‹ Pensées, essais, maximes et correspondance de J. JoubertChapitre 5 sur 53 · I.a Bil>leest aux religions ce que riliadc est à la poésie · texte numérisé non relu

I.a Bil>leest aux religions ce que riliadc est à la poésie

Il faut tout le loisir du désœuvrement, du temps à perdre et de l'étude, pour goûter les beautés d'Homère, et pour l'entendre, il faut rêver. Il ne faut qu'un moment , je ne dis pas d'attention , mais d'écoutcment, ^ouv comprendre et recevoir en soi les beautés de la Bible, beautés qui s'étendent ou se resserrent, en quelque manière , selon la diverse disposition et la capacité diverse des esprits; en sorte qu'elles entrent dans les plus petits, et remplissent les plus grands tout entiers , et que l'intelligence du même homme , selon qu'elle est elle-même mieux ou moins bien disposée , en reçoit une plénitude dès qu'elle leur ouvre un accès.

La Bible apprend le bien et le mal ; TÉvangile , au contraire, semble écrit poui" les pi'édestinés; c'est le livre de l'innocence. La premièip est faite pour la terre, l'autre semble

I3i liiil pour le ciel. Selon que ces livres sont , l'un ou l'autre, plus répandus dans une nation, ils y nourrissent des humeurs religieuses diverses.

Il y a dans l'Écriture beaucoup de choses qui , sans être d'une clarté parfaite , sont cependant toutes vraies. Il était nécessaire de nous entretenir, par l'obscurité, dans la crainte et dans le mérite de la foi. Il faut insister sur ce qui est clair, et glisser sur ce qui est obscur ; éclaircir ce qui est incertain par ce qui est manifeste ; ce qui est trouble par ce qui est serein; ce qui est nébuleux par ce qui est lucide ; ce qui embarrasse et contrarie la raison par ce qui la contente. Les jansénistes ont fait tout le contiaire : ils insistent sur ce qui est incertain, obscur, affligeant , et glissent sur le reste ; ils éclipsent les vérités lumineuses et consolantes, par l'interposition des vérités opaques et terribles. Application : Miilti vocali, voilà une vérité claii'e ; Paiici elecli, voilà une vérité obscure. « Nous sommes enfants de colère » , voilà une vérité sombre, nébuleuse, eflVayante. « Nous sommes tous enfants de Dieu ; il est « venu sauver les pécheurs , et non les justes ; c( il aime tous les hommes el veul les sauver

« tous )> ; voilà des vérités où il y a de la clarté , de la douceur, de la sérénité , de la lumière. Rappelons et confirmons la règle : !« il y a beaucoup d'oppositions et même d'apparentes contradictions dans l'Écriture et dans les doctrines de l'Église , dont cependant aucune n'est fausse ; 2» Dieu les y a mises ou permises, pour tenir, par l'embarras et l'incertitude , dans la crainte et le mérite de la foi. Il faut tempérer ce qui effraie la raison par ce qui la rassure , ce qui est austère par ce qui console. Les jansénistes troublent la sérénité, et n'illuminent pas le trouble. On ne doit cependant pas les condamner pour ce qu'ils disent , car cela est vrai, mais pour ce qu'ils taisent , car cela est vrai aussi , et même plus vrai , c'est-àdire d'une vérité plus facile à saisir, et plus complète dans son cercle et dans tous ses points . La théologie , quand ils nous l'exposent , n'a que la moitié de son disque , et leur morale ne regarde Dieu que d'un œil.

Les jansénistes ont porté dans la religion plus d'esprit de réflexion et plus d'approfondissement que les jésuites, ils se lient davantage de ses liens sacrés. Il y a dans leurs pensées

une austérilr qui circoiisi lit sans ( t.'ss<' la volonlé dans le devoir; leur enleiidemeiit, enfin, a des habitudes plus chrétiennes. Mais ils semblent aimer Dieu sans amour, et seulement par raison, par devoir, par justice. Les jésuites, au contraire , semblent l'aimer par pure inclination, par admiialion, par reconnaissance, par tendresse, enfin par plaisir. 11 y a de la joie dans leurs livres de piété, parce que la nature et la religion y sont d'accord. Il y a, dans ceux des jansénistes , de la tristesse et une judicieuse contrainte, parce ([uo la nature y est perpétuellement mise aux iovs, par la religion.

Les jansénistes disent qu'il faut aimer Dieu, et les jésuites le font aimer. La doctrine de ceux-ci est remplie d'inexactitudes et d'erreurs poiit-ètre; mais, chose singulière, et cependant incontesUible, ils dirigent mieux.

Les jansénistes aiment mieux la règle que le bien; les jésuites prélèrent le bien à la règle. Les premiers sont plus esentiellement savants, les seconds plus essentiellement pieux. Aller .ni bien par toute voie, semblait la devise des

uns; observer la règle à tout prix, élail la devise des autres. La première de ces maximes, il est bon de la dire aux hommes : elle ne peut les égarer. La deuxième , on doit quelquefois la pratiquer, mais il ne faut la conseiller jamais. Les gens de bien très-éprouvés sont les seuls qui n'en puissent pas abuser.

Le janséniste attend la grâce de Dieu, comme le quiétiste sa présence; le premier attend avec crainte, et le second avec langueur ; l'un se soumet, l'autre se résigne, très-inégalement passifs, mais également fatalistes.

Les jansénistes font de la grâce une espèce de quatrième personne de la sainte Trinité ; ils sont, sans le croire et sans le vouloir, quaterni- ^awaî. Saint Paul et saint Augustin, trop étudiés, ou étudiés uniquement, ont tout perdu, si on ose le dire. Au lieu de fjrâce, dites aide, secours, influence divine, céleste rosée : on s'entend alors. Ce mot est comme un talisman dont on peut briser leprestige et le maléfice en le traduisant; on en dissout le danger par l'analyse. Personnifier les mots est un mal funeste en thé'ologie.

Les jansénistes ont trop d'horreur de la nature, qui est cependant l'œuvre de Dieu. Dieu avait mis en elle plus d'incorruptibilité qu'ils ne le supposent ; en sorte que l'infection absolue de la masse était impossible. Ils otent au bienfait de la création , pour donner au bienfait de la rédemption, au Père pour donner au Fils.

Les philosophes pardonnent au jansénisme , pai'cc que le jansénisme est une espèce de philosophie.

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