‹ Pensées, essais, maximes et correspondance de J. JoubertChapitre 48 sur 53 · DE L ANTIQUITE · texte numérisé non relu

DE L ANTIQUITE

Trois choses attachaient les anciens à leur sol natal, les temples, les tombeaux et les ancêtres. Les deux grands liens qui les unissaient à leur gouvernement, étaient l'habitude et l'ancienneté. Chez les modernes, l'espérance et l'amour de la nouveauté ont tout changé. Les anciens disaient nos ancêtres, nous disons la >r poslcrilc; nous n'aimons i)as comme eux la patrie, c'est-à-dire le pays et les lois de nos pères; nous aimons plutôt les lois et le pays de nos enfants ; c'est la magie de l'avenir, et non pas celle du passé, qui nous séduit.

Le mot palria, chez les anciens, voulait dire terre paternelle, et avait pour eux ini son qui allait au (xeui*. Celui de pairie n'étant lié

à aucun autre mot connu , ne s'entend que pai* réflexion; il n'a pour nous qu'un son muet, un sons obscur , et ne peut exciter dans notre âme les mêmes affections. Devenu substantif dans nos idiomes , cet adjectif ne dénomme qu'une chose morale, et par conséquent, il est froid.

Beaucoup de mots ont changé de sens. Le mot de liberté , par exemple, avait, au fond, chez les anciens , le même sens que celui de dominium. Je veux être libre, signifiait chez eux : je veux gouverner ou administrer la cité, et signifie parmi nous : je veux être indépendant. Liberté, chez nous, a un sens moral, et avait, chez eux, un sens tout politique.

Les anciens, que tout matérialisait dans leurs institutions , étaient spiritualisés par leur poésie. * Ils disaient qu'il y avait une Muse (pii présidait a la science du gouvernement.

Les anciens avaient besoin de la vertu , et , n'y étant pas portés p;u- le précepte , ils s'y

:î97 menaient , [>our ainsi dire , eux-mêmes par des raisonnements et des considérations légères.

Les anciens aj)prenaient au pied des autels de leurs dieux , en ne leur adressant que d'agréables et douces paroles, à être doux, ornés, polis dans leurs discours avec les hommes. * Ils faisaient cette prière à Vénus : « Accordez-nous de ne rien dire que d'agréable « et de ne rien faire qui ne plaise. »

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La politesse athénienne était supérieure à la nôtre. Elle avait presque le langage de la galanterie. Socrate, dans le banquet de Platon, disait à Alcibiade : c Les yeux de l'esprit de- « viennent plus perçants , à l'âge où les yeux « du corps s'affaiblissent , et vous êtes encore « loin de cet âge. » Quelle a,vhcQ dans la contradiction !

VJIL

On demandait un jour à la fille d'Aristole, nommée Pylhias, quelle couleur lui plaisait davantage. Elle fit réponse que c'était celle qui naissait de la pudeur sur le visage des hommes simples et sans malice.

Dinarquo (lisait aux AllKMiiens : « Vous avez « fait mourir Mcnon, le mcûniei-, parce qu'il « avait retenu dans son moulin un enfant libre tt (le Pellène. Vous avez puni de mort TIk'- « mistius , parce qu'il avait insulté , pendant « les fêtes de C(^rès, une musicienne de Rho- « des; et Euthymaque, parce qu'il avait pro- « stitué une jeune fille d'Olynthe.... » Quelle i(k'e une telle S(^'vc>rit(^ donne h notre esprit de la douceur de mœurs et de la bonté naturelle des Atliéniens! Quekpiefois , en effet, des lois rigides annoncent un peuple qui est bon.

* Le mépris des injures particulières était un des caractères des mœurs antiques.

Les anciens vantent toujours la fermeti" comme une qualité hér-oïquc et rare. 11 fallait (j[u'ils fussent naturellement bien éloignés de notre S(''cheresse de cœur et de mœuis. 11 y avait dans l'àme des anciens une sensibilile et des tendresses que nous n'avons plus. Des id(''es plus justes nous onl rendus , menu?

envers les héros , des juges plus sévères,

On reprochait à Euripide d'avoir fait Ménélas méchant sans nécessité; cette censure était honoiahlc aux critiques ; ils regardaient comme une chose absurde la méchanceté gratuite.

XÏII.

Aux Grecs , et surtout aux Athéniens, le beau littéraire et civil ; aux Romains , le beau moral et politique; aux Juifs, le beau religieux et domestique ; aux autres peuples, l'imitation de ces trois-là.

Les Grecs aimaient la vérité , mais ils ne pouvaient se refuser au désir de la parer , et à l'occasion de Tembellir ; ' ils aimaient à la dire, même solide , avec des paroles flottantes.

Les Athéniens et les Grecs prenaient grandement garde à la beauté du naturel. La pénétration d'esprit , la douceur et le courage faisaient la perfection de l'homme, aux yeux de So(M"a(e et de Plalon : la douceur, qui

rcml l'iionime pacifique dans la cité el agi'éal)le aux citoyens ; le courage, qui le rend ferme dans les maux, modéré dans les plaisirs même, et redoutable aux ennemis ; la pénétration d'esprit qui le rend délicieux à ses amis, dans la conveisation, el parfait dans sa propre vie, en lui faisant toujours a])ercevoir et faire ce qiii est le mieux.

XYI.

Converser et connaître : c'était en cela surtout que consistait, selon Platon, le bonheur de la vie privée.

XYII.

Il me semble beaucoup plus difficile d'être un moderne que d'être un ancien.

XMIÏ.

* Quand je parle d'antiquité, j'entends la saine antiquité, car il y en eut une malade et délirante , comme colle de Porphyre et de lamblique.

Les Athéniens étaient délicats par l'esprit

cl [>ar rorrillc. Ils n'aiiraiciil p;is siipp()il(''

un mot propre à déplairo, m(*mo quand on ne l'aurait que cite. On diiait qu'ils étaient toujours de bonne humeur en écrivant. Ils désapprouvaient dans le style l'austérité qui annonce des mœurs difficiles, après, tristes ou sévères.

La force naît de l'exercice , et l'exercice de l'obstacle. C'est ainsi que, dans les anciennes républiques , où les travaux étaient livrés aux esclaves , les citoyens , pour n'être pas énervés par la mollesse, introduisirent la lutte, le ceste, le pugilat. C'est ainsi que les Grecs, pour qui le passé était une table rase, inventèrent leur versification , leur dialectique, leur rhétorique, c'est-à-dire des entraves à la raison, à l'esprit et à la parole, pour se rendre l'esprit agile , la raison pénétrante et le style parfait.

* 11 est étonnant combien les anciens avaient eu d'idées ingénieuses, combien même ils avaient découvert de vérités, en supposant, par exemple , qu'une chose avait toujours son contraire ou son opposé, et en le cherchant; I. 26

qu'elle était première, moyenne ou dernière, et en supposait deux autres qu'ils essayaient aussi de déterminer. Cette méthode leur ouvrait des voies qui souvent les ont conduits très-loin.

Dans le style des premiers écrivains de l'antiquité, les mots sont nets, nobles ou graves, et renferment chacun un sens complet. La phrase a peu de membres, peu de jointures, et se lit d'un coup d'œil, comme elle se comprend par un seul mouvement d'attention. Tout y est intelligible en soi. On dirait des gouttes lumineuses que l'œil pénètre d'un seul regard.

Les anciens se servaient ordinairement du mot vague le plus voisin du mot précis , alin de causer plus de plaisir à l'attention. Ils interdisaient le style ennemi de l'ampleur, les traits vifs qui disent tout, et qui rendent ainsi une longue éloquence impossible.

Dieu , ne voulant pas départir la vérité aux Grecs, leur donna la poésie.

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