LXII
Il y a , dans les écrits de Ceruttî , plus de vibrations que d'émotions ; on y sent le nerf plutôt que le cœur. Son éloeution renferme plus de figures que d'images y et plus de feu que de chaleur. Ses pensées ont plus de lumière que d*éclat , et presque toutes ses opinions viennent plutôt d'éblouissement que de clarté. Il y a enfin , dans la marche de son esprit, plus de mouvement que de progrès. En tout , cet écrivain a peu de ce qui se communique ; car on n'aime et on ne reçoit avec plaisir la vibration que par l'émotion, la figure que par Timage, le feu que par la chaleur, et le mouvement littéraire que par le progrès.
Rivarol caresse les surfaces de la vérité î
mais il ne pénètre pas plus avant. Dans son discours préliminaire, il brode des obscurités j el couvre de ses filigranes la simplicité des questions qu'il soulève. En admettant comme solides les abstractions de Condillac y il a pris un brouillard pour une terre,
Rivarol avait plus d'urbanité que Voltaire.
Gelui*ci prisait au public , tandis que l'autre ne pensait qu'aux délicats. On peut dire qu'il avait, en littérature, plus de volupté que d'ambition.
11 n'y a pas, dans les écrits de Rivarol, une grande fermeté de pensées, mais il y a une grande f<^rmeté de diction. Son goût et son imagination, en le retenant dans les limites de ce qui peut plaire, sauvaient son esprit de bien des écarts. Aussi son expression estelle ordinairement meilleure et plus saine que ses opinions.
Le système de Bernardin de Saint^Pierre n'esit qu'un épicuréîsme extatique, une mo-
raie gravement anacréontique. Ceux qui partagent ce système ne ramènent pas tout à Dieu^ dans leurs mouvements religieux les plus vife ; mais ils ramènent Dieu à eux , sorte d'egoïsme moral, par lequel, au lieu de se conformer à la règle, on ajuste la règle à soi.
Il y a , dans le style de Bernardin de Saint- Pierre , un prisme qui lasse les yeux. Quand on Ta lu longtemps , on est charmé de voir la verdure et les arbres moins colorés , dans la campagne, qu'ils ne le sont dans ses écrits. Ses harmonies nous font aimer les dissonances qu'il bannissait du monde, et qu'on y trouve à chaque pas. La nature a bien sa musique; mais elle est rare heureusement.
Si la réalité offrait les mélodies que ces messieurs trouvent partout, on vivrait dans une langueur extatique , et l'on mourrait d'assoupissement.
Les Necker et leur école. Jusqu'à eux on avait dit quelquefois la vérité en riant; ils la disent toujours en pleurant, ou du moins avec des soupirs et des gémissements. A les