VI
Sa vei'tii propie et le bonheur tl 'autrui , voilà la double fin de l'homme sur la terre. Son bonheur, en effet, est sa destination suprême ; mais ce n'est pas ce qu'il doit chercher; c'est seulement ce qu'il peut attendre et obtenir, s'il en est digne.
11 n'y a de grave, dans la vie civile, que le bien et le mal, le vice et la vertu. Tout le reste y doit être un jeu.
XVUI.
On doit refuse)' la science à ceux qui n'ont pas de vertu.
Il n'est pas inutile , pour être vertueux , de rendre aussi satisfaisant qu'on le peut le témoignage de soi-même.
La nécessité peut rendre innocente une action douteuse; mais elle ne saurait la rendre louable.
La parfaite innocence, c'est la parfaite ignorance. Elle n'est ni prudente , ni méfiante , et l'on ne peut faire aucun fonds sur elle ; mais c'est une aimable qualité , qu'on révère presque autant et qu'on aime plus que la vertu.
On n'est point innocent, quand on nuit à soi-même.
Les femmes croient innocent tout ce qu'elles if. osent.
Il n'est point de vertu qui paraisse petite, quand elle se montre suj' un grand théâtre.
On aime plus les (pialilés ; ou estime da- *^ vantage les vertus.
Peut-être, pour les succès du monde, fautil des vertus qui fassent aimer, rt des défauts <|ui fassent < raindiv.
Les gens de bien de toute espèce sont faciles à tromper, parce qu'aimant le bien passionnément, ils croient facilement tout ce qui leur en donne l'espérance.
11 faut tout faire au gré des gens de bien.
Favorcs ampliandi , odia restringenda : c'esl
une de ces maximes dont la vérité est cubique,
ou qui sont belles et vraies sous quelque face
qu'on les envisage. Je crois que la morale seule
en a de telles.
La vertu sans récompense ne se plaint pas, ne s'indigne pas, ne s'agite pas; l'injustice ne produit en elle aucun ressentiment , mais seulement une douce mélancolie.
Tout vs'apprend, même la vertu.
Faites que ce qui est vice (hez les autres
soil chez vous une vertu. Que la colère vous rende modéré , l'avarice généreux , et la débauche tempérant.
La morale est la connaissance des règles auxquelles il nous importe de conformer nonseulement nos actions , mais encore nos atîeclions. Celles-ci sont une portion si importante de notre manière d'être, que je m'étonne (ju'aucun philosophe ne les ait comprises encore dans la définition de l'objet essentiel de la morale. Nos affections , en effet , sont à nos actions ce que les idées sont aux mots. Le point essentiel , en morale comme en logique , est cjueles premières soient bonnes.
Il faut du ciel à la morale, comme de l'air à un tabh'au.
.I.-J. Ilousscau . dans sa manière d'envisager la morale, aurait pu la définir : « L'art '< d'augmenter les passions avec utilité », et il y aurait eu là deux erieurs capitales : premièrement, (juanl à l'utilité'; (ar il ne peut y en
avoir à augmenter les passions , c'esl-à-dire à donner aux hommes plus de passions que la nature ne leur en a donné, ou des passions plus grandes qu'eux ; secondement, quant aux attributions; car il pent être utile de dresser les passions à conservei', dans leurs opérations, lenis œuvres et leurs moindres mouvements, quelque droiture, quelque ordre, quelque bienséance, quelque beauté; mais attribuer un pareil soin à la morale, c'est tout (onfondre. La morale n'est faite que pour réprimer et contenir ; elle est règle , règle immobile et immuable, et par cela même elle est barrière, elle est frein, et non aiguillon.
Nos haines et nos amours, nos colères et notre douceur, notre force et notre faiblesse, notre paresse et notre activité, la morale a tout cela à diriger.
Il y a des getJS qui n'ont de la morale qu'en pièce ; c'est une étoffe dont ils ne se font jamais d'habit.
XXXMII.
I^a morale est \v pain des âmes: il faut la
(lislribiier aux hommes toul apprêtée : la cribler, la moudre, la cuire, el la leur couper par morceaux.
Sans modèle , et sans un modèle idéal , nul ne peut bien faire.
Une conscience à soi , une morale à soi , une religion à soi ! Ces choses , par leur nature, ne peuvent point être privées.
Chacun ne peut voir qu'à sa lampe ; mais il peut marcher ou agir à la lumière d'autrui.