II
sculpteur ou le pinceau du peiulre, leor ofrreut une foule de ces rencouires indispensables au génie pour lui faire trouver du plaisir dans le travail. Mais il ne faut à Torateur, au poète, au philosophe qu'un plan entrevu et non pas arrêté ; il leur suffit de connaître par avance le commencement, le milieu et la fin de leur ouvrage , de choisir leur diapazon , leur repos et
leur but.
L'ouverlure, Texorde, le prélude, servent à l'orateur, au poète , au musicien , à disposer leur propre esprit, et aux auditeurs à préparer leur attention. Il doit y régner je ne sais quelle lenteur, participant du silence qui précède et du bruit qui va suivre. L'artiste y doit faire montre de ses ressources, afin de donner des gages de sa capacité, maïs avec la modestie et la réserve d'un homme dont les sens s'éveillent , pour ainsi dire , et n'entrent en jeu que l'un après l'autre. Ce n'est que lorsque l'esprit a pris son vol , et l'attention sa stabilité, que l'opération commence et que le sujet se déploie.
Les (épisodes rendent, par l'entrelacement,
la trame plus solide el la MAe plus vraisemblable. La seconde fable ^ en se mêlant à la première, accoatame l'esprit à y trouver plus de réalilé , el semMo , par une plus longue durée, lui donner plus d^exislence.
Il y a des citations dont il faut faire usage , pour donner au discours plus de foix!e , pour y ajouter des tons plus tmnchants, en un mot, pour en foitifier les pleins. Il en est d*autres qui sont bonnes pour y jeter de retendue, de Fespace, et, pour ainsi dire, du ciel, par des teintes plus délayées • Telles sont celles de Platon.
En composant, on ne sait bien ce qu'on voulait dire que loi^u'on Ta dit. Le mot , eu effet, est ce qui achève Tidée et lui donne l'existence. C'est par lui qu'elle vient au jour, m lucem pradit.
eu.
U Êiut que la fin d'un ouvrage fosse toujours souvenir du commencement.
cm.
Que le dernier mot soit le dernier; c'est comme une dernière main qui met la nuance à la couleur : on n'y peut rien ajouter. Mais aussi que de précautions à prendre pour ne pas dire le dernier mot le premier !
Ce qui fait qu'où cherche longtemps ^ quand on compose ou qu'on crée, c'est, qu'on ne cherche pas où il faut , et qu'on cherche où il ne faut pas. Heureusement, en s'égarant ainsi, on fait plus d'une découverte ; on a des rencontres heureuses , et l'on est souvent dédommagé de ce qu'on cherche sans le trouver, par ce qu'on trouve sans le chercher.
De même que nous avons dans les mains des lignes qui sont des puissances , comme le levier, de même il y en a dans la rhétorique , dans la poétique, et jusque dans les opérations de l'esprit seul avec lui-même. Souvent, après s'être donné une idée inutile, il se la souffre et la manie , pour en faire venir une autre. C'est ainsi que , dans les écrits et dans
les arts , certaines phrases et certaines couleurs ne sent là que pour en foire mieux apercevoir d'autres. Seules ^ elles ne seraient rien ; mais elles deviennent puissances par leur effets et cet effet n'est pas dû à leur nature ou à leur valeur propre ^ mais à la place qu'elles occupent y à l'application qu'on en fait. Leur voisinage en fait le prix ^ leur is<^ment le néant.
* Il vient dans la tête beaucoup de phrases inutiles , mais l'esprit en broie ses couleurs.
CVU.
Il faut dire ce qu'on pense , pour être con^ tent de soi et de ce qu'on dit ; mais pour être éloquent , fécond , varié ^ abondant y pour être orateur, en un mot, il est peut-être nécessaire de n'avoir à dire que ce qu'on pense à demi, vaguement, depuis peu, à l'instant même. I^a chaleur des pensées , en effet , vient de leur nouveauté , et leur surabondance , des indécisions mêmes de l'esprit. Le sage , c'està-dire , celui qui ne met au grand jour que ce qu'il a mûri, le sage peut être éloquent comme un oracle ; mais il ne sera jamais disert comme Cicéron. Pour faire aisément de beaux dis-
cours 9 il laut opér.er sur soi-même comme on veut opérer. sur son auditeur, c'est-à-dire, se persuader , à proportion qu^on parie , de la vérité de ce qu'on dit.
Il y a deux sortes d'éloquence : Tune tend à communiquer nos ^ithousiasmes, et l'autre nos passions. Dans la première , tout vise au repos et à la lumière ; tout dans la seconde , au contraire, tend à l'ardeur et au mouvement.
Toute éloquence doit venir d'éinolion, el toute émotion donne naturellement de l'éloquence. «
ex.
L'orateur est occupé de son sujet , et le déclamateur de son rôle; l'un agit, l'autre feint ; le premier est une personne exposant de grandes idées , et le second un personnage débitant de grands mots.
On ne persuade aux hommes que ce qu'ils veulent. Il ne s'agit donc , pour les dissuader,
que (le leur faire croire que ce quMls veulent y en effet; n'est pas ce qu'ils pensent vouloir.
Beaucoup de choses sont des motifs, et ne sont pas des raisons ; je veux dire que beaucoup de choses déterminent la volonté, et lui impriment son mouvement, qui ne déterminent pas l'intelligeuce et n'y pcMrtent point de clarté. L'orateur doit employer et les motifs et les raisons, car il tend plus à déterminer qu'à instruire; mais le but où il se propose d'arrivar et d'amener les autres , doit être le plus sage et le plus juste , aux yeux de sa propre' raison et de sa propre intelligence. Il faut que son mobile unique soit l'équité, ou la légiti-^ mité de sa cause préalablement démontrée à sa conscience.
11 y a un grand charme à voir des faits à travers des mots , parce qu'on les voit alors à travers une pensée.
Tout n'est pas grave et important dans l'hisloire des peuples , et souvent on y rencontre
av^ plaisir des minuties qu on se plail à y regarder, et qui n'y sont point inutiles, soit parce qu'elles détendent et amusent l'attention, soit parce qu*elles entrent facilement dans l'esprit, et, s'attachant à la mémoire, y fixent les faits principaux , dont elles sont des dépendances. Quelques détailis , après les masses, introduisent la variété, [^es petits faits sont des traits excellents pour le signalement. Us doivent leur existence aux mœurs du t^nps, à l'humeur d'un personnage , à ses goûts , à s6s habitudes , à ses manies. C'est un fonds qui les a produits , un terrain où on les a vus. LeS: grands événements naissent des choses et d^ l'enchaînement des causes ; mais les petits naissent de l'homme, productions spontanées dont la semence est dans le sol , et qui en décèlent la qualité.
La couleur qu'on nomme historique est d'autant meilleure qu'elle sert en quelque sorte de vêtement. Employez-la donc dans les figures nues ; mais , dans les figures vêtues , peignez soigneusement la chair. II faut que la nudité porte toujoui^s son voile avec elle, et (juc jamais le vêtement ne cache toute la nu-
dilé. 11 faut, 6dGd, dans les œuvres de lart,
que le feint et le vrai jouent perpétueUement
ensemble.
Les récits coupés et rapides, en entrainanl le lecteur , le cahotent.
La description d'une bataille devrait être une leçon de morale. Il faudrait n'en parler avec quelques détails^ que pour montrer l'empire que le sang-froid , les précautions , la prévoyance , ont sur la fortune , ou l'empire que la fortune a quelquefois sur tout le reste, afin que les audacieux soient prudents , et que les heureux soient modestes. Mais , au lieu de leçons de morale , on ne trouve guère , dans l'histoire , que des leçons de politique et d'art
militaire.
Il ne faut mêler aux récits historiques que
des réflexions telles que l'intelligence d'un
lecteur judicieux ne suffirait pas pour les lui
suggérer.
L'histoire a besoin de lointain , comme la
perspective* Les faits et les événements trop attestés ont , en quelque sorte , cessé d'être malléables.
11 faut que l'auteur comique et le tragique se maintiennent méditatifs , celui-ci pour être égal à son ouvrage , et celui-là pour être supérieur au sien.
Le comique nait du sérieux du personnage ; le pathétique^ de la patience ou du repos de celui qui souffre. Il n'y a donc point de comique sans gravité ^ ni de pathétique sans niodération. Celui qui fait rire doit oublier qu'il est risible , et celui qui pleure , ignorer ou retenir ses larmes.
Le plaisir propre de la comédie est dans le rire, et celui de la tragédie dans les larmes. Mais il faut, pour l'honneur du poëte, que le rire qu'il excite soit agréable , et que les larmes soient belles. Il faut, en d'autres termes, c|uè la tragédie et la comédie nous fassent rire ol pleurer décemment. Ce qui force le rire et
ce qui arrache les larmes n'est pas loual>le.
Le vrai comique excite, non pas seulement delà gatté, mais de la joie. C'est qu'il y a, dans le vrai comique j beaucoup de lumière et d'espace ; les caractères y sont montres dans un jour vrai et tout entiws; l'attention en fait le tour.
La comédie ne corrige que les travers et les manières , et souvent elle les corrige aux dépens des mœurs.
La comédie doit s'abstenir de montrer ce qui est odieux.
Les théâtres doivent divertir noblement , mais ils ne doivent que divertir. Vouloir en faire une école de morale , c'est corrompre à la fois la morale et l'art. Une morale héroïque et poétique peut y avoir son utilité sans doute; mais la morale usuelle j quand on l'enseigne sur ces tréteaux , en contraclo je ne sais (}uoi
de comique ou de tragique ^ qui n'en fait plus qu'un verbiage de comédien.
Pour être dramatiquement beau , l'homme flétri pat* le malheur doit l'être par un long malheur : tel OEdipe. Il faut qu'on découvre dans ses traits la destinée qui l'attend y comme on prévoit le sacrifice jusque dans l'arrangement des fleurs dont la victime est couronnée. Niobé doit conserver la trace, et, pour ainsi dire, la beauté de sa prospérité passee.
Avec la fièvre des sens , le délire du cœur et la faiblesse de l'esprit; avec les orages du temps et les grands fléaux de la vie, la faim, la soif, le déshonneur, les maladies et la mort , on fera tant qu'on voudra des romans qui feront pleurer; mais l'âme dit : « Vous me faites c( mal. »
« J'ai faim, j'ai froid, donnez. » Il y a là matière à une bonne œuvre , mais non à un bon ouvrage.
' Il ne suffit pas pour écrire d'attirer l'attention et de la retenir ; il faut encore la satisfaire.
Le talent a-t*il donc besoin de passions?
Oui j de beaucoup de passions réprimées.
Lasciva est nobis pagina, vitaproba; ce n'est pas' là une excuse. Pagina lasciva importe ; vita proba importe moins.
Il n'est pas nécessaire qu'il y ait de l'amour dans un livre ^ pour nous charmer; mais il est nécessaire qu'il y ait beaucoup de tendresse.
Tu seras toujours contente de toi : voilà la récompense que les arts d'imitation doivent montrer à la vertu. Ce serait lui faire une promesse imprudente et menteuse que de lui dire : Toujours tu seras contente du sort.
H<Mas! il faut, pour plaire aux peuples corrompus, lefor peindre des passions désordonnées comme eux. Ces âmes , à qui leur désordre a rendu les grandes émotions nécessaires , sont avides d'excès, dans leur implacable foîm. C'est ainsi que les hommes accoutumés à la crainte de la tempête, à Tespérance du calme, à tous les grands mouvements qu'apportent de longues et périlleuses navigations , ne goûtent plus le repos de la terre , et demandent sans cesse la mer et ses écueils , l'orage et ses horreurs.
Peignez au moins , dans les passions exclusives et dominantes, le cri de la nature qu'elles tourmentent, et l'effort de l'âme qu'elles épuisent.
* 11 n'y a pas eu un seul siècle littéraire dont le goût dominant ne fût malade. Le succès des auteurs excellents consiste à rendre agréable à des goûts malades des ouvrages sains.
CXXXVIII
Un goût sûr est relui qui sait distinguer la matière de la foime , et séparer les vices de la forme de rexcellence du fond , les vices du fond de Texcellence de la forme.
Dans toutes les sortes d'ouvrages de goût et de génie , la forme est la partie essentielle , et le fond n'est qu'un accessoire.
Les choses littéraires sont du domaine intellectuel ? en parler avec les passions de celui-ci est contraire à la convenance , aux proportions, au bon esprit et au bon sens. Le zèle amer de certains critiques pour le bon goût, leurs indignations, leurs véhémences, leurs flammes sont ridicules; ils écrivent sur Jes mots coname il n'est permis d'écrire que sur les mœurs. Il faut traiter les choses de l'esprit avec l'esprit , et non avec le sang , la bile, les humeurs.
Où n'est pas l'agrément et quelque sérénité.
là ne sont plus les belles-lettres. Quelque aménité doit se trouver même dans la critique. Si elle en manque absolument , elle n'est plus littéraire.
La critique sans bonté trouble le goût et empoisonne les saveurs.
La i^ritique est un exercice méthodique du discernement.
La connaissance des esprits est le charme de la critique ; le maintien des bonnes règles n'en est que le métier et la dernière utilité.
Les critiques de profession ne sauraient distinguer et apprécier ni les diamants bruts , ni Tor en barres. Ils sont marchands, et ne con-. naissent , en littérature , que les monnaies qui ont cours. Leur critique a des balances , un trébuchet ; mais elle n'a ni creuset , ni pierre de touche.
Certains critiques ressemblent assez à ces gens qui , toutes les fois qu'ils veulent rire , montrent de vilaines dents.
Le goût est la conscience littéraire de
19* ame.
Le goût sert plus souvent de mesure au plaisir que de discernement de ce qui est bien.
Que de gens, en littérature, ont l'oreille juste y et chantent faux !
* Le bon jugement en littérature est une faculté très-lente , et qui n'atteint que fort lard le dernier point de son accroissement.
L'homme raisonnable veut la solidité , rhomme d'esprit l'apparence, l'homme de n. 9
goût la saveur. La matière suffit à Tun^ la forme à l'autre ; il faut au dernier les délices et la salubrité.