‹ Pensées, essais, maximes et correspondance de J. JoubertChapitre 25 sur 53 · LVI · texte numérisé non relu

LVI

Chose eiïi'ayante, et qui peut être vraie : les vieillai'ds aiment à survivre.

Avec des sens qui sont éteints , et des forces qui diminuent, on lient plus à la vie à venir i\uii la vie présente, et l'on est malheuroux si, ne pouvant plus vivre de celle-ci , on ne veut pas non plus vivre de l'autre. En cherchant ii retenir des biens qui fuient, avec des mains impuissantes aies saisir, on s'éloigne, on se détourne des biens cpii viennent et semblent d'eux-mêmes s(^ donnei' à nous , tant ils conviennent à nos faiblesses et s'assortissent avec elles, par le peu de force et de vie qu'il ftuit pour les goûter. A celte ('p()<[U(', la mémoire

n'a plus aucun ressort, et, par un bicnfail si- ^. gnalé , la rrédulité est extrènK". Au lieu donc (le chercher à ranimer ses souvenirs, il no faudrait songer qu'à foitifier ses espérances, à les nourrir, à s'y plonger; car c'est à cela seulement que nous sommes demeurés propres.

Or, les espérances , à cet âge, ne peuvent plus avoir pour objet que les choses d'une autre vie.

LYIII.

Il n'y a d'heureux par la vieillesse qu<^ le vieux prêtre et ceux qui lui ressemblent.

Le temps et la santé, quand ils changent, changent notre tâche et nos obligations. Tout âge est près de sa fin ; il a un avenir toujours proche, et dont il nous importe à tous de nous occuper également , avenir que la jeunesse a sous ses pieds, comme la vieillesse le voit devant ses yeux. Faut-il donc agir, à la fin de la vie, comme au milieu ou au commencement? Notre action , à cette époque , ne doit-elle pas être dirigée autrement que dans d'autres temps? Doit-on agir alors pour ce qui fuit, ou pour ce qui s'approche? Quant h moi , je crois 1. 15

qu'il faut planter et non bâlii\(iuoi qu'en aient dit les jeunes hommes.

La vie est un pays que les vieillards ont vu et habité. Ceux qui doivent le parcourir ne peuvent s'adresser qu'à eux, pour en demander les routes.

LXf.

Il faut recevoir le passé avec respect, et le présent avec défiance, si l'on veut pourvoir à la sûreté de l'avenir.

Notre vie est du vent tissu.

Que de gens boivent, mangentet se marient : achètent, vendent et bâtissent; font descontrats et soignent leur fortune ; ont des amis et des ennemis , des plaisirs et des peines ; naissent , croissent, vivent et meurent, mais endormis!

Il ne suffit pas de suivre le grand chemin de la vie humaine, de naître, de se marier et de moui'ir. Il faut, tandis ([u'on croît, vivie sou-

mis à la volonté de ses parents. 11 faut , pins tard, fonder, gouvernei' et poui'voir, pour le présent et pour l'avenir, sa maison, sa famille et sa société , en inculquant dans tout ce qui nous touche des principes solides de probitc' et de vertu , en assujettissant assidûment h la règle et soi-même et les siens, en approvisionnant sa maison des biens nécessaires , sa famille de bons exemples , et ses amis de bons souvenirs. Enfin il faut mourir en espérant une meilleure vie.

Un peu de vanité et un peu de volupté, voilà de quoi se compose la vie de la plupart des femmes et des hommes.

La vie entière est employée à s'occuper des autres : nous en passons une moitié à les aimer , l'autre moitié à en médire.

* On a besoin pour vivre de peu de vie ; il en faut beaucoup pour agir.

Nous sommes prêtres de Vesla : notre vif

'2-28 est le feu sacré que nous avons mission d'en- Iretenir , jusqu'à ce que Dieu lui-même l'éteigne en nous.

* Il est des âmes limpides et pures où la vie est comme un rayon qui se joue dans une goutte de rosée.

Chacun est sa parque à lui-même, et se fde son avenir.

11 faut traiter notre vie comme nous traitons nos écrits : mettre en accord , en harmonie, le commencement, le milieu et la fin. Nous avons besoin , pour cela , d'y faire beaucoup d'effaçures.

Songe au passé quand tu consultes , au présent quand tu jouis , à l'avenir dans tout ce que tu fais.

Les dettes abrègent la vie.

N'aimer plus que les belles femmes , et supporter les méchants livres : signes de décadence.

Il faut accepter de bonne grâce les difformités que le ciel envoie ou que le temps amène.

Le meilleur des expédients , pour s'épargner beaucoup de peine dans la vie, c'est de penser très-peu h son intérêt propre.

On est heureux quand on sort de la santé pour entrer dans la sagesse.

Qui n'a pas l'esprit de son âge , De son âge a tout le malheur,

dit Voltaire; et non-seulement il faut avoir l'esprit de son âge, mais aussi l'esprit de sa fortune et de sa santé.

Les valétudinaires n'ont pas, comme les au-

2:J0 1res lioiiiiiieSj une vieillesse qui accable leur espiit par la ruine subite de toutes leurs forces. Ils gardent jusqu'à la fin les mêmes lani'ueurs ; mais ils gardent aussi le même leu et la même vivacité. AccoutuuK's h se passer de (orps, ils conservent, pour la plupart, un esprit sain dans un corps malade. Le temps les ' change peu ; il ne nuit qu'à leur durée.

Des l'oices toujours en travail , une activité sans repos , du mouvement sans intervalles , des agitations sans calme, des passions sans mélancolie , des plaisirs sans tranquillité ! c'est bannir le sommeil de la vie , marcher sans jamais s'asseoir, vieillir debout, et mourir sans avoir dormi.

Vivre médicinalement, ce n'est pas toujours vivre malheureux, quoi (ju'en dise le proverbe, si , pendant ce temps , on vit en soi , ou avec soi. Vivre en soi, c'est n'avoir de mouvement que ceux qui nous viennent de nous , ou de noti'e consentement; et vivre avec soi, c'est ne rien («prouver (|ui ne nous soit connu ; c'est èlr<' le (('moin, l<' cojilident, l'arbitri* de tout

2;il

ce qu'on fait , de tout te qu'on dit et de tout ce qu'on pense; c'est se servir de compagnon, d'ami et de régulateur; c'est à la fois mener et contempler la vie.

L'air d'innocence qu'on remarque sur le visage des convalescents, vient de ce que les passions se sont reposées et n'ont pas encore repris leur empire.

Naître obscur et mourir illustre, ce sont les deux termes de l'humaine félicité.

11 faut mourir aimable, si on le peul.

La patience et le mal, le courage et la mort, la résignation et la nécessité airivent ordinairement ensemble. L'indilférence pour la vie naît avec l'impossibilité de la ( onserver.

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