‹ Pensées, essais, maximes et correspondance de J. JoubertChapitre 35 sur 53 · X\III · texte numérisé non relu

X\III

Il n'y a pour l'àmc qu'un moyen (rérhapper aux maux de la vie, c'est d'échapper à ses plaisirs et de chercher les siens plus haut.

Il ne faut s'occuper des maux et des malheurs du monde que pour les soulager : so borner à les contempler et à les déploior, c'est les aigrir en pure perte. Quiconque les couve des yeux en ftiil (klore des tempêtes.

Ni l'amour ni l'amitié, ni le respect ni l'admiration, ni la reconnaissance ni le dévouement ne doivent nous ôter la conscience et le discernement du bien et du mal. C'est un bien qu'il nous est défendu de vendre, et que rien ne saurait payei*.

En toutes choses, quiconque corrompt l'idée que les hommes doivent se faire de la perfection, corrompt le bien dans ses premières sources.

Le bien vaut mieux que le mieux. Tout ce qui est le meilleur ne dure guère.

' Tout est bien dans le bien : le présent, le passé et l'avenir. On en jouit par la perspective, la réalité et le souvenir, triple espèce de possession. La simple idée de quelque bien est un bien.

Il faut faiie le bien par le bien , et le vouloir dans les moyens et dans la fm , dans les expédients et dans le but. Un bien qu'on a fait par le mal est un bien altéré, empoisonné , et qui produira le mal dont on a mis en lui le germe: c'est une eau que les canaux ont corrompue.

Peut-être , par une juste disposition de la Providence, les forfaits multiplient les maux qu'ils veulent prévenir. Peut-être, si Caligula n'avait pas été tué, par un coup et une conspii-afion qui d'abord pai'aissent lo\ial)les ,

Claude n'aurait pas régné, ni Néron, ni Domitien, ni Commode, ni Héliogabale. Caligula , après quelques crimes , aurait vécu son âge, serait mort dans son lit, et la succession des empereurs romains aurait pris un autre cours , et un cours plus heureux. Peutêtre ce qui est mal, ou entaché de mal, ne produit jamais que du mal. Dieu se réserve les malheurs pour les infliger à propos. Nous sommes chargés de bien faire , et de bien faire uniquement; c'est là notre tîche.

TITRR XI.

bii i\ viiKiiK, DK I. ii.i.rsioN i;r i>i; ifi'.kkl'I!

I>a véi'iU' est la réalité dans U\s choses intellii^ihles. Ji en est de plusieurs sortes : la véi-il<'' universelle, et la viTité partiiulière; la vérité de fait ou de simple existence, et la vérité de nature ou d'existence nécessaiie. L'homme est un animal rcliffieiix : voilà un(^ vérité de nature et de n(''cessilé. Les liommes sont avides et intéressés : voilà une véi'ité de simple fait, (jui, pouvant ètie ou n'être pas, peut être ignorée, sans dommage pour l'esprit. La connaissance «le la vérit('' univeisclle, de la V(''rit('' de natnie , est en ell'et d'une grande importance , pour le bon ordre et pour la lumière de l'esprit ; mais c<'lle des vérités particulières n'est nécessaiie on même n'est utile qu'à nos affaires.

Les véi'ités géïKM'ales sont les vcriU's do Dieu. Les vérités particulièies ne sont que (les opinions de l'homme. Le nom de vérité devi'ait n'être donné (ju'à ce qui regarde les natures , les essences , et n'appartenir à rien de ce qu'il est permis d'ignorer. Les vérités qui éclairent le cœui' et règlent les actions sont seules dignes de ce beau nom. Quand on l'applique aux choses matérielles, on en obscuicit la clarté. Tout ce qui n'est pas abstraction et maxime ne mérite que le nom de fail.

ni.

La vérité! Dieu seul la voit. Que dirait-on et (pie penserait-on là-haul? C'est en cela que consiste la vérité. Elle consiste à imaginer les choses comme Dieu et les saints les voient , comme on les voit au delà du monde, quand on y jette les yeux. On ne voit rien au vrai , si on ne le voit de*haut. 11 faut qu'on puisse dire : Cela est vi-ai sur la tei're, cela est vrai dans le ciel.

La vérité ne vient pas et ne peut pas venir (le nous. Dans t()Ul a^ qui est spirituel, elle

vient (l<^ Dieu , ou des esprits amis de Dieu auxquels sa lumière a lui, et, dans ee qui est matériel, des choses où Dieu l'a placée. Il faut donc consulter Dieu d'abord , puis les sages et son propre esprit, pour tout ce qui est spirituel, et fouiller dans le fond des choses, pour ce qui est matériel.

Étudiez les sciences dans la vérité, c'està-dire en regardant Dieu, car elles doivent montrer la vérité, c'est-à-dire Dieu partout. N'écrivez rien , ne dites rien , ne pensez rien dont vous ne puissiez croire que cela est viai devant Dieu.

Il y a des véiil(''s inféiieures qui servent à la vie et à ses usages; des vérités moyennes qui exercent l'esprit, et qui lui donnent quelque satisfaction ; enfin des vérité»s supérieures qui éclairent l'àme, la nourrissent et font son boidieui'. Il faut toujours lier les inférieures aux supérieures par les moyennes.

La vérité historique, hors des alYaires, n'in-

(('rcsso ({iK' ri'i'iidil; la vérité pliysi<jiic ii'inléresse que noire corps ; mais la vérité morale intéresse toute notre àme , notre vie et notre mort. Qu'importe donc la vérité historique, où est la vérité morale? Si la première compromet la seconde, il faut s'en délier, et en attendre l'explication.

Les vérités suprêmes ont une si grande beauté, que les erreurs mêmes qui nous occupent d'elles ont quelque chose de ravissant, et les ombres qui les voilent je ne sais quoi de lumineux.

Nos moments de lumière sont des moments de bonheur ; quand il fait clair dans notre esprit, il y fait beau.

Cherchons nos lumières dans nos sentiments. Il y a là une chaleur qui contient beaucoup de clarté.

Nous aimons tellement le repos d'esprit ,

(juc lions nous airètons à tuiil te qui a quelque apparence de vérité , et nous nous endor-

mons sur les nuages.

Dans la lumière il y a deux points : le point qui éclaire et le point (jui égare. Il faut s'en tenii' au premier.

La vérité lessemble au ciel, et l'opinion à des nuages.

Ce qui est vrai à la lampe n'esl pas foujours vrai au soleil.

* Toute vérité a deux visages, toute règle deux surfaces, tout précepte deux applica- (ions.

« La vérité », dit-on , « est toujours utile à < la société. » Il serait donc toujours pei'niis de publiei' ce (pie l'on croit la vérité? ( l'est ce que prétendaient les sophistes, et ce (pie pré'-

lendcnl eiicoiv (|iu'l(jues pliilosoplir-s. Ils foni consisier la vérité à ne i"ien dire qu'ils ne puissent prouver. Ils l'aiment et la considèrent comme une prérogative , une dignité , une sorte d'affranchissement personnel. Persuadés que tous leurs sentiments sont la veitu même, et toutes leurs pensées la vérité, ils se croient magistrats nés , législateurs par nature, et, comme tels, non-seulement autorisés, mais obligés à répandre leurs opinions. Oui, la vérité de Dieu est toujours utile à la société, parce qu'elle est toujours vérité; mais la vérité de l'homme n'est souvent qu'erreur, paire que l'espiit de l'homme est faillible. Tout honnête homme, s'il a des opinions nouvelles, ne doit se permettre de publier que celles qui, épi'ouvées par l'avis des esprits bien faits, sont évidemment innocentes et évidemment utiles par elles-mêmes. L'ulilité surtout peut fixer son indécision, car elle est un des caractères de la vérité; elle en est le corps, comme la clarté en est Tombre.

xvu.

* I^a clai'té dans une opinion est la manifestation visible de la v<'ii|(^; rntili(('' en est la manifestât ion palpable.

Toute vérité n'est pas bonne à dire, car dite seule et isolée , elle peut conduire à l'erreur et à de fausses conséquences ; mais toutes les vérités seraient bonnes à dire , si on les disait ensemble , et si l'on avait une égale facilité de les persuader toutes à la fois. * Savezvous , en effet , d'où vient qu'il y en a de pernicieuses? c*est qu'elles ne sont pas offertes h l'esprit avec celles qui pourraient leur servir de contrepoison. Aussi n'est-il sage de dire une vérité aux hommes que lorsqu'on peut leur en dire deux. Tant qu'on n'en a trouvé qu'une , il faut la tenir en réserve , et attendre que la vérité, sa compagne, vienne, en s'unissant à elle, produire l'utilité. Imitons cette intelligence amie des hommes qui , ayant , dit-on, imaginé le vin, ne voulut le leur faire connaître qu'après avoir aussi imaginé l'eau destinée à le tempérer. Si nous faisons quelque découverte, ne la communiquons aux autres que lorsque nous pourrons leur offrir ensemble l'eau et le vin de la vérité.

vSi((' (]iii <'s( rigoureusemenl viai, comme

conséquence , n'a pas isolénienl el en soi une vérité qui contente l'esprit , cela n'est pas assez vrai , ou d'une vérité assez utile. Pour qu'une proposition ait une vérité bonne, il faut qu'elle soit vraie comme principe et comme conséquence.

Le temps et la vérité sont amis , quoiqu'il y ait beaucoup de moments contraires à la vérité.

Quand on aime le vrai , on a toujours quelque plaisir à entendre un homme dire ce qu'il pense , et quelque plaisir même à voir un homme faire ce qu'il a voulu.

Il n'est pas toujours nécessaire que les accessoires de la vérité soient vrais; il suffit qu'ils puissent l'orner et la rendre plus propie à loucher le cœur.

* Quand on frappe inutilement à la porte de certaines vérités, il fauJ essayei- iVy entrer par la fenêtre.

11 est des préjugés naturels et non acquis, (jui précèdent le jugement, et le conduisent où il faut nécessairement qu'il aille, et par les chemins qu'il doit suivre poui* faire de justes progrès. On s'égare, si l'on se refuse à de tels guides. Le philosophe doit s'y conformer en exposant la vérité ; il peut même emprunter quel- (piefois aux préjugés de son temps leur langage, pourvu qu'il ne leur emprunte jamais leur également.

Le soin de bien dire la vérité et d'appiivoiser l'attention est un devoir , une fonction du sage et une marque de sa bonté.

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