur des pensées re* marquables partout, même dans la conversation des sots et dans les écrits les plus médiocres. Ces pensées sont en circulation comme les pièces d'or dont tout le monde fait usage et dont presque personne ne remarque l'éclat, la valeur intrinsèque et la beauté. On peut cependant en faire des joyaux ; mais l'art est de savoir les mettre en œuvre.
Les pensées qui nous viennent valent mieux que celles que nous trouvons. * Elles naissent sous nos pas, pendant le chemin de la vie, comme ces sources qu'en pressant la terre le pied fait jaillir, sans qu'on y songe.
On devrait ne croire ce qu'on sent qu'après un long repos de l'âme, et s'exprimer, non pas comme on sent , mais c^omme on se souvient.
Ce n'est pas tant la ressemblance que l'essence de nos pensées , leur suc , leur extrait , leur vertu, qui doivent entrer dans nos discours.
Il ne faut décrire les objets que pour décrire les sentiments qu'ils nous font éprouver, car la parole doit à la fois représenter la chose et l'auteur, le sujet et la pensée. Tout ce que nous disons doit être teint de nous , de notre âme. Cette opération est longue, mais elle immortalise tout.
Il faut qu'un ouvrage de l'art ait l'air, non pas d'une réalité , mais d'une idée. Nos idées , en effet , sont toujours et plus nobles , et plus belles , et plus propres à toucher l'âme , que les objets qu'elles représentent , quand , d'ailleurs , elles les représentent bien.
Loin d'employer la réalité , c'est toujours avec des clartés qu'on doit représenter les
ombres y et avec des1)eautës qu'il faut figin'or les défauts.
L'esprit conçoit avec douleur ; mais il enfante avec délices.
Trois choses sont nécessaires pour faire un bon livre : le talent y Tart et le métier, c'està-dire y la nature y l'industrie et l'habitude.
* Un ouvrage gai peut être l'œuvre de plusieurs, et non un ouvrage grave, parce que la gravité a besoin d'uniformité et d'harmolie y tandis que la gaité se compose de saillies et de discordances.
On doit , en écrivant , songer que les lettrés sont là; mais ce n'est pas à eux qu'il faut parler.
* Dans la pure région de l'art, il faut éclairer son sujet avec un rayon de lumière unique et partant d'un seul point.
Par la nature de noire goût, par les qualités nécessaires à un sujet vrai ou feint, pour plaire à 1-imagination et pour intéresser le cœur, enfin, par la condition donnée et Fimmutabilité de la nature humaine , il est peu de sujets épiques , peu de tragiques , peu de comiques, et, par nos combinaisons pour en créer de nouveaux , nous tentons souvent l'impossible.
L'utilité ou l'inutilité essentielle de nos pensées est le seul principe constant de leur gloire ou de leur oubli.