‹ Pensées, essais, maximes et correspondance de J. JoubertChapitre 33 sur 53 · XLII · texte numérisé non relu

XLII

Il faut se pourvoir d'ancres et de lest, c'està-dire d'opinions fixes et constantes, garder son lest et rester sur ses ancres, sans dériver. Laissez d'ailleurs flotter les banderoles, et laissez les voiles s'enfler ; le mât seul <loit demeurer inébranlable.

Une maxime est l'expression exacte et noble

d'une vérité iiiiportanle et inconleslable. Ij's bonnes maximes sont les germes de tont bien ; fortement imprimées dans la mémoire, elles nourrissent la volonté.

Les maximes sont îi l'intelligence ce que les lois sont aux actions : elles n'éclairent pas , mais elles guident, elles dirigent, elles sauvent aveuglément. C'est le fil dans le labyrinthe, la boussole pendant la nuit.

C'est toujours par l'oubli ou l'inobservation

de quelque maxime triviale que tout périclite

ou périt.

XLYI.

* 11 ne faut jamais offrir à l'attention et faire entrer dans la mémoire des hommes de mauvaises maximes bien exprimées.

Souvent on a le sentiment d'une vérité dont on n'a pas l'opinion , et alors il est possible (ju'on dirige sa conduite d'après ce qu'on sent, et non d'après ce qu'on pense. 11 est même de très-graves matières et des questions fojt ini-

portâmes où les idées déoisives doivent venir des sentiments ; si elles viennent d'ailleurs , tout se perdra.

XLMJI.

Les idées claires sei'vent à parler ; mais c'est presque toujours par quelques idées confuses que nous agissons ; ce sont elles qui mènent la vie.

Il est un grand nombre de décisions où le jugement n'intervient pas. On décide sans évidence, de lassitude, avec précipitation, pour terminer un examen qui ennuie, ou pour faire cesser en soi une incertitude qui tourmente ; on décide enfin par volonté, et non par intelligence.

La raison peut nous avertir de ce qu'il faut éviter ; le cœur seul dit ce qu'il faut faire. Dieu est dans notre conscience, mais non dans nos tâtonnemenis. Quand nous raisonnons, nous marchons seuls et sans lui.

La raison est dans l'homme le supplémenl universel de l'impuissance de la nature.

LU

Penser ce que l'on ne senl pas , c'est mentir à soi-même. Tout ce qu'on pense, il faut le penser avec son être tout entier, âme et corps.

LUI

Faire les plus petites choses par les plus grands motifs, et voir dans les plus petits objets les plus grands rapports , voilà le grand moyen de perfectionner en soi l'homme sensible et riiomme intellectuel.

La règle doit être droite comme un fil, et non pas comme une barre de fer. Le cordeau indique la ligne, même lorsqu'il fléchit ; l'inflexion ne le fausse pas. Toute l'ègle bien faite est souple et droite; les esprits durs la font de fer.

Toute règle a sa raison , qui en est l'esprit , et quand, en observant la règle, on doit s'écarter de sa raison , c'est à celle-ci qu'il faut se conformer. En toutes choses donc , suis la règle, ou mieux encore la l'aison do la règle, si tu la connais.

* Opposer la nature à la loi , sa raison à l'usage et sa conscience à l'opinion , ce n'est qu'opposer l'incertain au certain , l'inconnu au connu, le singulier à l'universel.

Le but n'est pas toujours placé pour être atteint, mais pour servir de point de mire. Tel le précepte de l'amour des ennemis.

lAIII.

On ne doit placer la règle suprême ni en soi ni autour de soi , mais au-deSvSus de soi.

Il faut, (juand on agit, se conformer aux règles , et quand on juge , avoir égard aux exceptions.

Qui vit sans but et, comme on dit, à l'aventure, vit tristemenl. Dans la vie morale, pour avoir du plaisir, il faut se proposer un but el l'atteindre; or, tout ce qui est but est limite. Non-seulement il n'y a pas de verlu où il u'\

a pas de tègle et de loi, mais il n'y a pas même de plaisir. Les jeux des enfants eux-mêmes ont des lois, et n'existeraient pas sans elles; ces règles sont toujours gênantes, et rependant, plus on les observe strictement , plus on s'amuse.

11 y a , dans la règle, un repos qui attache , à toute autorité qui établit l'ordre, la reconnaissance de ceux qu'elle y soimiet. L'homme aime naturellement son guide, celui qui l'instruit, lui commande et le dresse.

Gardons-nous bien de faire une proposition de ce qui est un précepte , une règle , un commandement.

Dans les temps où l'on n'a pas de règles, les gens de bien mêmes valent moins. La vie alors est un pont sans parapets , d'où les emportés se précipitent dans le vice , quand ils le veulent , et les gens ivres , sans le vouloir. On est, dans les bons temps, meilleur que soi-même, et pire dans les temps mauvais.

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