RÉSIGNATION, RENONCEMENT, ASCÉTISME ET DÉLIVRANCE
Quand le coin du voile de Maïa (1) (l'illusion de la vie individuelle) s'est soulevé devant les yeux d'un liomme,
(1) Maïa — l'illusion. — Schopeahancr entend par là cette connaissance bornée à l'ospace et au temps qui empêche l'individu de reconnaître ss propre essence dans les individus étrangers. (."Vole de M. Frauenslajdi).
Maïa, déesse hindoue, épouse de Brahma, mère des illnsicns on l'UlatioD personnifiée.
de telle sorte qu'il ne fait plus de différence égoïste entre sa personne et les autres hommes, et qu'il prend autant d'intérêt aux souffrances étrangères qu'aux siennes propres, et qu'il devient par là secourable jusqu'au dévouement, prêt à se sacrifier lui-même pour le salut des autres, — cet homme arrivé au point de se reconnaître lui-même dans tous les êtres , considère comme siennes les souffrances infinies de tout ce qui vit, et doit ainsi s'approprier la douleur du monde. Aucune détresse ne lui est étrangère. Tous les tourments qu'il voit et peut si rarement adoucir, toutes les douleurs dont il entend parler, celles mêmes qu'il lui est possible de concevoir frappent son esprit comme s'il en était la propre victime.
Insensible aux alternatives de biens et de maux qui se succèdent dans sa destinée, affranchi de tout égoïsme, il pénètre les voiles de l'illusion individuelle ; tout ce qui vit, tout ce qui souffre est également près de son cœur. Il conçoit l'ensemble des choses, leur essence, leur éternel écoulement, les vains efforts, les luttes intérieures et les souffrances sans fin ; il voit, de quelque côté qu'il tourne ses regards, l'homme qui souffre, l'animal qui souffre, et un monde qui s'évanouit éternellement. Il s'unit désormais aux douleurs du monde aussi étroitement que l'égoïste à sa propre personne. Gomment pourrait-il, avec une telle connaissance du monde, affirmer par les désirs incessants sa volonté de vivre, se rattacher toujours de plus en plus à la vie, et l'étreindre toujours plus étroitement ? L'homme séduit par l'illusion de la vie individuelle, esclave de l'égoïsme, ne voit des choses que ce qui le touche personnellement, et il y
puise des motifs sans cesse renouvelés de désirer et de vouloir ; au contraire, celui qui pénètre l'essence des choses en soi, qui domino l'ensemble, arrive au repos de tout désir et de tout vouloir. Désormais la volonté se détourne de la vie ; elle repousse avec effroi les jouissances qui la perpétuent. L'homme arrive alors à l'état du renoncement volontaire, de la résignation, de la tranquillité vraie, et de l'absence absolue de volonté. (L. 177.)
Tandis que le méchant livré par la violence de sa volonté et de ses désirs à des tourments intérieurs continus et dévorants, est réduit, quand la source de toutes les jouissances vient à tarir, à étancher la soif brûlante de ses désirs dans le spectacle des malheurs d'autrui, l'homme, au contraire, qui est pénétré de cette idée du renoncement absolu, quel que soit son dénuement, quelque privé qu'il soit extérieurement de toute joie et de tout bien, goûte cependant une pleine allégresse et jouit d'un repos vraiment céleste. Pour lui, plus d'empressement inquiet, plus de joie éclatante, cette joie précédée et suivie de tant de peines, condition inévitable de l'existence pour l'homme qui a le goût de la vie ; ce qu'il ressent, c'est une paix inébranlable, un profond repos, une intime sérénité, un état que nous ne pouvons voir ou imaginer sans y aspirer avec ardeur parce qu'il nous semble le seul juste, infiniment supélieur à tout autre, un état vers lequel nous invitent et nous appellent ce qu'il y a de meilleur en nous et cette voix intérieure qui nous crie : saper e aude. Nous sea*
tons bien alors que tout désir accompli, tout bonheur arraché à la misère du monde, sont comme l'aumône qui soutient le mendiant aujourd'hui, pour que demain il meure encore de faim, tandis que la résignation est comme une terre reçue en héritage, qui met pour toujours l'heureux possesseur à l'abri des soucis. (L. 179.)
Nous savons que les instants où la contemphtion des œuvres d'art nous délivre des désirs avides, comme si nous surnagions au-dessus de la lourde atmosphère de la terre, sont en même temps les plus heureux que nous connaissions. Par là nous pouvons nous figurer quelle félicité doit ressentir l'homme dont la volonté est apaisée, non pas pour quelques instants comme dans la jouissance désintéressée du beau, mais pour toujours, et s'éteint même tout à fait, si bien qu'il ne reste que la dernière étincelle aux lueurs vacillantes, qui soutient le corps et s'éteindra avec lui. Lorsque cet homme, après maints rudes combats contre sa propre nature, a fini par triompher tout à fait, il n'existe qu'à l'état d'être purement intellectuel, comme un miroir du monde que rien ne trouble. Désormais rien ne saurait lui causer de l'angoisse, rien ne saurait l'agiter; car les mille liens du vouloir qui nous tiennent enchaînés au monde et nous tiraillent en tous sens avec des rdouleurs continues sous forme de désir, crainte, envie, colère, ces mille liens il les a brisés. Il jette un regard en arrière, tranquille et souriant, sur les images illusoires de ce monde qui ont pu un jour agiter et torturer son cœur ; devant elles il
est maintenant aussi indifférent que devant les échecs, après une partie terminée ou devant des masques de carnaval qu'on a dépouillés au matin et dont les figures ont pu nous agacer et nous émouvoir dans la nuit du mardi-gras. La vie et ses formes flottent désormais devant ses yeux comme une apparition passagère, comme un léger songe matinal pour l'homme à moitié éveillé, un songe que la vérité transperce déjà de ses rayons 3t qui ne peut plus nous abuser ; et ainsi qu'un rêve la vie s'évanouit aussi à la fin, sans transition brusque. — (L. 182.)
Si l'on se représente combien la misère et les infortunes sont la plupart du temps nécessaires pour notre délivrance, on reconnaîtra que nous devrions moins envier le bonheur des autres que leur malheur. C'est pour cette raison que le stoïcisme qui brave le destin est à la vérité pour l'àme une épaisse cuirasse contre les douleurs de la vie et aide à mieux supporter le présent ; mais il est opposé au véritable salut, car il endurcit le cœur. Et comment le stoïcien pourrait-il être rendu meilleur par la souffrance, lorsque, sous son écorce de pierre, il y est insensible ? — Jus'^u'à un certain degré, ce stoïcisme n'est pas très rare. C'est souvent une pure affectation, une façon de faire à mauvais jeu bonne mine ; et lorsqu'il est réel, il provient la plupart du temps de l'insensibilité pure, du manque d'énergie, de vivacité, de sentiment et d'i :i i nation, nécessaires pour ressentir une grande douleur. — (L. 185.)
Quiconque se tue veut la vie, il ne se plaint que des conditions sous lesquelles elle s'offre à lui. Ce n'est donc pas à la volonté de vivre qu'il renonce, mais uniquement à la vie, dont il détruit en sa personne un des phénomènes passagers... C'est précisément parce qu'il ne peut cesser de vouloir qu'il cesse de vivre, et c'est en supprimant en lui le phénomène de la vie qu'il affirme son désir de vivre. Car c'était justement la douleur à laquelle il se soustrait qui aurait pu, comme mortification de la volonté, le conduire au renoncement et à la délivrance. Il en est de celui qui se tue comme d'un malade qui, n'ayant pas l'énergie de laisser achever une opération douloureuse mais salutaire, préférerait garder sa maladie. La souffrance supportée avec courage lui permettrait de supprimer la volonté ; mais il se soustrait à la souffrance, en détruisant dans son corps cette manifestation de la volonté, de telle sorte que celle-ci subsiste sans obstacles. - (L. 186.)
Peu d'hommes, par la seule connaissance réfléchie des choses, parviennent à pénétrer l'illusion du principium individuationis, peu d'hommes remphs d'une parfaite bonté d'àme, de l'universelle charité, en viennent enfin à reconnaître toutes les douleurs du monde comme les leurs propres, pour aboutir à la négation de la volonté. Chez celui-là même qui s'approche le plus de ce degré supérieur, les aises personnelles, le charme flatteur de l'instant, l'attrait de l'espérance, les désirs sans cesse renaissants sont un éternel obstacle au reiion-
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cernent, une éternelle amorce pour la volonté ; de là vient qu'on a personnifié dans les démons la multitude des séductions qui nous tentent et nous sollicitent.
Aussi faut-il que notre volo.ité soit brisée par une immense soulTrance, avant qu'elle arrive au renoncement d'elle-même. Lorsqu'il a parcouru tous les degrés de l'angoisse croissante, lorsqu'après une suprême résistance, il touche à l'abîme du désespoir, l'homme rentre subitement en lui-même, il se connaît, il connaît le monde, son âme se transforme, s'élève au-dessus d'elle-même et de toute souffrance; alors purifié, sanctifié en quelque sorte dans un repos, une félicité inébran labiés, une élévation inacessible, il renonce à tous les objets de ses désirs passionnés, et reçoit la mort avec joie. Gomme un pâle éclair, la négation de la volonté de vivre, c'est-à-dire la délivrance, jaillit subitement de la flamme purifiante de la douleur.
Les criminels eux-mêmes peuvent être ainsi épurés par une grande douleur ; ils deviennent tout autres. Leurs crimes passés n'oppressent plus leur conscience ; pourtant ils sont prêts à les expier par la mort et voient volontiers s'éteindre avec eux ce phénomène passiger de la volonté, qui leur est maintenant étranger et comme un objet d'horreur. Dans le touchant épisode de Gretclien, Gœthe nous a donné une incomparable et éclatante peinture de cette négation de la volonté causée par un:^ grande infortune et par le désespoir. C'est un modèle accompli de cette seconde manière d'arriver au renoncement, à la négation de la volonté, non par la pure connaissance des douleurs de tout un monde auxquelles on s'identifie volontairement, mais par une
douleur écrasante dont on a soi-même été accablé. — (L. 183.)
Une grande douleur, un grand malheur, peuvent nous forcer à connaître les contradictions de la volonté de vivre avec elle-même, et nous montrer clairement le néant de tout effort. C'est ainsi qu'on a vu souvent des hoîiuiies, après une vie tout agitée de pissions tumultueuses, des rois, des héros, des coureurs (Paventures changer subitement, se résigner, se repentir, se faire moines ou anachorètes. Tel est le sujet de toutes les histoires de conversions authentiques, par exemple celle de Raymond Lulle : un jour une belle qu'il aimait depuis longtemps lui donne enfin rendez- vous chez elle ; il entre dans sa chambre, fou de joie, mais la bel'e, entr'ouvrant son corsage, lui découvre un sein dévoré par un effroyable cancer. A partir de cet instant, comme s'il avait entrevu l'eafer, il se convertit, quitta la cour du roi de Mayorque, se retira dans une solitule, fit pénitence.
La conversion de Rancé ressemble fort à celle de Raymond Lulle. 11 avait consacré sa jeunesse à tous les plaisirs, et vivait en dernier lieu avec une dame de Monbazon. Un soir, à l'heure du readez-vous, il trouve la chambre vide, obscure, en désordic ; son pied heurte quelque chose, c'était la tête de sa maîtresse qu'on avait séparée du tronc ; elle était morte subitement, et l'on n'avait pu faire entrer son cadavre dans le cercueil de plomb placé près de là. — Aflligé d'une douleur sans bornes, Rancé devint en 1G63 le Réiorma- BOURDEAU. — Schopenhaner. il
teur de l'ordre des Trappistes, tout à fait dép^énéré de son ancienne discipline ; il le ramena bientôt à celte grandeur de renoncement que nous voyons encore aujourd'hui, à cette négation de la volonté, méthodiquement conduite à travers les plus dures privations, à cette vie d'une austérité, d'un labeur incroyables, qui remplit l'étranger d'une sainte horreur, lorsque pénétrant dans le couvent, il est frappé dès l'abord de l'humilité de ces vrais moines qui, exténués de jeûnes, de froides veilles, de prières, de travaux, s'agenouillent devant lui, l'enfant du monde et le pécheur, pour demander sa bénédiction. C'est chez le peuple le plus gai, le plus joyeux, le plus sensuel et le plus léger, - — est-il besoin de nommer la France, — que cet ordre, seul entre tous, s'est maintenu intact à travers toutes les révolutions, et il faut attribuer sa durée au sérieux profond qu'on ne saurait méconnaître dans l'esprit qui l'anime, et qui exclut toute considération secondaire. La décadence de la religion ne l'a pas atteint ; car ses racines tiennent aux profondeurs de la nature humaine bien plus encore qu'à un dogme positif quelconque. - (W. 1.466.)
Détournons nos regards de notre propre insuffisance, de l'étroitesse de nos sentiments et de nos préjugés, pour les porter vers ceux qui ont vaincu le monde, chez lesquels la volonté, parvenue à une pleine connaissance de soi-même, s'est retrouvée en toutes choses et s'est niée librement, et qui attendent que ses dernières étincelles s'éteignent avec le cor s qui les anime ; alors nous
LA MORALE. 4oy
voyons, au lieu de ces passions irrésistibles, de cette ao,t,v,tésansrepos,auIieu de ce passage incessant du des.ra la crainte et de la joie à la douleur, au lieu de cette espérance que rien ne satisfait et qui jamais ne s apaise et ne s'évanouit, et dont est fait le rêve de la vie pour l'homme subjugué par la volonté, - nous voyons cette paix, supérieure à toute raison, cette grande mer calme du sentiment, ce repos profond, cette assurance inébranlable, cette sérénité, dont le seul reflet sur le visage, tels que Raphaël et Corrége nous l'ont peint, est tout un évangile auquel on peut se fier • il ne reste que la connaissance ; la volonté s'est évanouie. — ( W. I. 486. )
L esprit intime et le sens de la véritable et pure vie du cloître et de l'ascétisme en général, c'est que l'on se sent digne et capable d'une existence meilleure que la nôtre, et que l'on veut fortifier et mainter^r cette conviction par le mépris de toutes les vaines jouissances de ce monde. On attend avec calme et assurance la fin de cette vie, privée de ses appâts trompeurs, pour saluer un jour rheure de la mort comme celle de la délivrance — (L. 178.)
Quiétisme, c'est-à-dire renoncement à tout désir ascétisme, c'est-à-dire immolation réfléchie do la ^o-' lonté égoïste, et mysticisme, c'est-à-dire conscience de I Identité de son être avec l'ensemble des choses et le
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principe de l'univers, — trois dispositions de l'àme qui se tiennent étroitement; quiconque fait profession de Tune est attiré vers l'autre en quelque sorte malgré lui. — Rien de plus surpre.iant que de voir l'accord de tous ceux qui nous ont prêché ces doctrines, à travers l'extrême variété des temps, des pays et des religions, et rien de plus curieux que la sécurité inébranlal)le comme le roc, la certitude intérieure, avec lesquelles ils nous présentent le résultat de leur expérience intime. — (L. 187.)
En vérité ce n'est pas le judaïsme avec son T^dÉvra xa>â >tav (1), mais le brahmanisme et le bouddhisme qui par l'esprit et la tendance morale se rapprochent du christianisme. L'esprit et la tendance morale sont ce qu'il y a d'essentiel dans une religion, et non pas les mythes dont elle les enveloppe.
Ce r,x-no(. y.:àxlirxj de l'Ancien Testament est vraiment étranger au pur christianisme : car tout le long du Nouveau Testament il est question du monde comme d'une chose à laquelle on n'appartient pas, que l'on n'aime pis, d'une chose qui est sous l'empire du diable. Gela s'accorde avec l'esprit d'ascétisme, de renoncement et de victoire sur le monde, cet esprit qui, joint à l'amour du i)rochain et au pardon des injures, marque le
(1) I. >loïse. 1, 31.
« Dieu vit toiiies les choses (]u'il avait faitos, et elles étaient fès bonnet. » Scliopeiiliauer est l'ecnemi personnel de Jehovah, i|ui, ayant créé le monde, le triste raouJe, se vante de son œuvre comme d'une belle et bonne chose. Cet optimisme du Dieu des Juifs irrite et exaspère noUc pliilosophe pessimiste.
trait fon lamentai et l'étroite affinité qui unissentle christianisme, le bralimmismeet le bouddhisme. C'est dans le christianisme surtout qu'il est nécessaire d'aller au tond des choses et de pénétrer au-delà de l'écorce. — (L. 193.)
Le protestantisme en éliminant l'ascétisme et le cél bat qui en est le point capital a atteint par là même l'essence du christianisme, et peut à ce point de vue êire considéré comme une apostasie. On l'a bien vu de nos jours quand le protestantisme a peu à peu dégénéré en un plat rationalisme, espèce de pélagianisme moderne, qui vient se résumer dans la doctrine d'un bon père créant le monde afin qu'on s'y amuse bien (en quoi il aurait joliment échoué ) ; et ce bon père, sous certaines conditions, s'engage à procurer aussi plus tard à ses fidèle.^ serviteurs un monde beaucoup plus beau dont le seul inconvénient est d'avoir une aussi funeste entrée. Gela peut être assurément une bonne religion pour des pasteurs protestants confortables, mariés et éclairés : mais ce n'est pas là du christianisme. Le christianisme est la doctrine qui affirme que l'homme est profondément coupable par le seul fait de sa naissance, et il enseigne en même temps que le cœur doit aspirer à la délivrance qui ne peut être obtenue qu'au prix des sacrifices les plus pénibles, par le renoncement, l'anéantissement de soi-même, c'est-à-dire par une transformation totale de h nature liumaine. — (L. 193.)
L'optimisme n'est au fond qu'une forme de louanp^es >]ue la volonté de vivre, unique et première cause du monde, se décerne sans raison à elle-même, lorsqu'elle so mire avec complaisance dans son œuvre : ce n'est pas seulement une doctrine fausse, c'est une doctrine corruptrice. Car elle nous présente la vie comme un état désirable, et donne comme but à la vie le bonheur de riiumme. Dès lors chacun s'imagine qu'il possède les droits les plus justifiés au bonheur et à la jouissance ; si donc ces biens, comme cela n'est que trop fréquent, ne lui échoient pas en partage, il se croit victime d'une injustice, n'a-t-il pas manqué le but de sa vie ? — tandis qu'il est bien plus juste de considérer le travail, la privation, la misère et la souffrance couronnée p ir la mort comme le but de notre existence (ainsi font le braiiaia- /lisme, le bouddhisme et aussi le véritable christianisme), parce que tous ces maux conduisent à la négation de la volonté de vivre. Dans le Nouveau Testament, le monde est re^ résenté comme une vallée de larmes, la vie comme un moyen de purifier l'àme, et un instrument de martyre est le symbole du christianisme (1). — (L. 190.)
La morale des hin:loiis, tel e (ju'elle est exprimée de la façon la plus variée et la plus énergique dans les Védas, les Pouranas, chez leurs poètes, dans les mythes et les légendes de leurs saints, dans leurs sentences et règles de vie, prescrit expressément : l'amour du
(I) « De nos jours, dit ailleurs Schopenhauer. le christianisme a oultlié ta vraie sii'niGcalioQ, pour dégéaérer eu un plat optimisme. » (.W. I. iSH )
prochain, avec Tabsolu détachement de soi-même, l'amour non pas seulement borné aux hommes mais étendu à tout être vivant ; la bienfaisance poussée jusqu'à Tabandon du salaire quotidien obtenu à force de sueur et de peine ; une mansuétude sans bornes envers celui qui nous offense ; le bien et l'amour rendus pour le mal qu'on nous fait si grand qu'il soit ; le pardon joyeux et spontané de toute injure; l'abstinence de toute nourriture animale ; une chasteté absolue et le renoncement à toute volupté pour celui qui aspire à la sainteté vraie ; le mépris de toute richesse, l'abandon de toute demeure, de toute propriété; une solitude profonde et absolue, passée en muette contemplatioii, avec un repentir volontaire et des peines lentes et effroyables pour mortifier absolument la volonté, jusqu'à moiirir de faim, se livrer aux crocodiles, se précipiter du haut d'un rocher de THymalaya, sanctifié par cette coutume, s*enterrer vivant, se jeter sous les roues du char gigantesque, qui promène les images des dieux, au milieu des chants, des cris de joie et de la danse des bayadères. Et ces pres::riptions, dont l'origine remonte à plus de quatre mille ans, vivent encore jusque dans leur rigueur la plus extrême chez ce peuple, quelque dégénéré qu'il soit aujourd'hui. Une coutume si longtemps maintenue parmi tant de millions d'hommes, une pratique qui impose de si lourds sacrifices, ne sauraient être l'invention arbitraire de quelque cerveau halluciné, elles doivent avoir des racines profondes dans l'essence même de l'humanité. — J'ajoute qu'on ne peut assez admirer l'accord, la parfaite unanimité de sentiments que Ton remarque, si on lit la vie d'un saint
OU d'un pénitent chrétien, et celle d'un hindou. A travers la variété, l'opposition absolue des dogmes, des mœurs, des milieux, l'effort, la vie ultérieure de l'un cl de l'autre sont identiques (1).
Les mystiques chrétiens et les maîtres de la philosophie Vedanta s'accordent encore en ce qu'ils considèrent comme superflus les œuvres extérieures et les exercices religieux poup celui qui finit par atteindre la perfection.
Tant d'accord entre des peuples si différents, à une époque si éloignée^ c'est là une preuve de fait qu'il ne s'agit pas ici, comme l'avancent avec complaisance les plats optimistes, d'une aberration, d'un égarement de l'esprit et des sens ; tout au contraire c'est un côté essentiel de la nature humaine, un admirable côté, qui rarement se fait jour et qui s'exprime dans Cct ascétisme. — (W. I. 459.)
(DSciiopi^nlmuer rapproche, en un autre endroit (W. 1.438,454 et W. II. 7(15), l.i vie de saint François d'Assise de la vie de Çakia .Moiiiii. l/un et l'.iuîre renoncèrent à la richesse et fondèrent des ordres mendiants.
N'avons-nous pas vu Pascal, une fois entré dans les voies de rascétisnie, éloi^^ner tons ses domestiques, et malgré son état de soutïrnnce continue, faire lui-riiôine son lit. descendre à la cuisine chercher son repas... Même genre d'ascclisme dans l'Inde où d'opulents radjahs, sacrifiant toute leur fortune à l'entretien de leur cour et de leurs serviteurs, s'imposent avec le scrupule le plus rigoureux cette règle de ne rien manger qu'ils n'aient semé ou récolté de leurs propres inains.
Chez François d'Assise, l'étroite affinité avec l'esprit hindou se manifeste encore par le grand amour de ce saint pour les bêtes et pour toute la création. Ce qui prouve que l'esprit d'ascétisme existe indilTérommenf dans une religion déiste, ou dans une religion athée comme celle de Bouddha.
Ainsi en considérant la vie des saints, qu'il nous est sans doute rarement donné de rencontrer et de connaître par notre propre expérience, mais dont Fart nous retrace l'histoire avec une vérité sure et profonde, il nous faut dissiper la sombre impression de ce néant, qui flotte comme dernier but derrière toute vertu et (oute sain! été, et que nous redoutons, comme l'enfant redoute les ténèbres, au lieu de chercher à échapper comme les hindous, par des mythes et des mots vides de sens, tels que la résorption dans le Brahma, ou le Nirvana des bouddhistes. Nous le reconnaissons, ce qui reste après la suppression totale de la volonté n'est absolument rien pour tous ceux qui sont encore pleins de vouloir vivre, c'est le néant. Mais aussi pour ceux dans lesquels la volonté est arrivée à se détourner de son objet, à se nier elle-même, notre monde qui nous paraît si réel avec tous ses soleils et ses voies lactées, qu'est-il ? Rien (1). — (W. I. 48G.)
(1) « Rien » Nichts, tel est le dernier mot de la philosophie de Schopenliauer.
Résainons la snite et l'enchaînement des idées exposées dans ces quatre chapitres sur les douleurs du monde, l'amour, la mort, l'art et la morale.
Après avoir analysé les misères de la vie que révèlont l'expérience et la réflexion, Schopenhauer arrive à celte conclusion que tout plaisir est négatif, que la douleur seule est positive.
L'homme cependaoi, abusé par rinstinct de l'amour, dupe et victime du pénie de l'espèce, n'a pas de plus grand souci que d'entretenir, par l'union des scïes, la suite Innesle des générations malheureuses. Or, en perpétnaat la vie, il ne fait que perpétuer la douleur.
L'espoir d'une existence future dans un monde meilleur semble être une consolation, an allégement au mal de la vie. Mais cet espoir ne repose que sur la foi uu sur le rêve.
On pourrait espéror encore qu'en ce monde l'avenir réserve à l'humanité des destinées plus prospères. Mais le proj^rès, ainsi entendu, n'est qu'une Ubsion. Plus l'homme pense, plus il souffre : qui auget scientiam auget et aolorem.
19't PENSÉES ET FRAGMENTS.
Donc la vie n'est pas un bien, donc le néant vaut mitux qne la vie.
En dehors du suicide, qui n'est pas une solution philosophique, il n'y a, d'après Schopeahauer, que deux manières de s'affranchir des désirs qui nous pressent, de se libérer de la douleur, il n'y a que deux remèdes : Tua, p ?gager, c'est l'art, contemplation désintéressée de l'essence des choses, dpf. idées ptires, — l'autre, souverain, c'est l'ascétisme ou chasteté absolue. Si rascciisine était universel, il tarirait la source de l'humanité, le malheur disparaîtrait du monde... Et Schopenhauer cite à l'appui de sa thèse les premiers pères de l'Eglise, Tertullien et saint Augustin.
— ;\{ais, en dépit Je notre philosophe, les hommes, soit ignorance, soit insouciance, instinct, faiblesse ou lâcheté, supportent volontairement le fardeau de la vie commune. C'est donc que la vie commune est en somme supportable. Ce fail, d'expérience journalière, est la réfutation du pessimisme.
Est-ce à dire qne les optiraisles aient raison, que la vie humaine soit ionne et de jour en jour meillenre î Qui oserait l'adirraer ? Elle devient seulement plus pleine et plus intense, à mesure que l'homme se civilise. Chacun des plateaux de la balance qui pèse les biens et les maux se charge de plus en plus de désirs et de jouissances, de déceptions et de peines ; et, en même temps, la balance devient pins sensible^ mais à travers tontes ses oscillations elle ne s'écarte guère d'un certain équilibre qui permet à l'homme de vivre, et de supporter sans trop se plaindre le doui tourment de l'existence.
Qiole du Iraducleur.)