‹ Pensées, essais, maximes et correspondance de J. JoubertChapitre 6 sur 53 · TITRE II · texte numérisé non relu

TITRE II

LES CHAPITIlEft.

Dieu est Dieu ; le monde est un lieu ; la matière est une apparence ; le corps est le moule de l'âme ; la vie est un commencement.

Tous les êtres viennent de peu , et peu s'en faut qu'ils ne viennent de rien. Un chêne naît d'un gland, un homme d'une goutte d'eau. Et dans ce gland, dans cette goutte d'eau, combien de superfluités! Tout germe n'occupe (ju'un point. Le trop contient Tassez-, il en est le lieu nécessaire et l'aliment indispensable, au moins dans ses commencements. Nul ne doit le souffrir en soi ; mais il faut l'aimer dans le monde; car il n'y aurait nulle part assez de rien, s'il n'y avait pas toujours un peu de trop do chaque chose en quelque lieu.

La vérité consiste à concevoir ou à imaginer les personnes ou les choses , comme Dieu les voit; et la vertu à se donner de la bonté ; et la bonté, si elle est parfaite, à n'avoir que les sentiments qu'on peut cioire qu'auiaitun ange, si , devenu ce que nous sommes , en demeurant tout ce qu'il est , il était mis à notre place, et voyait ce que nous voyons.

La sagesse est le repos dans la lumière ; mais c'est la lumière elle-même qui, par le jour qu'elle répand et les prestiges qu'elle opère, en colorant les abstractions comme de légères nuées , et en prêtant à l'évidence l'éclat de la sérénité , excite souvent la sagesse à se jouer dans ses rayons.

Il n'y a de beau que Dieu ; et , après Dieu, ce qu'il y a de plus beau, c'est l'âme; et après l'âme, la pensée; et après la pensée, la parole. Or donc, plus une âme est semblable à Dieu, plus une pensée est semblable à une âme, et plus une parole est semblable à une pensée, plus tou( cela est beau.

Voici de plus graves pensées: je parlerai plus gravement.

La volonté de Dieu dépend de sa sagesse , de sa bonté, de sa justice, et borne seule son pouvoir. Tout ce qui est mal sera puni ; tout ce qui est bien sera compté, et rien ne sera exigé que ce qui aura été possible.

L'amour des corps sépare les âmes de Dieu, car Dieu n'a point l'amour des corps. L'horreur du mal unit à Dieu, car Dieu a le mal en horreur. Mais il aime toutes les âmes, même celles qui aiment le mal , si elles conservent quelque amour pour lui et quelque horreur pour elles-mêmes, au fond de leurs égarements. Ce que nous aimons malgré nous , par la force de la matière , il ne faut pas l'aimer par choix, ou de notre consentement, car alors on l'aimerait trop, et c'est là que serait le mal.

Établir le règne de Dieu , ou l'existence de tout bien , est la loi de la politique , ou du gouvernement des peuples, et celle de l'économique, ou du gouvernement de la maison, et celle aussi de la morale, ou du gouver-

nemenl de soi . La loi est ce fjiii oblige, et dont rien ne peut dispenser, pas même la bonté de Dieu.

Je reprends ma joie et mes ailes , et je vole à d'autres clartés.

Un objet, quel qu'il soit, nous est plus ou moins agréable, selon qu'il est, dans tous ses points, plus ou moins nettement semblable à son type ou à son modèle , qui est dans les idées de Dieu. Nos qualités sont plus ou moins louables , et même plus ou moins réelles , plus ou moins éminentes, plus ou moins dignes de leur nom , selon qu'elles sont plus ou moins , dans leur action et leur essence , conformes à leur règle , dont Dieu a l'idée.

Vraiment , nous voyons tout en Dieu, et nous ne voyons rien qu'en lui , du moins dans la métaphysique. Sans son idée et ses idées, on ne peut rien apercevoir, rien distinguer, rien expliquer, ni surtout rien évaluer à son taux in- Irinsèque, à ce taux secret et sacré qui , placé dans le sein et au centre de chaque chose, comme un abrégé d'elle-même, en marque seul exaclemeni , (|uand on le lil à < elle lu-

niière, le degré précis de mérite, le viai poids et le juste prix.

Rien ne nous plaît , dans la matière , que ce qu'elle a de presque spirituel , comme ses émanations; que ce qui touche presque à l'àme, comme les parfums et les sons; que ce qui a l'air d'une impression qu'y laissa (juelque intelligence, comme les festons qui la brodent , ou les dessins qui la découpent ; que ce qui fait illusion, comme les formes, les couleurs ; enfin que ce qui semble en .elle être sorti d'une pensée, ou avoir été disposé pour quelque destination, indice d'une volonté. Ainsi nous ne pouvons aimer , dans les solidités du monde, que ce qu'elles ont de mobile; et, dans ce qu'il a de subtil, nous devons nos plus doux plaisirs à ce qui est à peine existant, à ces vapeurs plus que légères, et à ces invisibles ondulations qui, en nous pénétrant , nous élèvent plus haut et plus loin que nos sens. Pressés et poussés par les corps, nous ne sommes vraiment atteints que par l'esprit des choses , tant nous-mêmes sommes esprit!

Je (lisais bien : la matière est une apparence ; tout est peu , et rien n'est beaucoup ; car qu'est-ce que le monde entier? J'y ai pensé, je le crois , je le vois presque , et je le dirai hardiment. Le monde entier n'est qu'un peu d'éther condensé, l'éther qu'un peu d'espace, et l'espace qu'un point , qui fut doué de la susce]^tibilité d'étaler un peu d'étendue , lorsqu'il serait développé, mais qui n'en avait presque aucune, quand Dieu l'émit hors de son sein. Newton lui-même le disait : « Quand Dieu vou- « lut créer le monde , il ordonna à un morceau « d'espace de devenir et de rester impénétra- « ble. » Avec ses gravitations, ses attractions, ses impulsions et toutes ces forces aveugles dont les savants font tant de bruit ; avec les énormes masses qui efîiaient nos yeux, la matière tout entièi-e n'est qu'une parcelle de métal , qu'un grain de verre rendu creux , une bulle d'eau souillée, où le clair-obscur fait son jeu; une ombre, enfin, où rien ne pèse que sur soi , n'est impénétiable qu'à soi , n'attire ou ne letient que soi , et ne semble foit et immense qu'à l'extrême exigiiilé, à la petitesse

iiiiiiiiedes particules de ce toul, qui est à peu près rien. Tout ce monde, quand la main de Dieu le soupèse, quel poids a-t-il? quand le regard de Dieu l'embrasse, quelle étendue a-t-il ? quand il le voit, que lui en semble? et quand il le pénètre , qu'y trouve-t-il ? Yoilà la question. La plus terrible des catastrophes imaginables, la conflagration de l'univers , que pourrait-elle être autre chose que le pétillement, l'éclat et l'évaporation d'un grain de poudre à la chandelle ?

0 vérité! il n'y a que les âmes et Dieu qui offrent de la grandeur et de la consistance à la pensée, lorsqu'elle rentre en elle-même, après avoir tout parcouru , tout sondé, tout essayé à ses creusets, tout épuré à sa lumière et à la limiière des cieux, tout approfondi, tout connu.

TITRE lU.

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