I. is
Il faut que chaque homme ait en soi une force qui fasse plier ses actions, même les plus secrètes, à la règle, et qu'il dirige sur lui-même sa pensée et son action, les regards de son intelligence et la main de sa volonté. Chacun doit être le magistrat , le i*oi , le juge de soi-même.
Notre goût juge de ce que nous aimons, et notre jugement décide de ce qui convient : voilà leurs fonctions respectives, et ils doivent s'y tenir. Il faut qu'il y ait entre eux la même différence qu'entre l'inclination et la raison.
Nos qualités ne sont qu'un ordre sans lumière, une régularité sans règle, une droiture sans cordeau, un éipiilibie sans aplomb, une harmonie dont rien ne nous bat la mesure, un instinct de ce qu'il faut être, et non pas de ce qu'il faut faire. Sans le devoir et son idée, poini de solidité dans la vertu.
LXVlf.
Si les sensations sont la règle des jugements, un coup de vent, un nuage, une vapeur changent la règle.
Notre nature se compose de sa faiblesse et de ses forces , de son étendue et de ses limites. Il nous faut des doctrines convenables à notre faiblesse , sinon nous ne pouvons les supportei% les retenir, les conserver; convenables à notre force, sinon nous ne pouvons les admettre ou nous en contentei*.
Le devoir! à l'égard de nous-mêmes, c'est l'indépendance des sens, et, à l'égard d'autrui , c'est l'assiduité à l'aide, au support; aide au bien-être , au bien-faire , au bien-vouloir, au bien-vSouhaiter ; aide par le concours et la résistance, par le don et par le refus, pai* la rigueur et la condescendance, par la louange et par le blâme, par le silence et les paroles, par la peine et par le plaisir. Habitants de la même terre , voyageurs du même moment et «ompagnons de la même route, nons devons
tous nous enti'aider, et, loi'sque nous arriverons au gîte, il faudra d'abord rendre compte de ce que nous aurons fait les uns pour le bonheur des autres, pour le bonheur ou la vertu. Un souris nous sera payé.
Nous avons beau faire , nous n'aurons jamais en propre que la pénétration dont le ciel nous a doués. Tout le reste n'est qu'une apparence trompeuse , un mensonge qui cache notie nullité. Mais par le cœur et par les actions, nous pouvons devenii- tous les jours meilleurs.
Comme instruments , nous avons une destination ; comme créatures morales , nous avons une liberté. La vie et la mort, par les- (j,uelles nous entrons dans le monde ou nous en sortons ; les richesses et la pauvreté , qui nous y assignent une place; la gloire et la honte, l'élévation ou l'abaissement, qui nous y font jouer un rôle, tieinient au train général des affaires humaines , et font partie de notre destinée. Dieu s'en est réservé la répartition; il en distribiie, à son gré, une mesure à cha-
que individu. Le bien et le mal, au contraire, sont dans nos mains , ou , comme dit l'Écriture, dans les mains de notre conseil, parce qu'ils font nos mérites et nos démérites. De même donc que nous sommes assujettis à deux mouvements , celui de la terre et le nôtre, de même nous sommes dominés par deux volontés , la nôtre et celle de la Providence ; auteurs de la première , et instruments de celle-ci ; maîtres de nos œuvres , pour mériter la récompense assignée à la vertu , et machines pour tout le reste. Être meilleurs ou pires dépend de nous ; tout le reste dépend
de Dieu.
Il serait facile de prouvei' la liberté par le crime , qui est une résistance au penchant de notre nature vers le bien-faire , et par les actes de vertu, qui sont une déviation de notre penchant vers le bien-être.
H faut que les hommes soient les esclaves x ^ du devoir, ou les esclaves de la force.
Quand une fois l'idée exacte du devoir est
onli'ée dans une tète étroite, elle n'en [)eut
plus sortir.
Sans le devoir, la vie est molle et désossée; elle ne peut plus se tenir.
Il ne faut pas regarder le devoir en face , mais l'écouter et lui obéir les yeux baissés. Il y a de l'impudence à laisser sans voiles, à ses propres yeux, ce qui est sacré.
Toujours occupé des devoirs des autres, jamais des siens , hélas !
L'homme véritablement vertueux remplit ses devoirs dans leur ordre, et fait céder les petits aux grands.
Il faut saci'ifier son humeur à son rôle , et ses vertus mêmes à son devoii*.
1,«'S drvoirs on( une loi qui en règle l'ac-^
coniplissenieiit. Aucun bon sentiment ne doit excéder le cercle de son ordre propre. Point d'empressement sans mesure ; point d'élan qui soit trop subit; que la force ait de la souplesse ; que l'égalité soit dominante ; qu'on ait l'empire de soi-même , et que , par cet empire, on soit maître de ses vertus, en leur imposant l'à-propos.
Heureux ceux qui ont une lyre dans le cœur, et dans l'esprit une musique qu'exécutent leurs actions ! Leur vie entière aura été une harmonie conforme aux nomes éternels.
TITRK X.
DE L ORDRE ET DU HASARD, Dl BIEM ET DU MAI
L'ordre est la coordination du moyen au but, des parties au tout, du tout à la destination, de l'action au devoir, de l'ouvrage au modèle, de la récompense au mérite.
Le bien-être est la loi des corps animés ou vivants; mais l'ordre est la loi des esprits.
L'ordre est à l'arrangement ce que l'àme est au corps, ce que l'esprit est à la matière. L'arrangement sans oidre est un corps sans âme,
Imaginez l'ordre universel. Tout ce qui y
28 1 est conforme dans les idées , dans les images , dans les sentiments , dans les institutions , est beau ; tout ce qui y est conforme dans les actions, dans les projets, dans les entieprises, est bon. Voilà la règle.
Se tromper sui- l'ordre est à l'esprit ce que se tromper sur le beau est au goût.
Partout où il n'y a pas d'ordre et d'harmonie, il n'y a plus la marque de Dieu. 11 y a désert , et il y a eu dégradation.
La régularité semble ne pouvoir partir que
d'un dessein, d'une pensée. Quand elle est
l'effet du hasard , ce hasard ressemble à une
prévoyance.
Tous sont nés pour observer le bon ordre , et peu sont nés pour l'établir.
La faiblesse qui ramène à l'ordre vaut mieux que la force qui en éloigne.
Il n'y a rien qui dure toujours; mais ce qui dure le plus , c'est l'ordre, parce que c'est ce qu'il y a de plus convenable et de mieux assorti à la nature des choses.
Il est impossible de chanter et de danser juste sans plaisir, tant l'observation de toute mesure vraie est naturellement agréable. L'ordre moral est également mesure et harmonie ; il est impossible aussi de vivre bien , sans un secret et un très-grand plaisir.
Les esprits qui n'ont pu goûter les charmes de l'ordre, ou que ce charme n'a pu fixer, sont de mauvais esprits.
Le plaisir qu'on éprouve à être juste contre soi-même vient d'un retour à l'oidre pai- la vérité.
L'honnne dans l'ordre, et en harmonie avec
lui-même, éprouve la joie el le repos que ces choses-là donnent , et les voit sans les distinguer. Au sentiment de la clarté douce et diffuse , qui pénètre intimement toutes ses facultés , se joint celui d'une chaleur dont son âme est secrètement et paisiblement remuée.
Toute idée sage lient l'homme à sa place dans l'univers, la lui fait sentir et la lui fait aimer, comme un lieu natal , aisé, commode, accoutumé.
Exceller dans le rang où la Providence nous a fait naître et le garder, c'est là certes la meilleure des ambitions , et la seule conforme à l'ordre.
Les changements subits de fortune ont un grand inconvénient : les enrichis n'ont pas appris à être riches, et les ruinés à être pau- iC vres.
Quand vous ôtez un homme médiocre d'une
condition modeste, vous en faites un insolent, dans le sens étymologique du mol ; il ne pourra jamais s'assortir et se conformer à une position si différente à la fois de son naturel et de ses habitudes.
Heiueux celui qui n'est j)ropre (|u'à une chose ! En la faisant , il remplit sa destination.
Il faut aimer sa place, c'est-à-dii'e la bassesse ou la supériorité de son état. Si tu es roi, aime ton sceptre; si tu es valet, ta livrée.
xxr.
La pauvreté est un des moyens dont la Providence se sert pour maintenir l'ordre du monde, en réprimant par ce frein quelques méchants, et en contenant leurs murmuies par rexemplo de quelques bons qui soufflent comme eux.
O exemples! A modèles!... Voyez ce pau-
S85 vie homme : qualie ou cinq sensations par jom- lui suffisent pour se trouver heureux et pour bénir la Providence. De la paille pouis'y coucher, du pain trois fois par jour et quelques prises de tabac en font un roi.
Le hasard est une part que la Providence s'est réservée dans les affaires de ce monde , part sur laquelle elle n'a pas même voulu que les hommes pussent se croire aucune influence.
Le hasard est ordinairement heureux pour l'homme prudent.
La pi'udence et le succès, les semailles et la moisson, les vertus et le bonheur se suivent naturellement, mais non indissolublement.
L'essence des choses les unit, mais souvent le train du monde les sépare.
Le succès sert aux hommes de piédestal ; il les fait paraître plus grands, si la réflexion ne les mesure.
Si la forlUHe veut rendre uu homme estimable , elle lui donne des vertus ; si elle veut le rendre estimé, elle lui donne des succès.
Dans la gloire il y a toujours du bonheur.
Les maux viennent de la nécessité et de l'ordre, et les biens de la seule volonté de Dieu.
Pensez aux maux dont vous êtes exempt.
Ne vous exagérez pas les maux de la vie, et n'en méconnaissez pas les biens , si vous cherchez à vivre heureux.
XXXÏI.
11 est des maux qui sont la santé de l'àme, maux préférables à cotte force du corps cpii endurcit les organes, (jui opprime l';nn<^ cl «|ui a((ablc l'cspiil.