XX VL
Éclaircir une vérité, la rendre plus intelligible, la montrer sous un jour plus beau et qui attiie l'attention , lui donner enfin un lustre nouvcim , c'csl là iM'pandre la lumière.
Une goutte de lumièie vaut mieux à donuov ou à recevoir «[u'un océan d'obsciu'i- (és.
\XVUI
On rend presque démontré ce qu'on parvient à rendre sensible, et presque sensible ce (]ue l'on rend imaginable, (^est donc un grand sei'vice à rendre aux véiités que de les rendre
imaginables.
Ce (jui est ingénieux est bien près d'être vrai.
La joie que causent la vérité et les belles pensées j se fait sentir dans les paroles avec lesquelles on les exprime.
* L'<'îvidence a quelque chose de poétique, car elle descend des régions de la lumière. Son langage ne doit-il pas s'en ressentir?
Celui qui illumine une question, doi'c cl (olore la vérité.
XXMll.
Il y a des V(''rit(''s (pi'ou a besoin de colorer
pour les rendie visibles. ToiU ee (|ui lient à l'imagination surtout ne peut avoir d'existence extérieure que par les formes et les couleurs. H faut en entourer la vérité , afin qu'elle soit regardée.
Ayez un esprit où la vérité puisse entrer nue, pour en sortir parée.
La vérité prend le caractère des âmes où elle entre. Rigoureuse et rude dans les âmes arides, elle se tempère et s'adoucit dans les âmes aimantes.
La grâce de la véiité est d'être voilée. Les sages ont toujours parlé en énigmes, et les énigmes d'un moment sont un grand moyen d'instruction ; nous aimons celle qui en résulte, parce (}ue nous l'avons produite ; le mot appartient au lecteur f[ui l'a cherché , comme à l'auteur qui l'a plac(''. Toute vérité nue et crue n'a pas assez passé par l'âme , pas assez roulé dans notre tète ; l'intelligence ne l'a pas assez épurée , le cœur assez imhihée de ses su<'s , l'i-
magination assez païu'v de ses livrées. L'espi-il n'a lait que l'écariir, coninie une pièce de bois que la première main a dégrossie. La vérité, ou plutôt la matière où elle se trouve, doit être maniée et remaniée, jusqu'à ce qu elle devienne clarté, air, lumière, forme, couleur.
Gardez- vous de liaiter comme contesté , ce qui doit être regardé comme incontestable. Ne rendez pas justiciable du raisonnement ce qui est du ressort du sens intime. Exposez et ne prouvez pas les vérités de sentiment. Il y a du danger dans les preuves ; car, en argumentant, il est nécessaire de supposer problématique ce qui est en question ; or, ce qu'on s'accoutume à supposer problématique, finit par paraître douteux. Dans ce qui est visible et palpable , ne piouvez jamais ce qui est ciu ; dans ce qui est certain et caché , par sa grandeur et sa nature, faites croire et ne prouvez pas ; dans ce qui est de pratique et de devoir , ordonnez et n'expliquez pas. « Crains Dieu » a rendu des hommes pieux ; les preuves de l'existence de Dieu ont fait beaucoup d'athées. Les défis font naître l'attaque; tout plaidailleur rend chicaneur, et l'on passe presque toujours, du désir
Mi
(!«' ((mlivtlii'c le (luclein- , au tk'sir de conliv- (lire la tlocti-ine. I /audace avec laquelle on défend la vérité, excite une audace contiaire; les bravades de ses champions lui ont fait beaucoup d'ennemis. Paroz-la et ne l'armez pas : on lui fera bien moins la guerre.
XXWIIl.
Il est d'imposantes maximes qui portent, dans leur propre sens, la raison de leur certitude , ce ({ui fait leur autorité. Or, celte raison très-puissante, qui fait la force du précepte, n'en peut pas être séparée. Elle touine, en quelque manière, dans ce cercle qu'elle remplit, sans en excédei- les limites , s'y concentre et n'en sort jamais. On sent qu'elle y est répandue , mais on n'oserait l'en abstraire , ni la dégager de la place qu'elle occupe dans notre esprit, et de la vague piolondeur qui semble être sa sùretc'. Elle s'y maintient hors d'atteinte, et pour ainsi dire, hors de prise, élevée au-dessus du doule, et à la fois inaccessible aux objections et à la |)reuve : signes complets de transcendance qu'on n'a pas encore observés ou clairement déterminés. Ainsi la terre cl Ions ces globes qui (|ui se balancent dans le vide, et loulenl en nous cciaiianl , tiennent
ifiiloiinés dans leur spln rr leur i^iavilalioii toute entière et le pi'incipc <|ui la cause, sans <'n laisser rien déborder; c'est là ce qui l'ail leur indépendance, et sert à leur conservation. On li'ouve aisément des exemples de ces vérités suprêmes qui se soutiennent sans appui, âo (OS vérités nécessaires qui se font croire de plein dioit, de ces vérités éternelles qui ne peuvent pas être neuves, mais qui, |)Our paraître nouvelles, n'ont pas besoin d'èti'e ignoi'ées.
L'illusion est une partie intégiante de la réalité; elle y tient essentiellement , comme !'( 1fet tient à la cause.
L'illusion étant le seul point de ( ontacl par lequel la matière pût loucher l'ànie. Dieu la ci'éa. Il lit d'abord, pour l'opérer, uncmatièie subtile, insaisissable à tous les sens , et qui cependant pût les pénétrer. Il la plaça entre les aliments et le palais , et il en naquit les saveurs ; entre les fleurs et l'odorat, et il en naquit le parfum ; entre l'ouïe et les sons, et il en na<pii i riiarmonie, la UK'lodie; entre les yeux et les objets, et il en na(iuil les coidrurs, la pers-
pcctive 01 la beauté. Si l'organe est vicié, ou l'objet altéré dans ses parties constitutives, l'illusion ne peut plus s'opérer , parce qu'une des deux parties manque de fournir son enjeu. L'illusion , en effet , est un jeu de la nature qui s'amuse à nous donner quelques plaisirs par quelque évapora tion. Elle ne peut être produite que pai" ces subtiles émanations , ces eflluvions invisibles , qui entretiennent des courants perpétuels entre les différents êtres.
Dieu se sert de tout, même de nos illusions.
On peut donner aux hommes des idées justes , en employant des procédés trompeurs , et produire la vérité par l'erreur et l'illusion.
Les illusions viennent du ciel , et les erreurs viennent de nous.
"L'illusion est dans les sensations et l'erreur dans les jugements. On peut à la fois jouir de l'illusion n ( <jnnaîlic la v(''rit<''.
* Ce qu'il faut appeler erreur n'est pas une simple déception , mais un dogme , une doctrine qui nous trompent sur l'existence ou la nature de quelque essence principale.
La présomption apporte autant d'erreurs que la crédulité; or, il vaut mieux se tromper de l'erreur d'aulrui que de la sienne propre; d'où je conclus que la crédulité est encore préférable à la présomption.
On se trompe par supériorité et par médiocrité.
XLYIII.
' La crédulité qui vient du cœur ne fiait aucun mal à l'esprit.
L'erreur qui parle par sentences émet des oracles trompeurs. Une assertion hardie nous trompe avec autorité.
11 y a des erreurs invincibles qu'il ne faut jamais attaquer.
Ce qu'il y a de pire dans l'erreur , ce n'est pas ce qu'elle a de faux , mais ce qu'elle a de volontaire , d'aveugle et de passionné.
LU
Quelque erreur s'attache toujoms aux grandes vérités qui courent le monde , et ([uelque fable aux grands événements qui ont fortement occupé l'attention de la multitude. Comme il y îi toujours quelque chimère dans quelque esprit, il se rencontre toujours quelque esprit qui attache sa chimèi'e à ce qui passe par lui. Ainsi point de réalité (jui n'ait son merveilleux , si elle a circulé en tous lieux et passé de bouche en bouche.