SUR LA RELIGION — LA POLITIQUE
L'HOMME ET LA SOCIÉTÉ
LE CARACTÈRE DES DIFFÉRENTS PEUPLES
La mort, mère de la religion. — Besoin métapliysique. — Nécessité d'une foi positive. — Insuffisance pratique de la morale religieuse. — Catholicisme. — Conllit de la religion et de la philosophie.
On n'en peut douter, c'est la connaissance de la mort,
la considération de la souffrance et de la misère de la vie, qui donnent l'impulsion la plus forte à la pensée philosophique et aux interprétations métaphysiques du monde. Si notre vie était sans limites et sans douleurs, nul homme peut-être n'aurait eu l'idée de se demander pourquoi le monde existe et se trouve constitué justement de cette façon ; tout se comprendrait de soimême. Ainsi s'expliijue également l'intérêt que nous inspirent les systèmes philosophiques et les religions. Ce puissant intérêt se rattache surtout au dogme d'une durée quelconque après la mort : et si les rcli- ions seniblentse soucier avant toutes choses de rexislciice de leurs dieux, et employer tout leur zèle à la défendre, au fond c'est uniquement parce qu'elles lient à cette existence la dogme de l'immortalité et qu'elles l'en considèrent comme inséparable : l'immortalité seule leur tient à cœur. Si l'on pouvait assurer d'une autre manière la vie^
éternelle à l'homme, son zèle ardent pour ses dieux se refroidirait aussitôt, et ferait même place à une indiffécence presque absolue, dès que l'impossibilité d'une vie
future lui serait démontrée avec évidence Aussi les
systèmes tout à fait matérialistes ou tout à fait sceptiques n'exerceront jamais une influence générale ou durable, - (W. II. 176.)
Temples et églises, pagodes et mosquées, dans tous les temps, par leur magnificence et leur grandeur, témoignent du besoin métaphysique de l'homme, qui, fort et indestructible, suit pas à pas le besoin physique. On pourrait, il est vrai, si l'on était d'humeur satirique, ajouter que le premier besoin est un modeste gaillard qui se contente à moins de frais. Des fables grossières, des contes à dormir debout, il n'en faut souvent pas davantage : qu'on les imprime assez tôt dans l'esprit de i'homme, et ces fables et ces légendes deviennent des explications suffisantes de son existence et des soutiens de sa moralité. Considérez par exemple le Coran : ce livre médiocre a suffi pour fonder une religion qui, répandue par le monde, satisfait le besoin métaphysique de millions d'hommes depuis 1200 ans, sert de fondement à leur morale, leur inspire nn grand mépris de la mort et l'enthousiasme des guerres sanglantes et des vastes conquêtes. Nous trouvons dans ce livre la plus triste et la plus misérable figure du théisme. Peut-être a-t-il beaucoup perdu par les traductions ; mais je n'ai pu y découvrir une seule pensée ayant quelque valeur. Ce qui prouve que la capacité
métaphysique ne va pas de pair avec le bcî^oin métaphysique. - (W. II. 177.)
Non content des soucis, des afflictions et des embarras que lui impose le monde réel, l'esprit humain se crée encore un monde imaginaire sous forme de mille superstitions diverses. Celles-ci l'occupent de toutes façons ; il y consacre le meilleur de son temps et de ses forces, dès que le monde réel lui accorde un repos qu'il n'est pas capable de goûter. On peut constater ce fait à Torigiiie, chez les peuples qui, placés sous un ciel doux et sur un sol clément, ont une existence facile, tels que les Hindous, puis les Grecs, les Romains, plus tard les Italiens, les Espagnols, etc. — L'homme se fabrique des démons, des dieux et des saints à son image; ils exigent à tout moment des sacrifices, des prières, des ornements, des vœux formés et exécutés, des pèlerinages, des prosternations, des tableaux et des parures, etc. Fiction et réalité s'entremêlent à leur service, et la fiction obscurcit la réalité; tout événement dans la vie est accepté comme une manifestation de leur puissance. Les entretiens mystiques avec ces divinités remplissent la moitié des jours, ils soutiennent sans cesse l'espérance; le charme de l'illusion les rend souvent plus intéressants que la fréquentation des êtres réels. Quelle expression et quel symptôme de la misère innée de l'homme, de l'urgent besoin qu'il a de secours et d'assistance, d'occupation et de passe-temps 1 et, bien qu'il perde des forces utiles et des instants précieux en vaines pri res et en vains sacrifices au lieu de s'aider lui-même, quand les dangers
ilOO PENSÉES ET FRAGMENTS.
imprévus surgissent tout à coup, il ne cesse pourtant de s'occuper et de se distraire dans cet entretien fantastique avec un monde d'esprits qu'il rêve ; c'est là l'avantage des snperstilions, avantage qu'il ne faut pas dédaigner. - OV. l. 380.)
Pour dompter les âmes barbares et les détourner de l'injustice et delà cruauté, ce n'est pas la vérité qui est utile, car ils ne peuvent la concevoir ; c'est donc l'erreur, un conte, une parabole. Do là vient la nécessité d'enseigner une foi positive. — (M. 349.)
Quand on compare à la pratique des fidèles l'excellente morale que prêche la religion chré tienne et plus ou moins toute religion, et que l'on se représente ce qu'il adviendrait de ( ette morale, si le bras séculier n'empêchait pas les crimes, et ce que nous aurions à craindre, si pour un seul jour on supprimait toutes les lois, l'on avouera que l'action de toutes les religions sur la moralité est en réalité très faible. Assurément la faute en est à la faiblesse de la foi. Théoriquement et tant qu'on s'en tient aux méditations pieuses, chacun se croit ferme dans sa foi. Mais l'acte est la dure pierre de touche de toutes nos convictions : quand on en vient aux actes et qu'il faut prouver sa foi par de grands renoncements et de durs sacrifices, c'est alors qu'on en vo"t apparaître toute la faiblesse. Lorsqu'un homme médite sérieusement un délit, il fait déjà une brèche à la
moralité pure. La première considération qui l'arrête ensuite, c'est celle de la justice et de la police. S'il passe outre, espérant s'y soustraire, le second obstacle qui se présente alors, c'est la question d'honneur. Si on le franchit, il y a beaucoup à parier qu'après avoir triomphé de ces deux résistances puissantes, un dogme religieux, quelconque n'aura pas assez de force pour empêcher d'agir. Car si un danger prochain, assuré, n'effraie pas, comment se laisserait-on (eiiir en bride par un danger éloigné et qui ne repose que sur la foi. ■— (L. 23.)
Ce qu'il y avait de morale dans la religion des Grecs se réduisait à bien peu de chose, tout se bornait à peu près au respect du serment, il n'y avait ni morale ni dogmes officiels ; pourtant nous ne voyons pas que la généralité des Grecs ait été moralement inférieure aux hommes des siècles chrétiens. La morale du christianisme est infiniment supérieure à toutes celles des autres religions qui ont jamais paru en Europe; mais qui pourrait croire que la moralité des Européens se soit améliorée dans la même proportion, ou même qu'elle soit actuellement supérieure à celle des autres pays ; ce serait là une grande eneur; car on trouve chez les niahométans, les guèbres, les hindous et les bouddhistes poui le moins autant d'honnêteté, de fidélité, de tolérance, de douceur, de bienfaisance, de générosité, d'abnégation que chez les autres peuples chrétiens. De plus, elle serait longue la liste des cruautés barbares qui ont accompagné le christianisme, croisades injus-
tifiables, extermination d'une grande partie des habitants primitifs de l'Aménque et colonisation de cette partie du monde avec des nègres esclaves, arrachés sans droit, sans l'ombre d'un droit, à leur patrie, à leur famille, à leur sol natal et condamnés toute leur vie à un travail de galériens, persécution infatigable des hérétiques, tribunaux d'inquisition qui crient vengeance au ciel, nuit de la Saint-Barthélémy, exécution de 18000
Hollandais par le duc d'Albe, etc., etc autant de
faits peu favorables qui laissent dans l'incertitude sur la supériorité du christianisme. — (E. 234.)
La religion catholique est une instruction pour mendier le ciel, qu'il serait trop incommode de mériter. Les prêtres sont les intermédiaires de cette mendicité. — (M. 349.)
La confession fut une heureuse pensée; car vraim.ent chacun de nous est un juge moral parfait et compile. ii, connaissant exactement le bien et le mal, et môme un saint, quand il aime le bien et a horreur du mal. Ge'a est vrai de chacun de nous, pourvu que l'enquête porte sur les actions d'autrui et non sur les nôtres propres, el qu'il s'agisse seulement d'approuver et de désapprouver, et que les autres soient chargés de l'exécution. Aussi le premier venu peut-il comme confesseur prendre absolument la place de Dieu. — (N. 433.)
Les religions sont nécessaires au peuple, et sont pour lui un inestimable bienfait. JMême lorsqu' elles veulent s'opposer au progrès de l'humanité dans la connaissance de la vérité, il faut les écarter avec tous les égards possibles.Mais demander qu'un grand esprit, un Gœthe,un Shakespeare, accepte avec conviction impUciter, bona fide et sensu proprio, les dogmes d'une religion quelconque, c'est demander qu'un géant chausse le soulier d'un nain. — (W. II. 185.)
En réalité, toute religion positive est l'usurpatrice du trône qui appartient à 'a philosophie. Aussi les philosophes seront-ils toujours en hostilité avec elle, quand bien même ils devraient la considérer comme un mal nécessaire, une béquille pour la faiblesse morbide de l'esprit de la plupart des hommes, —(M. 349.)
Dieu, dans la nouvelle philosophie, joue le rôle des derniers rois francs sous les maires du palais ; ce n'est qu'un nom que l'on conserve pour plus de profit et de commodité, afin de se pousser plus aisément dans le monde. — (N. 441.)
LA POLITIQUE
L'État, une muselière. — L'homme, uno bête sauvage. — Anarchie ou despotisme. — Le roi. — Impudence des démagogues. — Misère inévitable. — Bonaparte et Robespierre. — Plans ulopiques.
L'ÉLnt n'est que la muselière dont le but est de rendre inolfcnsive cette bote carnassière, l'homme, et de faire en sorte qu'il ait l'aspect d'un herbivore. — (M. 302.)
L'homme est au fond une bête sauvage, une ÎK'te féroce. Nous ne le connaissons que dompté, apprivoisé en cet état qui s'appelle civilisation : aussi reculons-nous d'effroi devant les explosions accidentelles de sa nature. Que les verrous et les chaînes de l'ordre légal tombent n'importe comment, que l*anarchie éclate, c'est alors qu'on voit ce qu'est l'homme.. — (L. 13D.)
L'organisation de la société humaine oscille comme un pendule entre deux extrêmes, deux pôles, deux maux opposés : le despotisme et l'anarchie. Plus elle
s'éloigne de l'un, plus elle se rapproche de l'autre. La pensée vous vient alors que le juste milieu serait le point convenable : quelle erreur ! Ces deux maux ne sont pas également mauvais et dangereux ; le premier est infiniment moins à craindre : d'abord les coups du despotisme n'existent qu'à l'état de possibilité, et lorsqu'ils se produisent en actes, ils n'atteignent qu'un homme entre des millions d'hommes. Quant à l'anarchie, possibilité et réahté sont inséparables : ses coups atteignent chaque citoyen et cela chaque jour. Aussi toute constitution doit se rapprocher beaucoup plus du despotisme que de l'anarchie : elle doit même contenir une légère possibilité de despotisme. — (N. 381.)
Le roi, au lieu du « Nous par la grâce de Dieu » pourrait dire plus justement : « Nous de deux maux le moindre. » Car sans roi les choses ne sauraient aller; il est la clef de voûte de l'édilice qui sans lui s'écroulerait.. - (M 198.)
Partout et en tout temps, il y a eu beaucoup de mécoiiîentement contre les gouvernements, les lois et les mstitutions publiques ; cela vient de ce qu'on es^ toujours prêt à les rendre responsables de la misère inséparable de l'existence humaine, car elle a pour origine, selon le mythe, la malédiction que reçut Adam et avec lui toute sa race. Jamais pourtant cette tendance injuste n'a été exploitée d'une manière pluf
LA POLlTIQCfi. 207
mensongère et plus impudente que par nos démagogues contemporains. Ceux-ci, en effet, en haine du christianisme, se proclament optimistes: à leurs yeux, le monde n'a point début en dehors de lui-même, et, par sa nature, il leur semble organisé dans la perfection, un vrai séjour de la félicité. C'est aux seuls gouvernements qu'ils attribuent les misères colossales du monde qui crient contre cette théorie ; il leur semble que si les gouvernements faisaient leur devoir, le ciel existerait sur la terre, c'est-à-dire que tous les hommes pourraient sans peine et sans soucis se gorger, se soûler, se propager et crever : car c'est là ce qu'ils entendent quand ils parlent du progrès infini de l'humanité, dont ils font le but de la vie et du monde, et qu'ils ne se lassent pas d'annoncer en phrases pompeuses et emphatiques. — (P. II. 275.)
La race humaine est une fois pour toutes et par nature vouée à la souffrance et à la ruine ; quand bien même par le secours de l'État et de l'histoire on pourrait remédier à l'injustice et à la misère au point que la terre devienne une sorte de pays de cocagne, les hommes en arriveraient à s'entre- quereller par ennui, à se précipiter les uns sur les autres, ou bien l'excès de la population amènerait la famine et celle-ci les détruirait. - (M. 302.)
îl est extrêmement rare qu'un homme reconnaisse toute son effroyable malice dans le miroir de ses ac-
tioïis. D'ailleurs pensez-vous vraiment que Robespierre, Bonaparte, l'empereur du Maroc, les assassins sur la roue, soient seuls si mauvais entre tous? Ne voyî^vous pas que beaucoup en feraient autant, si seulement ils le pouvaient? — (M. 303.)
Bonaparte n'est pas à proprement parler pHis mécbant que beaucoup d'hommes, pour ne pas dire que la plupart des hommes. Il n'a que l'égoïsme tout à fait commun qui consiste à chercher son bien aux dépens des autres. Ce qui le distingue, c*est uniquement une plus grande force pour satisfaire cette volonté, une plus grande intelligence, une plus grande raison, un plus grand courage ; et le hasard lui donnait en outre un chimp favorable. Grâce à toutes ces conditions réunies il fitpourson égoïsme ce que mille autres aimeraient biea à faire, mais ne peuvent faire. Tout méchant gamin qui, par sa malice, se procure un mince avantage au détriment de ses camarades, si faible que soit le dommage qu'il cause, est aussi mauvais que Bonaparte. — (M. 30i.)
Voulez- vous des plans utopiques : la seule solution du problème politique et social serait le despotisme des sages et des nobles, d'une aristocratie pure et vraie, oMenue au moyen de la génération par l'union des tunimes aux. sentiments les plus généreux avec les
LA POLITIQUE. 209
femmes les plus intelligentes et les plus fines. Cette proposilion est mon utopie et ma république de Platon (!)• - (P. IL 273.)
ii) M, Renan expoM ane idée pareille dans ses Dialogues philosophiqut»-
(Note du traducteur.)
•onr.DEAU. ~ Schopennamr 1«
L'HOMME ET LA SOCIÉTÉ
Notre monde civilisé n'est qu'une mascarade. — Politesse. — Amitié grimaçante. — Le chien, unique ami de l'homme. — Orgueil et vanité. — Isolement du génie.
Les choses se passent dans le monde comme dans les comédies de Gozzi où les mêmes personnes paraissent toujours, avec les mêmes intentions et le même sort ; les motifs et les événements diffèrent sans doute dans chaque intrigue, mais l'esprit des événements reste le même, les personnages d'une pièce ne savent rien non plus de ce qui s'est passé dans l'autre, où ils étaient pourtant acteurs : aussi après toute l'expérience des comédies précédentes, Pantalone n'est devenu ni plus adroit ni plus généreux, ni Tartaglia plus honnête, ni Brighellapliis courageux, ni Golombine plus vertueuse. - (W. I. 215.)
Notre monde civilisé n'est qu'une grande mascarade. On y rencontre des chevaliers, des moines, des soldats, des docteurs, des avocats, des prêtres, des philosophes, et que ne rencontre-t-on pas encore ? Mais ils ne
sont pas ce qu'ils représentent : ce sont de simples masques sous lesquels se cachent la plupart du temps des spéculateurs d'argent (moneymakers). Tel prend aussi le masque de la justice et du droit avec le secours d'un avocat, pour mieux frapper son semblable ; tel autre, dans le même but, a choisi le masque du bien public et du p:itriotisme ; un troisième celui de la religion, de la foi immaculée. Pour toutes sortes de buts secrets, plus d'un s'est caché sous le masque de la philosophie, comme aussi de la philanthropie, etc. Les femmas ont moins de choix : elles se servent la plupart du temps du masque de la vertu, de la pudeur, de la simplicité, de la modestie. Il y aussi des masques généraux, sans caractère spécial, comme les dominos au bal masqué, et que Ton rencontre partout : ceux-là nous figurent l'honnêteté rigide, la politesse, la sympathie sincère et l'amitié grimaçante. La plupart du temps, il n'y a, comme je l'ai dit, que de pur > industriels, commerçants, spéculateurs, sous tous ces masques. A ce point de vue la seule classe honnête est celle des marchands, car seuls ils se donnent pour ce qu'ils sont et se promènent à visage découvert : aussi les a-t-on mis au bas de l'échelle. - (P. 11. 22G.)
Le médecin voit l'homme dans toute sa faiblesse ; le juriste le voit dans toute sa méchanceté ; le théologien, dans toute sa bêtise. — (P. IL 039.)
L'nOMME ET LA SOCIÉTÉ. 21*^
Dr, même qu'il su lit d'une feuille à un botaniste pour reconnaître toute la plante, de même qu'un seul os suffisait à Guvier pour reconstruire tout ranimai, ainsi une seule action caractéristique de la part d'un homme peut permettre d'arriver à une connaissance exacte de son caractère, et par conséquent de le reconstituer en une certaine mesure, quand bien même il s'agirait d'une chose insignifiante ; l'occasion n'en est que plus favorable : car dans les affaires importantes, les hommes sont sur leurs gardes, dans les petites choses, au contraire, ils suivent leur nature sans y songer beaucoup. Si quelqu'un, à propos d'une vétille, montre par sa conduite absolument égoïste, sans les moindres égards pour autrui, que le sentiment de justice est étranger à son cœur, qu'on se garde de lui confier un centime, sans prendre les sûretés suffisantes... D'après le même principe, il faut briser immédiatement avec ces gens qui s'appellent les bons amis quand ils trahissent, même dans les moindres choses, un caractère méchant, faux ou vulgaire, afin de prévenir par là les mauvais tours qu'ils pourraient vous jouer dans des affaires graves. J'en dirais autant des domestiques : plutôt seul qu'au milieu de traîtres. — (L. loi.)
Laisser paraître de la colère ou de la haine dans ses paroles ou sur son visage, cela est inutile, dangereux, imprudent, ridicule, commun. On ne doit trahir sa colère ou sa haine que par des actes. Les animaux à sang froid sont les seuls qui aient du venin. — (P. I. 497.)
214 PENSÉES ET FRAGMEiNTS.
Politesse est prudence, impolitesse, une stupidité : se faire des ennemis aussi inutilement et de gaité de cœur, c'est du délire, comme lorsque l'on met le feu à sa maison. Car la politesse est comme les jetons, une monnaie notoirement fausse; être économe de cette monnaie, c'est un manque d'esprit ; e i être pro r!i;ue au contraire, c'est faire preuve de bon sens. — (L. 217.)
Notre confiance envers les hommes n'a très souvent d'autres causes que la paresse, l'éi^^oïsme et la \anité: 1j paresse, quand l'ennui de réfléchir, de veiller, d'agir, nous porte à nous confier à quelqu'un; régoïsme,<juand le besoin de parler de nos affaires nous excite à faire des confidences ; la vanité, quand nous avons quelque chose d'avantageux à dire sur notre compte. Nous n'exigeons pas moins qu'on nous fasse honneur de notre confiance. — (P. I. 491.)
Il est prudent de faire sentir de temps en temps aux gens, hommes et femmes, que l'on peut fort bien se passer d'eux : cela fortifie l'amitié ; et même près de la plupart des hommes, il n'est pas mauvais de glisser de temps en temps dans la conversation une nuance de dédain à leur égard ; ils font d'autant plus de cas de notre amitié : chi non istima vien stimato , qui n'estime pas est estimé, dit un proverbe italien. Si quelqu'un a beaucoup de valeur réelle à nos yeux, il f^ut le lui cacher comme si c'était un crime. Yoilà qui n'est pas
l'homme et la société. 215
précisément réjouissant ; mais il en est ainsi. C'est b. peine si les chiens supportent la grande amitié : bien moins encore les hommes. — (P. I. 480.)
Le chien, l'unique ami de Thomme, a un privilège sur tous \Qi autres animaux, un trait qui le caractérise, c'est ce mouvement de queue si bienveillant, si expressif et si profondément honnête. Quel contraste en faveur de cette manière de laluer que lui a donnée la nature, quand on la compare aux courbettes et aux affreuses grimaces que les hommes échangent en signe de politesse : cette assurance de tendre amitié et de dévouement de la pan du chien est mille fois plus sûre, au moins pour le présent. — (L. 53.)
Ce qui me rend si agréable la société de mon chien, c'est la transparence de son être. Mon chien est transparent comme le verre. — (M. 140.) S'il n'y avait pas de chiens, je n'aimerais pas à vivre. — (M. 170.)
Rien ne trahit mieux Tignorance du monde que d'alléguer comme une preuve des mérites et de la valeur d'un homme qu'il a beaucoup damis : comme si les hommes accordaient leur amitié d'après la valeur et le mérite! comme s'ils n'étaient pas au contraire semblables aux chiens qui aiment celui qui les caresse ou leur donne seulement des os, sans plus de sollicitude.
21b ENSÉES ET FRAGMENTS.
— Celui qui sait le mieux, caresser les hommes, fussent-ils les bêtes les plus vilaines, celui-là a beaucoup d'amis. — (M. 257.)
« Ni aimer, ni haïr, » c'est la moitié de la sagesse humaine: « ne rien dire et ne rien croire » l'autre moitié. Mais avec quel plaisir on tourne le dos à un monde qui exi^e uiif^ pareille sagesse. — (P. I. 496.)
Les amis se disent sincères ; ce sont les ennemis q'ii le sont : aussi devrait-on prendre leur critique comme une médecine amère, et apprendre par eux à se mieui connaître. — (P. I. 489.)
11 peut arriver que nous regrettions la mort de nos ennemis et de nos adversaires, même après nombre d'années presque autant que celle de nos amis, — c'est quand nous trouvons qu'ils nous manq-ient pour être témoins de nos éclatants succès. — (P. II. 621.)
La difiérence entre la vanité et l'orgueil, c'est que l'oriijueil est une conviction bien arrêtée de notre suptSriorité en toutes choses ; la vanité au contraire est le désir d'éveiller chez les autres cette persuasion, avec une se.Tète espérance de se laisser à la longue convaincre soi-même. L'orgueil a donc son origine dans une conviction intérieure et directe que l'on a de sa propre
l'homme et la société. 217
vaicur ; au contraire, la vanité cherche un appui dans l'opinion du dehors pour arriver à Testime de soi-même. La vanité rend bavard, l'orgueil rend silencieux. Mais fhomme vain devrait savoir que la haute opinion des autres, objet de ses efforts, s'obtient beaucoup plus aisément par un silence continu que par la parole, quand même on aurait les plus belles choses à dire. — N'est pas orgueilleux qui veut, tout au plus peut-on simuler l'orgueil, mais comme tout rôle de convention, ce rôle-là ne pourra être soutenu jusqu'au bout. Car c'est seulement la conviction ferme, profonde, inébranlable que l'on a de posséder des qualités supérieures et exceptionnelles, qui rend réellement orgueilleux. Cette conviction a beau être erronée, ou bien encore ne reposer que sur des avantages extérieurs et de convention, cela ne nuit en rien à l'orgueil, si elle est sérieuse et sincère. Car l'orgueil a ses racines dans notre conviction, et il ne dépend pas, non plus que toute autre connaissance, de notre bon plaisir. Son pire ennemi, j'entends son plus grand obstacle, est la vanité, qui ne brigue les applaudissements d'autrui que pour édifier une haute opinion de soi-même, lanciis que l'orgueil fait supposer que ce sentiment est déjà entièrement affermi en novis.
Bien des gens blâment et critiquent l'orgueil ; ceuxlà sans doute n'ont rien en eux-mêmes qui puisse les rendre fiers. — (P. [. 379.)
La nature est ce qu'il y a de plus aristocratique au monde : toute dilïérence que le rang ou la richesse en
Europe, les castes dans l'Inde établissent entre les hommes, est petite en comparaison de la distance qu'au point de vue moral et intellectuel la nature a irrévocaolement fixée; et, dans l'aristocratie de la nature comme dans les autres aristocraties, il y a dix mille plébéiens pour un noble et des millions pour un prince ; la grande foule, c'est le tas, plebs, rnob, rabble, la canaille. C'est pourquoi, soit dit en passant, les patriciens et les nobles de la nature devraient aussi peu que ceux des États se mêler à la populace, mais vivre d'autant plus séparés et inabordables qu'ils sont plus élevé*». - (N. 382.)
La tolérance que l'on remarque et que l'on loue souvent chez les grands hommes n'est toujours que le résultat du plus profond mépris pour le reste des humains : lorsqu'un grand esprit est tout à fait pénétré de ce mépris, il cesse de considérer les hommes comme ses semblables, et d'exiger d'eux ce qu'on exige de ses semblables. Il est alors aussi tolérant envers eux qu'envers tous les autres animaux, auxquels nous n'avons pas à reprocher leur déraison et leur bestialité. — (N. 359.)
Quiconque a une idée de la beauté soit physique soit intellectuelle n'éprouve, à la vue ou à la connaissance nouvelle de cet être qu'on appelle un homme, d "autre impression, cent fois contre une, que celle d'un échantillon tout à fait nouveau, vraiment original et qu'il n'aurait
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jamais imagina', d'un être composé de laideur, de platitude, de vulgarité, de perversité, de bêtise, de méchanceté. Quand je nie trouve au milieu de nouveaux visages, cela me rappelle la tentation de saint Antoine de Téniers et des tableaux analogues, où à chaque nouvelle difformité monstrueuse que je vois, j'admire la nouveauté des combinaisons imaginées par le peintre.
C'est la malédiction de l'homme de génie que, dans la mesure même où il semble aux autres grand et admirable, ceux-ci lui paraissent à leur tour petits et pitoyables. Il lui faut pendant toute sa vie réprimer cette opinion, comme les autres répriment la leur. Cependant il est condamné à vivre dans une île déserte, où il ne rencontre personne de pareil à lui, et qui n'a d'autres habitants que des sniges et des perroquets. Et toujours il est victime de cette illusion, qui lui fait prendre de loui un singe pour un homme. — (N. 359.)
Je dois l'avouer sincèrement : la vue de tout animal me réjouit aussitôt et m'épanouit le cœur ; surtout la vue des chiens, et puis de tous les animaux en liberté, des oiseaux, des insectes, etc. Au contraire, la vue des hommes excite presque toujours en moi une aversion prononcée ; car ils m'offrent à peu d'exceptions près le spectacle des ditformités les plus affreuses et les plus variées : laideur physique, expression morale de passions basses et d'ambition méprisable, symptômes de
folie et de perversités de toutes sortes et de toutes grandeurs ; enfin une corruption sordide, fruit el résultat d'habitudes dégradantes ; aussi je me détourne d'eux et je fuis vers la nature heureux d'y rencontrer les bêtes. ^(N. 4ol.)
CARACTÈRE DES DIFFERENTS PEUPLES
Juliens. — Américains. — Anglais. — Juifs. — Français. Allemands.
Le trait dominant dans le caractère national des Italiens, c'est une impudence absolue qui vient de ce qu'ils ne se considèrent comme n'étant ni au-dessous ni au-dessus de rien, c'est-à-dire qu'ils sont tour à tour arrogants et effrontés, ou bien vils et bas. Quiconque, au contraire, a de la pudeur est pour certaines choses trop timide, pour d'autres trop fier. L'Italien n'est ni l'un ni l'autre, mais d'aprè-, les circonstances tour à tour poltron ou insolent. — (M. 349.)
Le caractère propre de l'Américain du Nord, c'est la vulgarité sous toutes les formes : morale, intellectuelle, eetlîétique et sociale ; et non pas seulement dans la vie privée, mais aussi dans la vie publique : elle n'abandonne pas le Yankee, qu'il s'y prenne comme il voudra. 11 peut dire d'elle ce que Gicéron dit de la science : noblscim peregrinatur, etc. C'est ceite vulgarité (lui BOURDEAU. — Sclwpenhauer, 13
foppose si absolument à l'Anglais (1) : celui-ci, au contraire, s'efforce toujours d'être noble en toutes choses ; et c'est pour cela que les Yankees lui semblent si ridicules et si antipathiques. Ils sont à proprement parler les plébéiens du monde entier. Gela peut tenir en partie à la constitution républicaine de leur État, en partie à ce qu'ils tirent leur origine d'une colonie pénitentiaire, ou qu'ils descendent de certaines gens qui avaient des raisons de fuir l'Europe ; le cUmat peut y être pour quelque chose. — (N. 385.)
Les Juifs sont le peuple choisi de Dieu. — C'est fort possible, mais les goûts diffèrent : ils ne sont pas mon peuple choisi. Quid multa ? les Juifs sont le peuple choisi de leur Dieu, et il est le Dieu choisi de son peuple : et cela ne regarde personne. — (M. 467.)
Le bon Dieu, prévoyant dans sa sagesse que son peuple choisi serait dispersé dans le monde entier, donna à tous ses membres une odeur spéciflque qui leur permît de se reconnaitre et de se retrouver partout, c'est le fœtor judaicus (2). — (M. 467.)
(1) Schopenhauer reprochait aux Anglais lenr infâme bigoterie «qai. diiail-
• il. a déj^radé la plus ialelligeote et peut-être la première nation de l'Ea- « rop«, an point qu'il serait temps d'envoyer en Angleterre, contre les l'.é- ■ véruuds, des missionnaires de la Raison, avec les écrits de Strauss dans
• une main, et la critique de Kant dans l'aulro. » (Ribot. Schopenhauer, p, 3 ) — Il traite les Kévérends d'imposteurs, à'hypocritei, et iVIiommei d'argent, qui dévorent chaque année 3, 500, 000 livres sterling. (Gwitiner, p. '24.)
(2) Puanteur iuite. — Schopeubauer. idéaliste et pessimiste, avait une
CARACTÈRE DES DIFFÉRENTS PEUPLES. 223
Les autres parties du monde ont des singes ; l'Europe des Français. Gela se compense. — (N. 386.)
On a reproché aux Allemands d'imiter tantôt les Français, tantôt les Anglais ; mais c'est justement ce qu'ils peuvent faire de plus fin, car, réduits à leurs propres ressources, ils n'ont rien de sensé à vous offrir. — (N. 387.)
Aucune prose ne se lit aussi aisément et aussi agréablement que la prose française... L'écrivain français enchaîne ses pensées dans l'ordre le plus logique et en général le plus naturel, et les soumet ainsi successivement à son lecteur, qui peut les apprécier à l'aise, et consacrer à chacune son attention sans partage. L'Allemand, au contraire, les entrelace dans une période embrouillée et archi-embrouillée, parce qu'il veut dire six choses à la fois, au lieu de les présenter l'une après l'autre. - (P. IL 577.)
Les Allemands se distinguent des autres nations par leur négligence dans le style aussi bien que dans le vêtement, et c'est le caractère national qui est responsable
n grande haine contre les Juifs, race optimiste, à l'esprit positif, qa'il proférait pour « le grand roi Nabachodonosor, » leur oppresseur, l'amour le plus sincère, la plus profonde yénération, lui faisant seulement un reproche de les avoir trop épargnés. — II appelle encore Israël le Jean sans Terre
entre tous les peuples.
de ce double désordre. Demême qu'unemise abandonnée trahiL le peu d'estime que l'on fit de la société où l'on se montre, ainsi un mauvais style, négligé, lâché, témoigne un mépris offensant pour le lecteur, qui se venge à bon droit en ne vous lisant pas. Ce qu'il y a surtout de réjouissant, c'est de voir les critiques juger les œuvres d' autrui dans leur style débraillé d'écrivains à gages. Gela fait l'efïet d'un juge qui siégerait au tribunal en robe de chambre et en pantoufles. — (P. II. 576.)
Le véritable caractère national des Allemands, c'est la lourdeur : elle éclate dans leur démarche, dans leur manière d'être et d'agir, leur langue, leurs récits, leurs discours, leurs écrits, dans leur façon de comprendre et de penser, mais tout spécialement dans leur style. Elle se reconnaît au plaisir qu ils trouvent à construire de longues périodes, lourdes, embrouillé s. La mémoire est obligée de travailler seule, patiemment, pendant cinq minutes, pour retenir machinalement les mots comme une leçon qu'on lui impose, jusqu'au moment où, à la fin de la période, le sens se dégage, l'intelligence prend son élan et l'énigme est résolue. C'est à ce jeu qu'ils excellent, et quand ils peuvent ajouter du précieux, de l'emphatique et un air grave, plein d'affectation, aspvoTYîç, ils nagent alors dans la joie : mais que le ciel donne patience au lecteur. Ils s'étudi' nt tout spécialement à trouver toujours les expressions les plus indécises et les plus impropres, de sorte que tout apparaît comme dans le brouillard : leur but semble être -e se ménager à chaque phrase une
CARACTÈRE DES DI'FFÉRENTS PEUPLES, d-^
porte (le sortie, puis de se donner le genre de paraître en dire plus qu'ils n'en ont pensé ; enfin ils sont stupides et ennuyeux, comme des bonnets de nuit ; et c'est justement ce qui rend haïss ible la manière d'écrire des Allemands à tous les étrangers, qui n'aiment pas à tâtonner dans l'obscurité ; c'est au contraire chez nous un goût national. — (P. II. 578.)
Lichtenberg compte plus de cent expressions allemandes pour exprimer l'ivresse ; quoi d'étonnant, les Allemands n'ont-ils pas été, depuis les temps les plus reculés, fameux pour leur ivrognerie. Mais ce qui est extraordinaire, c'est que dans la langue de la nation allemande, renommée entre toutes pour son honnêteté, on trouve plus que dans toute autre langue des expressions pour exprimer la tromperie et la plupart du temps elles ont un air de triomphe, peut-être parce que l'on considère la chose comme très-difficile, — (N. 386.)
En prévision de ma mort, je fais cette confession '^ ^ que je méprise la nation allemande à cause de sa bêtise infinie, et que je rougis de lui appartenir. — (M. 399.)
Un Montaigne allemand. — Premiers voyages. — Variété d'études. — Philosoplie et gentleman. — Contrastes. — Vie réglée. — Symptômes morbides. — Maladie du siècle.
Le penseur. —Opinions sur la philosophie, la théologie, la politique, l'amour, la valeur réelle de l'existence.
L'écrivain. — Citations et emprunts. — Comment il compose.
L'homme. — Ni saint, ni ascète.
Retentissement de ses doctrines •
La philosophie de Schopenhauer. — Révolution de 1848. — Le choléra. — Idées de mariage. — Magnétisme. — Enthousiasme des premiers disciples. — L'épopée des portraits. — Haine conlre les professeurs de philosophie, les matérialistes et les spiritualistes. — Éloge de Bichat. — Opiaion sur M. Taine, M. Littré, etc 31
I. — La douleur seule est positive. — Tourments de l'existence. — Le néant préférable h la \ ic. — L'objet de la philosophie n'est pas de consoler. — Optimisme de Leibnitz, insoutenable. -- Péché originel. -- Le monde, un lieu de pénitence . . 81
n. — Désillusions. — Vaines promesses de bonheur. — Douleurs sans trêve et sans repos, métamorplioses de la soulTrance : la misère et l'ennui. — La vie est un spectacle tragi-comique, sous le règne du hasard et de l'erreur. — L'enfer du Dante et l'enfer du monde. — Dernier but et dernier naufrage 63