‹ Pensées, essais, maximes et correspondance de J. JoubertChapitre 24 sur 53 · XXVII · texte numérisé non relu

XXVII

Chaque année il se fait en nous un nœud , comme dans les arbres ; quelque branche d'intelligence se développe, ou se couronne et se durcit.

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L'oisif studieux sait qu'il vieillit , mais le sent peu ; il est loujours également propre à ses études.

La lenteur de l'âge rend facile la patience dans le travail.

Avec l'âge, il se fait comme une exfoliation dans la partie morale et intellectuelle du cerveau; l'esprit se décrépit; les notions et les opinions se détachent, comme i)ar couches , de la substance médullaire ; et les premières impressions, qui y sont plus intimement unies, revivent et reparaissent, a mesure que les autres s'en séparent et les y laissent à découvert.

On peut avancer longtemps dans la vie sans y vieillir. Le progrès , dans l'âge mûr, consiste à revenir sur ses pas , et à voir où l'on fut trompé. Le désahusement , dans la vieillesse , est une giande découverte.

xxxu.

Ce surcroît de vie que nous appelons Iîi vieillesse , aurait toujours beaucoup de prix , quand même il ne nous serait donné que pour nous repentir et devenir meilleui'S , sinon plus habiles.

La vieillesse est le temps où la chrysalide entre dans l'assoupissement.

L'âge a ses glaçons ; ils se sentent sur les genoux, sur les coudes, sur tous nos nœuds; ils vont au cœur, mais ils n'y arrivent qu'à la fin.

La vieillesse n'ôte à l'homme d'esprit que des qualités inutiles à la sagesse.

■* Il semble que , pour certaines productions de l'esprit, l'hiver du corps soit l'autonmc de l'àme.

Tant qu'il conserve sa raison, il resti^ à

riiomme assez dv fou , d'esprit et de mémoire pour converser avec le ciel et avec les âmes simples et bonnes : cela suffit ; tout le reste est un superflu qui ne sert que pour les affaires, pour les plaisirs et pour les honneurs. Or, quelles affaires a-t-on, de quels honneurs, de quels plaisirs a-t-on besoin , quand on n'a rien de nécessaire à demander à la fortune , <iuand on est sage et qu'on est vieux?

XXXYIII.

La vieillesse , voisine de l'éternité , est une espèce de sacerdoce , et , quand elle est sans passions, elle nous consacre. Elle semble donc autorisée à opiner sur la religion , mais avec défiance , avec crainte. Si l'on n'a plus alors de passions , on en a eu , et l'on en conserve les habitudes ; si l'on est voisin de Dieu, on a gardé les impressions de la terre ; enfin , on s'est longtemps trompé , et il faut craindre de se tromper encore , et surtout de tromper les autres.

Le résidu de la sagesse humaine, épuré par la vieillesse, est peut-èti'c <-e que nous avons de meilleur.

Une belle vieillesse est , pour tous les hommes qui la voient, une belle promesse, car chacun peut en concevoir l'espérance pour soi ou pour les siens. C'est la perspective d'un âge oii l'on se flatte d'arriver ; on aime à voir que cet âge a de la beauté.

Les vieillards sont la majesté du peuple.

Les vieillards robustes ont seuls la dignité de la vieillesse , et il ne sied qu'à eux de parler de leur âge. La vieillesse est en eux dans sa beauté; on l'y aime. Les délicats doivent faire oublier la leur, et l'oublier eux-mêmes ; il ne leur est permis de parler que de leui' débilité;

Ceux qui ont une longue vieillesse sont comme purifiés du corps.

" Il est un âge où l'on ne voit dans le visage

que la pliysionomio, dans la sljiliire (jiir le support do la lètc, dans le corps enfin que le domicile de l'âme.

XLY.

Il n'y a de belle vieillesse que celle qui esl patriarcale ou sacerdotale, et de vieillesse aimable , que celle du lévite ou du courtisan.

La politesse aplanit les rides.

Il ne convient au vieillard de parler longtemps que devant un petit nombre, à savoir, devant ceux qui doivent parler devant les autres.

Craignons une vieillesse sourcilleuse.

* Il n'est pas vrai (jue la vieillesse soit nécessairement dépourvue de grâce. Elle peut eu avoir dans les regards , dans le langage , dans le sourire. L'harmonie d'action et l'espèce de franchise lempéré'c (pii produisent la grâce

peuvent se lenronlror h tout âge entre notre esprit et nos paroles , entre notre âme et nos manières.

Il y a , dans les vêtements propres et frais , une sorte de jeunesse dont la vieillesse doit s'entourer.

La vieillesse est amie de l'ordre, par cela même qu'elle est amie du repos. Elle aime l'arrangement autour d'elle, comme un moyen de commodité, comme épargnant la peine, et facilitant les souvenirs.

LU

La vieillesse devait être plus honorée dans des temps où chacun ne pouvait guère savoiique ce qu'il avait vu.

Lin.

Tl faut réjouir les vieillards.

* Vous avez peut-être raison de penser ainsi, mais vous n'avez pas raison de soutenir votre opinion contre un vieillaid,

L'amitié qu'on a pour un vieillard a un caraclèrc particulier : on l'aime comme une chose passagère; c'est un fruit mûr qu'on s'attend à voir tomber. Il en est à peu près de même du valétudinaire ; on lui appliquerait volontiers le mot d'Epictèle : « J'ai vu casser ce qui était fragile. »

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