XIX
La grâce est le vêtement naturel de la beauté; la force sans grâce, dans les arts, est comme un écorché.
L'adolescence de l'art est élégante , sa virilité pompeuse , et sa vieillesse riche , mais surchargée d'ornements qui en dissimulait le dé-
périssement. Il Eiiit tendre sans cesse k ramener Tari à son âge TÎrîI , oa mieux encore, à s<» adcrfeseence.
L'arehiteclare doit peindre les iKMnmes en peignant les lieox; U Ëiot qu'un édifice annonce aux yeux celni qui Iliabite. Les pierres, le marbre , le verre, doivent parler et dire ce qn*ils cadient.
Cooune on donne on piédestal a une statue, il £uit «1 doimer un à un édifice, et surtout aux tempes , qui doivent , pour ainsi dire , être placés sur im aulel.
xxin.
* Lorsqu'un édifice r^ulier domine le jardin qui rentoure, il doit , pour ainsi dire^ rayonner de r^ularitéy en la jetant autour de lui à toutes les distances d'où on peut le voir aisément. C'est un centre , et le centre doit être en harmonie avec tous les points de la circonférence, qui n'est elle-même qu'un point central développé. A ces jardins in*égoliers que nous appdons jardins anglais , il faut pour habitation un labjrrinthe.
De même que ^ dans la musique , le plaisir naît du mélange des sons et des silences , des repos et du bruit ^ de même il naît, dans l'architecture , du mélange bien disposé des vides et des pleins , des intervalles et des masses. De beaux compartiments nous plaisent , parce qu'ils impriment en nous, avec netteté, l'idée d'une portion de l'espace, comme une belle mélodie nous fait sentir , sans calcul et sans attention , le mouvement et le repos qui sont les éléments du temps.
11 y a , parmi les antiques , une Vénus qui tient étendu un vêtement semblable à une voile enflée, et dont elle se prépare à se couvrir. C'est celle-là qu'on peut appeler la Vénus pudique, car, parla disposition de l'accessoire, sa nudité fait inévitablement penser à sa pudeur.
11 est une espèce d'hommes que l'amour des arts possède tellement, qu'ils ne regardent plus l'art comme une chose qui est faite pour le
monde, mais le monde, les mœurs, les hommes et la société , comme des choses qui sont faites pour Tart. Subordonnant tout, même la morale , à la statuaire , ils regrettent la nudité, la gymnastique , les athlètes , par dévouement aux sculpteurs. C'est qu'ils aiment les arts plus que les mœurs , et les statues plus que leurs propres enfants.
Il y a dans l'Apollon quelque chose de semblable à l'attitude d'un orateur qui vient de décocher une ironie.
PIGALLB ET l'ART ANTIQUE.
Pigalle avait reçu de la nature un œil savant , qui , dans chaque trait, découvrait mille traits , et , dans chaque partie , une infinité de parties. Il aimait à peindre ce qu'il savait voir. Aucun artiste n'avait représenté avant lui cette multitude de détails que l'art aime à considérer nus , parce qu'il peut avoir besoin de les reproduire , mais que le bon goût se plaît à couvrir de voiles. Jamais il ne pouvait exprimer assez à son gré |ous les reliefs du corps humain , comme les anciens ne pouvaient ja-
mais assez les ramener au contour. Il semblait s'être fait une loi rigoureuse de n'imiter que la vérité, telle non-seulement que les yeux peuvent la voir , mais telle que les mains pourraient la toucher. On eût dit qu'il ne traitait les passions que pour donner un plus grand nombre de modifications , d'inégalités et d'empreintes à la surface de ses statues. Ce qui le frappait , dans les corps animés , ce n'était pas cette forme fugitive et déliée qui semble les environner dans leur ensemble , ni ces formes idéales et molles dont ils sont conmie empreints à chaque trait, et qu'un philosophe appelait des apparences de l'âme. Il y considérait d'abord ces lignes déterminées qui séparent l'individu, le concentrent en lui-même, et le détachent , pour ainsi dire , de l'air qui nous embrasse et nous lie à l'univers. Il était comme amoureux d'une sorte d'excès dans l'expression. On voit presque toujours , dans ses ouvrages, les deux états extrêmes de la vie humaine , celui où la nature , animant le corps avec vigueur , en fait saillir toutes les parties, et celui où, l'abandonnant, elle les découvre et les désunit. Sans doute il a peint quelquefois la beauté , mais non cette ravissanté beauté d'un corps « hôte d'une belle
« âme » , pour employer , avec le poète , une expression qui semble née au pied de quelque statue antique.
Les anciens , en effet , sans nuire à la fidélité de l'imitation , ne se privaient jamais entièrement de la représentation du beau physique, uni au beau moral. Chez eux, la difformité offrait à la pensée une îmage invisible de la beauté absente. On reconnaissait, dans les traits de leurs vieillards, la place où fut la jeunesse , et leurs représentations de la maladie ou de la mort faisaient éprouver à la mémoire une sorte de ressouvenir de la vie et de la santé perdues.
Dans les ouvrages de Pigalle , au contraire, le vieillard offre des traits où Ton dirait que la jeunesse ne fut pas ; le malade , un corps où l'on croirait que la santé ne put jamais être. En un mot, il peignait la vieillesse extrême , tandis que les anciens la peignaient vénérable ; il ne montrait que les ravages de la maladie , tandis que les anciens n'en représentaient que les langueurs. C'est qu'il était né souverainement sculpteur , et que les anciens étaient nés souverainement poètes. Une idée leur suffisait pour un ouvrage, une statue pour un monument ; Pigalle , au contraire , était con-
stamment réduit à la nécessité de multiplier ses personnages.
Lorsque 9 dans la statue du maréchal de Saxe, il eut peint l'honmie robuste qui descend d'un pas ferme dans la tombe , il eut besoin , pour peindre le héros , de représenter un Hercule en deuil et la France en alarmes y au milieu des trophées. Lorsque j dans le monument de Reims , il eut représenté la prospérité de Tétat, sous l'emblème d'un citoyen assis j dont les formes austères indiquent cet esprit qui ne demeure oisif que lorsque tous les besoin^ ont été prévus , et tous les périls écartés, îl lui fallut, pour montrer la douceur du gouvernement, imaginer une femme conduisant un lion par quelques fils de sa crinière. Ce luxe d'accessoires peut convenir à la magnificence de nos mœurs; mais le génie de l'artiste se serait montré plus puissant, s'il eût fait refléter le bonheur des sujets dans l'image même du prince, et peint , dans le guerrier mourant , le noble et grave orgueil des regrets qu'allait exciter sa perte.
Parmi les œuvres de Pigalle , il n'en est pas une , peut-être , qui ne mérite d'être exposée dans une académie ; mais celles des grands ar-
listes de l'antiquité semblaient destinées à être placées au milieu du monde.
Les anciens , il est vrai , vivaient dans d'autres temps; ils avaient d'autres mœurs ^ et voyaient une autre nature. Leurs ateliers étaient les lieux d'exercices où l'amour de la fatigue et de la gloire tenait presque constamment la jeunesse dévêtue. C'est là qu'ils pouvaient choisir , pour modèles du beau physique, la jeunesse de leurs grands hom« mes j comme ils pouvaient y dans les autres lieux publics , choisir, pour modèles du beau moral , leurs filles et leurs sœurs , leurs philosophes et leurs pères , les épouses et les mères de leurs citoyens les plus illustres. Chez eux , toutes les scènes de la nature pathétique se passaient à découvert, aux noces et aux funérailles , dans les victoires et les défaites, dans les bannissements et les triomphes, dans tous les succès et les revers de la patrie et de la famille.
Cette nature , qui , perpétuellement en dehors chez les anciens , se déployait avec décence, ampleur et dignité, dans tous leurs gestes et toutes leurs habitudes , n'est parmi nous émue que par intervalles, et ne recourt, pour exprimer la douleur ou la joie , qu'aux
brusques mouvements, aux expressions pai*tielles et presque imperceptibles de l'homme solitaire retiré dans sa demeure. Nos artistes ne peuvent considérer leur modèle que dans le coin obscur de quelque chambre étroite.
Obligés de le placer aussi proche de leur vue que de leur pensée , ils ne Tétudient qu'au moment de le peindre , et avec cette attention excessive qui ne permet d'embrasser l'ensemble qu'en se détournant des détails, ou de saisir les détails qu'en se détournant de l'ensemble. Us n'ont à copier , pour exprimer la nature morale, que des attitudes commandées, qu'ils sont forcés d'inventer ou d'emprunter au théâtre. Enfin , pour peindre l'homme , ils n'ont que des statues vivantes ; car je ne sau' rais donner un autre nom à ces modèles gagés qui , n'étant animés par aucun sentiment personnel , n'offrent à lartiste , dans leur ennui , que la froideur du marbre et son insensibilité.
On ne doit donc pas s'étonner de la supériorité des anciens. Us voyaient l'objet de leur art aussi parfait que pouvait le souhaiter l'imagination même. Us le voyaient toujours en haleine , toujours ému , toujours à sa place , et tel qu'ils devaient le peindre, je veux dire
environné de l'univers. Cependant , si les ouvrages de Pigalle causent de moins grands plaisirs que les leurs, et ne comblent pas, comme eux , la mesure de l'admiration , ils sont dignes d'estime par leur genre de perfection et d'exactitude. Quoi que ce soit , en effet, que représente une imitation, elle rapproche son auteur des artistes les plus célèbres , quand elle est a ce point exacte et savante. Ce n'est pas simplement alors une image , mais un objet réel ; ce n'est pas simplement un ouvrage, mais un être qui prend place dans le monde , au rang des êtres véritables , et s'y maintient comme un sujet éternel d'observation et d'étude.
Le bon goût , la religion et la politique s'accorderont un jour pour proscrire l'allégorie insensée dont nous décorons quelquefois nos monuments funèbres, en exhumant, pour ainsi dire , les ossements de nos morts , pour les représenter sur la pierre même qui les recouvre. Les anciens renfermaient dans une urne jusqu'aux cendres de leurs amis; et nous, que tout devrait rappeler sans cesse vers la dernière demeure des nôtres , nous
l'environnons d'épouvantails capables d'en repousser jusqu'à nos pensées. Quand nous donnons à ces squelettes armés de sables et de faux , des apparences de commandement et de pouvoir , des attitudes de colère et de menace, que faisons-nous autre chose , sinon travailler à rendre l'homme mort odieux ou ridicule aux yeux de l'homme vivant?
Cette pureté de trait que l'on vante tant dans les ouvrages de Raphaël et des Grecs , dépend absolument du beau genre des natures qu'ils choisissaient. Elle eût été impraticable pour eux-mêmes, s'ils n'avaient eu à exprimer que des natures communes. Ainsi , il ne faut pas confondre le trait pur avec le trait exact. Rubens est un très-grand dessinateur ; mais la qualité des objets qu'il avait à peindre , leurs formes inégales et raboteuses , leurs gros contours, exigeaient qu'il donnât à son dessin une terminaison plutôt bossante j si je puis ainsi parler , que finie et arrêtée en ligne élégante et précise. Il en est de même des ouvrages de Pigalle , comparés à ceux de Bouchardon. Il n'y a qu'une nature pure , svehe , élémentaire , idéale , qui soit suscepti-
hled'admeUre ei de recevoir la iHirelé du irait et la perfection du coloris.
Dans les peintures de la nature morale, ce que Tartiste doit le plus craindre , c'est Texagération y comme y dans les peintures de la nature physique y ce qu'il a le plus à redouter y c'est la faiblesse.
Un crucifiement devrait à la fois représenter la mort d'un homme et la vie d'un dieu.
Le peintre y en y offrant aux yeux un corps destiné à la sépulture y devrait cependant y faire entrevoir le principe et le germe d'une résurrection surnaturelle et prochaine. S'il choisit pour sujet de son tableau y le moment des douleurs du supplice y il faut qu'il pdgne dans la victime un dieu qui éi»rouve comment l'homme souffre. L'impression de la divinité et de la béatitude doit se mêler à tous les caractères de la souffrance et de la mort.
L'esprii humain doit à la religion ce qu'il y a de plus élémentaire et de plus pur dans
les expressions de la nature morale , je veux dire le sentiment de la maternité unie à la virginité : idée inconnue à l'art ancien y qui n'en a point traité où fussent exigées autant de délicatesse et de retenue ; idée où Fart moderne^ épuisant toutes les beautés , sous les pinceaux de Raj^aêl, a peut-être surpassé toutes les merveilles précédentes.
Quand le peintre veut représenter un événement y il ne saurait mettre en scène un trop grand nombre de personnages ; mais il n'en saurait employer trop peu , quand il ne veut exprimer qu'une passion.
Les sculpteurs et les peintres ne nous mon-trent guère que des corps inhabités. Les plus habiles , comme Gérard , prennent la vie pour dernier but , et ne font que des corps vivants. Et pourtant ^ il ne suffit pas même , pour atteindre l'objet de l'art , qu'un personnage semble animé d'une passion : il faut une passion où l'âme partidpe. Tout p^ntre et tout statuaire qui ne sait pas montrer y dans toutes ses figures^ l'immatérialité et l'immortalité
de rame ^ ne produit rien qui soit Traûment
lieau.
Cest une si belle chose que la lumière , que Rembrandt ^ presque avec ce s^ moyen ^ a iait des tableaux admirables* On ne conçoit point de rayons et d'obscurité qui appellent plus puissamment les regards. Il n'a y le plus souvent ^ représenté qu*une nature triviale , et cependant on ne regarde pas ses taUeaux sans gravité et sans respect. Il se fait , à leur aspect y une sorte de clarté dans l'âme ^ qui la réjouit^ la satisfait et la charme. Ils causent h rimagination une sensation analogue à celle que produiraient les plus purs rayons du jour, admis, pour la première fois, dans les yeux ravis d'un homme enfermé jusque-là dans les ténèbres. Dans ses belles figures, comme son Rabbi, la lumière, il esl vrai, n'est plus l'objet principal dont l'imagination soit occupée ; mais elle esl encore le principal moyen employé par l'artiste pour rendre le sujet frappant. C'est elle qui dessine ces traits , ces cheveux , cette barbo , ces rides et tes sillons qu'a creusés le temps. Ce que Rembrandt a fait avec le claîi^obscur, Rubens l'a fait avec l'incar-
nat. Rubens a régué par les couleurs , comme Rembrandt par la lumière. L'un savait rendre tout éclatant , l'autre tout illuminer ; l'un est splendide ^ l'autre est magique ; et si l'âme n'est pas toujours charmée par eux , l'oeil hu* main leur doit, du moins, ses plus brillantes illusions.
Pour qu'un groupe se forme et soit réel à l'œil y il faut qu'il y ait une liaison entre le mouvement de chaque figure et de celle qui la suit; que les attitudes des personnages s'enchainent l'une à l'autre ; qu'il y ait dans les caractères de leur couleur , de leurs traits ou de leurs expressions , une gradation bien ménagée et des nuances qui se fondent; que l'esprit, aussi bien que l'œil, les embrasse d'un seul regard , et qu'enfin , suivant qu'il y a dans le tableau un seul ou plusieurs groupes, les personnages forment une seule ou plusieurs unités bien distinctes et dont le souvenir soit facile. Dans le Bélisaîre , la femme , l'enfant et le vieillard groupent parfaitement ; mais le soldat ne groupe ni avec eux , ni avec les personnages peints dans le lointain , ni avec le lieu , ni , pour ainsi dire, avec
lui-même. Pour qu'une figure groupe avec elle-même, en effet, il faut qu'elle arit une vérité d'expression comme de conformation , qui la replie sur son propre individu , et lui donne un mérite absolu, indépendant. C'est ce que cdle^ci n'a aucunement ; son attitude et son expression sont fausses et mentent à la nature encore plus qu'au sujet. C'est peutêtre par la même raison qu'elle ne groupe pais avec le lieu. Je me proposée de l'exarainer ailleurs.
Dans l'Endymion de Girodet , le personnage du zéphire donne un témoin à une scène qui ne devrait pas en avoir.
David ^ relève ton génie et ton Andromaque assise !
Regardei' une mauvaise peinture Aqc res^ jpect , et une bonne avec délices, c'est la plus louable , et je dirai même la plus honorable disposition où puisse se trouver et se montrer une honnête ignorance.
L'art théâtral n'a pour objet que la représentation. Un acteur doit donc avoir l'air demi-ombre et demi-réalité. Ses larmes , ses cris , son langage^ ses gestes doivent sembler demi-feints et demi-vrais. Il faut enfin , pour qu'un spectacle soit beau , qu'on croie imaginer ce qu'on y entend , ce qu'on y voit , et que tout nous y semble un beau songe.
L'objet de toute représentation est de donner une idée fixe et dont l'effet soit chaque fois infaillible. Or j pour y parvenir , il faut que la représentation soit très-déterminée , c'est-àdire très^exacte et très«achevée dans toutes les parties qui doivent produire Tefiet auquel on vise.
11 serait bon que les spectacles dramatiques fussent entièrement publics, ne fût-ce que pour donner au peuple une idée d'un beau' son, d'un beau geste , d'un beau langage et d'une belle voix.
danseurs eonoMissent ce qui est grossier; mais ils dégradent ce qui est héroïque.
La danse doit donner l'idée d'une légèreté et d'une souplesse pour ainsi dire incorporelles* Les beaux-arts ont pour mérite unique^ et tous doivent avoir pour but, de faire imaginer des âmes par le moyen des corps.
Tout bruit modulé n'est pas un chant , et toutes les voix qui exécutent de beaux airs ne chantent pas. Le chant doit produire de l'enchantement. Mais il faut pour cela une disposition d'âme et de gosier peu commune^ même parmi les grands chanteurs.
La mélodie consiste en une certaine fluidité (le sons coulants et doux conome le miel d'où fUo a tiré son nom.
La musique 9 dans les dangers, élève plus haut les pensées.