LXXXVII
I! ne faut qu'un sujet à un livre ordinaire ; mais pour un bel ouvrage , il faut un germe qui se développe de lui-même dans l'esprit comme une plante. Il n'y a de beaux ouvrages que ceux qui ont été longtemps, sinon travaillés, du moins rêvés.
LXXXVIII
Pour faire un grand ouvrage , il faut avoir
eu plus d'une idée gigantesque ; l'excès réduit à la juste mesure donne la grandeur dans ses proportions.
L'ordre littéraire et poétique tient à la succession naturelle et libre des mouvements. Le beau désordre dont parle Boileau^ est un désordre apparent et un ordre réel. L'es-» prit est conduit au but , après l'avoir désiré, et y parvient par un labyrinthe délicieux.
Il y a , dans le lucidus ordo d'Horace , quelque chose de sidéral. Notre sèche méthode est plutôt un ordo ligneus vel ferretis ; tout s'y tient par des crampons, ou s'y enchâsse par des mortaises.
Je ne vois dans la plupart des livres que leur matière amoncelée, une distribution grossière et presque de hasard , aucun jeu d'architecture, et quelques constructions seulement qu'il a fallu au maçon pour distinguer ses matériaux.
* Les meilleures pensées de certains écrivains ne me paraissent pas avoir occupé plus de place dans leur esprit qu'elles n'en occupent sur leur papier. Je ne vois dans leurs idées que des points lumineux au centre et de l'obscurité autour. Il n'y a rien là de retentissant ^ rien qui se meuve librement dans un espace plus grand que soi.
Il faut se faire de l'espace pour déployer ses ailes. Si l'incohérence est monstrueuse^ une cohésion trop stricte détruit toute majesté dans les beaux ouvrages. Je voudrais que les pensées se succédassent , dans un livre , comme les astres dans le ciel , avec ordre , avec harmonie , mais à l'aise et à intervalles^ sans se toucher, sans se confondre, et non pourtant sans se suivre, s'accorder et s'assortir. Je voudrais, enfin, qu'elles roulassent, sans se tenir, en sorte qu'elles pussent subsister indépendantes, comme des perles défilées.
Une pensée n'est parfaite que lorsqu'elle est
disponible, c'est-à-dire lorsqu'on peut la détacher et la placer à volonté.
Ce sont les pensées seules et prises isolément qui caractérisent un écrivain. On a raison de les nonnner des traits et de les citer ; elles montrent la tête et le visage j pour ainsi dire ; le reste ne fait voir que les mains.
Rien ne se groupe, ne se drape et ne se dessine dans l'esprit de certains écrivains.
Leurs livres offrent une surface plane, sui' laquelle roulent des mots.
Faire d'avance un plan exact et détaillé, c'est ôter à son esprit tous les plaisirs de la rencontre et de la nouveauté dans l'exécution ; c'est se rendre cette exécution insipide , et par conséquent impossible, dans les ouvrages qui dépendent de l'enthousiasme et de l'imagination. Il n'en est pas de même dans les œuvres dont l'achèvement dépend de l'œil ou de la main. Les formes et les couleurs qui naissent à chaque instant, sous le ciseau du