‹ Pensées, essais, maximes et correspondance de J. JoubertChapitre 18 sur 53 · IS · texte numérisé non relu

IS

Ce sont toujours nos impuissances qui nous iiiilent.

Le bonheur est de sentir son âme bonne ; il n'y en a point d'autre, à proprement parler, et celui-là peut exister dans l'affliclion même ; de là vient qu'il est des douleurs préférables à toutes les joies , et qui leur seraient préférées par tous ceux qui les ont ressenties.

11 entre dans la composition de tout bonheur l'idée de l'avoir mérité.

Ceux qui aiment toujours n'ont pas le loisir de se plaindre et de se trouvei' malheureux.

XXXÏII.

(I faut non - seulement (ultiver ses amis, mais cultiver en soi ses amitii's, les cons<M*ver avec soin, les soigner, les arroser, poui- ainsi dire.

fS.")

Qui ne voit pas en beau , est mauvais peintre, mauvais ami , mauvais amant ; il ne peut élever son esprit et son cœur jusqu'à la bonté.

* 11 faut servir son estime à ses amis comme nn repas où tout abonde , sans taxer ni couper les parts.

Ceux qui épient d'un œil malin les défauts de leurs amis, les découvrent avec joie. Qui n'est jamais dupe n'est pas ami.

Quand on aime , c'est le cœur qui juge.

* Qui n'a pas les faiblesses de l'amitié, n'en a pas les forces.

Nous perdons toujours raniilic' de ceux (|ui f>erdenl notie estime.

iHfi

C'est une cruelle situation que celle de ne pouvoir se résoudre à haïr et mépriser l'homme qu'on ne peut aimer ni estimer.

XLÏ.

La franchise se perd par le silence, par les ménagements, par la discrétion dont les amis usent entre eux.

Le temps calme les ivresses , même celle de l'amitié; ime longue fidélité a ses dernières admirations.

Un homme qui ne montre aucun défaut est un sot ou un hypocrite dont il faut se méfier. Il est des défauts tellement liés à de belles qualités , qu'ils les annoncent et qu'on fait bien de ne pas s'en corriger.

On n'aime souvent et on ne loue nos belles ({ualités que parce que nos défauts en tempèrent réclal.Souv(»nl mémo il arrivequ'onnous aime

IS7 plus pour nos défauls (jue pour nos (pialilés.

Les défauts qui rendent un homme ridicule ne le rendent guère odieux ; de sorte qu'on é( happe à l'odieux par le ridicule.

Il faut se faire aimer, car les hommes ne sont justes qu'envers ceux qu'ils aiment,

XLYII.

On ne peut espérer de véritable affection que (le ceux qui sont naturellement doux et aimants.

XLVHI.

N'admets les avides ni parmi les amis, ni parmi tes disciples , car ils sont incapables de sagesse et de fidélité.

On n'aime fortement, on n'aime sérieusement que ceux qu'on craint, parce que la crainte fixe notre esprit sur leur compte , et qu'on leur sait gré à la fois de tout le bien (ju'ils font et de tout le mal (pi'ils ne font pas.

D'ailleurs , s'ils ne sont pas méchanls , ils sul)juguent le cœur lui-même , et l'on n'ose pas les haïr.

Les hommes prennent le parti d'aimer ceux qu'ils craignent , afin d'en être protégés.

La haine entre les deux sexes ne s'éteint guère.

Le châtiment de ceux qui ont trop aimé les femmes est de les aimer toujours.

LUI

La tendresse est le repos de la passion.

Il y a moins d'indifférence à médire qu'à oublier. L'oubli ! comment ce mot est-il si doux !

Il faut compenseï' l'absence i)ar le souvenir. La mémoire est le miroir où nous legar- (lons les absents.

LYI.

Les parfums cachés et les amours secrets se trahissent.

La bienveillance associe à nos facultés et à nos jouissances les jouissances et les facultés de tous les êtres qu'elle embrasse. L'homme est un être immense , en quelque sorte , qui peut exister partiellement, mais dont l'existence est d'autant plus délicieuse qu'elle est plus entière et plus pleine.

Celui qui a vu souvent une chose, s'associ<' par instinct, quand il veut la revoir avec plaisir, quelque homme qui ne l'ait pas vue.

Quiconque éteint dans l'homme un sentiment de bienveillance, le tue partiellement.

Tout ce qui multiplie les nœuds qui attachent l'homme à l'homme, le rend meilleur et plus heureux.

\/A imilliliule des affections élargit le cœur.

Il faut tenir ses sentiments près de son cœur. Lorsqu'on accoutume son cœur à aimer les espèces qui n'existent que pour l'esprit, on n'a plus d'attache qu'aux abstractions , et on leur sacrifie aisément les réalités. Quand on aime tant les hommes en masse, il ne reste plus d'alfection à leur distiibuer en détail ; on a dépensé toute sa bienveillance pour l'universalité : les individus se présentent trop tard. Ces affections philosophiques, qu'on ne ressent point sans effort , luinent et dessèchent notre capacité d'aimer.

Si l'apathie est , comme on le dit , de l'étfoïsme en repos, l'aclivité, ([u'on vante tanl, pourrait bien èHc de réguïsme en mouvement. Ce serait donc r<''goïsmeen action qui se plaindrait de l'égoisme en repos.

.Nul nCsl bon , ne peut élic nlilc et ne nu-

rite tl'èli'e ainu', s'il n'a (|uel(|U(' clios<' d»- ( (■leste, soit dans riiUelligence pai' des pensées, soit dans la volonté par des affections qui sont dirigées vers le ciel.

C'est un bonheur, une grande fortune d'être né bon.

Une partie de la bonté consiste peut-êtie à estimer et à aimer les gens plus qu'ils ne le méritent ; mais alors une partie de la pinidence est de croire que les gens ne valent pas toujours ce qu'on les prise.

Sans bonté, la puissance meurtrit le bien, quand elle y touche , et la compassion arrose et fomente le mal.

11 y a , dans la plupart des sentiments honnêtes, quelque chose de meilleur et de plus puissant que le calcul et la raison : l'instinct et la nécessité.

On n'est bon que par la pitié. Il faut done qu'il y ait quelque pitié clans tous nos sentiments, môme dans notre indignation, dans nos haines pour les méchants. Mais faut-il qu'il y en ait aussi dans notre amour pour Dieu? Oui , de la pitié pour nous , comme il y en a toujours dans la reconnaissance. Ainsi tous nos sentiments sont empreints de quelque pitié pour nous ou pour les autres. L'amour que nous portent les anges n'est lui-même qu'une pitié continuelle, une" éternelle compassion. Chacun est compatissant aux maux qu'il craint.

Si l'on n'y prend garde, on est porté à condamner les malheureux.

Il faut encore plus exercer les hommes à plaindre le malheur qu'à le soufl'rir.

N'ayez pas l'espril plus difficile que !«' goiit, el le jngemenl plus sévère que la conscience.

Le cœur doit marcher avant Tespril, et T indulgence avant la vérité.

*Soyez doux et indulgent à tous; ne le soyez pas à vous-même.

Les bons mouvements ne sont rien, s'ils ne deviennent de bonnes actions.

Les bonnes actions qu*on n'a jamais faites sont, pour la volonté, une découverte, un progrès.

Recevoir les bienfaits de quelqu'un est une manière plus sûre de se l'attacher , que de l'obliger lui-même. Souvent la vue d'un bienfaiteur importune; celle d'un homme à qui l'on fait du bien, est toujours agréable: on aime en lui son ouvrage.

Vouloir se passer de tous les hommes et n'é- I. 13

ly'i tro rol)ligé (le personne, est le signe certain d'une âme dépourvue de sensibilité.

Tout homme doit être auteur, sinon de bons ouvrages, au moins de bonnes œuvres. Il ne suffit pas d'avoir son talent en manuscrits , el sa noblesse en parchemins.

On aime à faire soi-même ses bonnes actions.

Il faut faire du bien , lorsqu'on le peut , el faire plaisir à toute heure , car à toute heure on le peut.

Étes-vous pauvre? signalez-vous par des vertus; êtes-vous riche? signalez-vous par des bienfaits.

LXXXIH.

Le plaisir de donner est nécessaire au viai bonheur ; mais le plus pauvre peut l'avoir.

Usez (r<''pargne, mais non pas aux d<''pens

lie toute libéralité. Ayez l'âme (l'iin roi elles mains d'un sage économe.

Notre crédit est un de nos biens , et nous devons en assister les malheureux.

Quand tu donnes, donne avec joie et en souriant.

Il est permis d'être content de soi par conscience, non par réflexion.

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