BOILEAU
D'ailleurs l'expérience générale, bien qu'elle ne se renouvelle pas tous les jours, prouve qu'une inclination vive et encore gouvernable peut, sous l'empire de certaines circonstances, grandir et surpasser par sa violence toutes les autres passions, écarter toutes les considérations, surmonter fous les obstacles avec une force et une persévérance i c oyables , au point que l'on risque sans hésiter sa vie pour satisfaire son désir, et même que l'on en fait bon marché, si ce désir est sans espoir. Ce n'est pas seulement dans les romans qu'il y a des Werther et des Jacopo Ortis : chaque année, l'Europe en pourrait signaler au moins une demi-douzaine : sed ignotis perierunt mortibus illi; ils meurent inconnus, et leurs soutfrances n'ont d'autre chroniqueur que l'employé qui enregistre les décès, d'autres annales que les faits divers des journaux. Les personnes qui lisent les feuilles françaises et anglaises attesteront l'exactitude de ce que j'avance. Mais plus grand encore est le nombre de ceux que cette passion conduit à l'hôpital des fous. Enfin l'on constate chaque année divers cas de double suicide, lorsque deux amants désespérés tombent victimes des circonstances extérieures qui les séparent; pour moi, je n'ai jamais compris comment deux êtres qui s'aiment, et croient trouver dans cet amour la félicité suprême, ne préfèrent pas rompre violemment avec toutes les conventions sociales et subir toute espèce de
honte, plutôt que d'abandonner la vie en renonçant à un bonheur au delà duquel ils n'imaginent rien. — Quant aux degrés inférieurs, aux légères atteintes de cette passion, chacun les a chaque jour sous les veux et, pour peu qu'il soit jeune, la plupart du temps aussi dans le cœur.
Il n'est donc pas permis de douter de la réalité de l'amour ni de son importance. Au lieu de s'étonner qu'un philosophe cherche à s'emparer, lui aussi, de cette question, thème éternel pour tous les poètes, l'on devrait plutôt être surpris qu'une affaire qui joue dans la vie humaine un rôle si important ait été, jusqu'à présent, négligée par les philosophes, et soit là devant nous comme une matière neuve. De tous les philosophes, c'est encore Platon qui s'est le plus occupé de l'amour, surtout dans le Banquet et dans le Phèdre. Ce qu'il dit sur ce sujet rentre dans le domaine des mythes, fables et jeux d'esprit, et concerne surtout l'amour grec. Le peu qu'en dit Rousseau dans le Discours sur Vinégalité, est faux et insuffisant; Kant, dans la 3® partie du Traité sur le sentiment du beau et du sublime, aborde un tel sujet d'une façon trop superficielle et parfois iiîexacte comme quelqu'un qui ne s'y entend guère. Platner, dans son anthropologie, ne nous offre que des idées médiocres et journalières. La définition de Spinoza mérite d'être citée à cause de son extrême naïveté : Amor est titillatio, concomitante idea causae externae (Eth. IV, prop. 4i, dem,). Je n'ai donc ni à me servir de mes prédécesseurs, ni à les réfuter. Ce n'est pas par les livres, c'est par l'observation de la vie extérieure que ce sujet s'est imposé à moi, et a pris place de lui-
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même dans Tensemble de mes considérations sur le monde. — Je n'attends ni approbation ni éloge des amoureux qui cherchent naturellement à exprimer par les images les plus sublimes et les plus éthérées l'intensité de leurs sentiments : à ceux-là, mon point de vue paraîtra trop physique, trop matériel, tout métaphysique et transcendant qu'il soit au fond. Puissent-ils se rendre compte, avant de me juger, que l'objet de leui amour, qu'ils exaltent aujourd'hui dans des madrigaux et des sonnets, aurait à peine obtenu d'eux un regard, s'il était né dix-huit ans plus tôt.
Toute inclination tendre, quelques airs éthérés qu'elle affecte,plonge,en réalité,toute3 ses racines dans l'instinct naturel des sexes ; et même elle n'est pas autre chose que cet instinct spécialisé, déterminé, et tout à fait individuaUsé. Ceci posé, si l'on observe le rôle important que joue l'amour à tous ses degrés et dans toutes ses nuances, non-seulement dans les comédies et dans les romans, mais aussi dans le monde réel, où il est, avec Tamour de la vie, le plus puissant et le plus actif de tous les ressorts ; si Ton songe qu'il occupe continuellement les forces de la plus jeune partie de l'humanité, qu'il est le dernier but de presque tout effort humain, qu'il a une influence perturbatrice sur les affaires les plus importantes, qu'il interrompt à toute heure les occupations les plus sérieuses, qu'il met parfois les plus grands esprits à l'envers, qu'il ne se fait pas scrupule de jeter ses frivolités au travers des négociations diplomatiques, et des travaux des savants, qu'il s'entend même à glisser ses billets doux et ses petites mèches de cheveux jusque dans les portefeuilles des ministres et les
manuscrits des philosophes, ce qui ne Tempêche pas d'être chaque jour le promoteur des plus mauvaises affaires et des plus embrouillées, — qu'il rompt les relations les plus précieuses, brise les liens les plus solides, qu'il prend pour victimes tantôt la vie ou la santé, tantôt la richesse, le rang et le bonheur, qu'il fait de l'honnête homme un homme sans honneur, du fidèle un traître, qu'il semble être ainsi comme un démon malfaisant qui s'efforce de tout bouleverser, tout embrouiller, tout détruire; — on est alors prêt à s'écrier : Pourquoi tant de bruit? pourquoi ces efforts, ces emportements, ces anxiétés et cette misère ? Il ne s'agit pourtant que d'une chose bien simple,i Is'agit seulement que chaque Jeannot trouve sa Jeannette (1). Pourquoi une telle bagatelle devrait-elle jouer un rôle si important et mettre sans cesse le trouble et le désarroi dans la vie bien réglée des hommes? — ^lais, pour le penseur sérieux, l'esprit de la vérité dévoile peu à peu cette réponse : il ne s'agit point d'une vétille ; loin de là, l'importance de l'affaire est égale au sérieux et à l'emportement de la poursuite. Le but définitif de toute amoureuse entreprise, qu'elle tourne au tragique ou au comique, est réellement, entre les divers buts de la vie humaine,le plus grave et le plus important et mérite le sérieux profond avec lequel chacun le poursuit. En effet, ce qui est en question, ce n'est rien moins que la combinaison de la génération prochaine. Les dramatis personœ, les acteurs qui entreront en scène, quand nous en sortirons, se trouveront ainsi déterminés
(l) .'e ne louvai» employer ici le tornie propre, libre au lecteur di traduite cette phrase dans la langue d'Aristophane.
{Note de Schopenhauer.)
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dans îtur existence et dans leur nature par cette passion si frivole. De même que Têtre, VExistentia de ces personnes futures a pour condition absolue l'instinct de l'amour en général ; la nature propre de leur caractère, leur Essentia, dépend absolument du choix individuel de l'amour ées sexes et se trouve ainsi à tous égards irrévocablement fixée. Voilà la clef du problème : elle nous sera mieux connue quand nous aurons parcouru tous les degrés de l'amour depuis l'inclination la plus fugitive, j usqu'à la passion la plus véhémente : nous reconnaîtrons alors que sa diversité nait du degré de l'individualisation dans le choix.
Toutes les passions amoureuses de la génération présente ne sont donc pour l'humanité entière que la sérieuse meditatio compositionis generationis fuîurœ, e quâ iterum pendent innumerœ gêner ationes. Il ne s'agit plus, en etfet, comme dans les autres passions humaines, d'un malheur ou d'un avantage individuel, mais de l'existence et de la constitution spéciale de l'humanité future : la volonté individuelle atteint, dans ce cas, sa plus haute puissance, se transforme en volonté de l'espèce. — C'est sur ce grand intérêt que leposent le pathétique et le sublime de l'amour, ses transports, ses douleurs infinies que les poètes depuis des milliers de siècles ne se lassent point de représenter dans des exemples sans nombre. Quel autre sujet l'emporterait en intérêt sur celui qui touche au bien ou au mal de l'espèce ? car l'individu est à l'espèce ce que la surface des corps est aux corps eux-mêmes. C'est ce qui fait qu'il est si difficile de donner de l'intérêt à un drame sans y mêler une intrigue d'amour ; et, pourtant, mal-
gré l'usage journalier qu'on en fait, le sujet n'est jamais épuisé.
Quand l'instinct des sexes se manifeste dans la conscience individuelle d'une manière vague et générale, et sans détermination précise, c'est la volonté de vivre absolue, en dehors de tout phénomène, qui se fait jour. Lorsque dans un être conscient l'instinct de l'amour se spécialise sur un individu déterminé, ce n'est au fond que cette même volonté qui aspire à vivre dans un être nouveau et distinct, exactement déterminé. Et, dans ce cas, l'instinct de l'amour tout subjectif fait illusion à la conscience, et sait très-bien se couvrir du masque d'une admiration objective. Car la nature a besoin de ce stratagème pour atteindre ses buts. Si désintéressée et idéale que puisse paraître l'admiration pour une personne aimée, le but final est en réalité la création d'un être nouveau, déterminé dans sa nature : ce qui le prouve, c'est que l'amour ne se contente pas d'un sentiment réciproque, mais qu'il exige la possession même, l'essentiel, c'est-à-dire la jouissance physique. La certitude d'être aimé ne saurait consoler de la privation de celle qu'on aime ; et, en pareil cas, plus d'un amant s'est brûlé la cervelle. Il arrive au contraire que, ne pouvant être payés de retour, des gens très-épris se contentent de la possession, c'est-à-direde la jouissance physique. C'est le cas de tous les mariages forcés, des amours vénales ou de celles obtenues par violence. Qu'un certain enfant soit engendré, c'est là le but unique, véritable, de tout roman d'amour, bien que les amoureux ne s'en doutent guère : l'intrigue qui conduit au dénoùment est chose accessoire. — Les âmes nobles,
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sentimentales, tendrement éprises, auront beau protester ici contre Tàpre réalisme de ma doctrine ; leurs protestations n'ont pas de raison d'être. La constitution et le caractère précis et déterminé de la génération future, n'est-ce pas là un but infiniment plus élevé, infiniment plus noble que leurs sentiments impossibles et leur:i chimères idéales ? Eh quoi I parmi toutes les fins que si> propose la vie humaine, peut-il y en avoir une plu:* considérable ? Celle-là seule explique les profondes ardeurs de Tamour (1), la gravité du rôle qu'il joue, l'importance qu'il communique aux plus légers incidents. Il ne faut pas perdre de vue ce but réel, si l'on veut s'expliquer tant de manœuvres, de détours, d'eiforts, et ces tourments infinis pour obtenir l'être aimé, lorsque, au premier abord, ils semblent si disproportionnés. C'est la génération à venir dans sa détermination absolument individuelle, qui se pousse vers l'existence à travers ces peines et ces efforts.
Oui, c'est elle-même qui déjà s'agite dans le choix circonspect, déterminé, opiniâtre, cherchant à satisfaire cet instinct qui s'appelle l'amour ; c'est déjà la volonté de vivre de l'individu nouveau, que les amants peuvent et désirent engendrer ; que dis-je ? déjà, dans l'entrecroisement de leurs regards chargés de désirs, s'allume une vie nouvelle, un être futur s'annonce, création complète, harmonieuse. Ils aspirent à une union véri-
(l) Ces délires sacrés, ces désirs sans mesure
Déchaînés dans vos flancs comme d'ardents essaims» Ces transports, c'est déjà l'humanité future Qni s'agite en vos seins.
M"' AcKERMANN. {L'amour et la mort.)
{Noie du traducleur»)
table, à la fusion en un seul être ; cet être qu'ils vont engendrer sera comme le prolongement de leur existence, il en sera la plénitude ; en lui les qualités héréditaires des parents, réunies et fusionnées, continuent à vivre. Au contraire, une antipathie réciproque et obstinée entre un homme et une jeune fille est le signe qu'ils ne pouvaient engendrer qu'un être mal constitué, sans harmonie et malheureux. Aussi est-ce avec un sens profond que Galderon représente la cruelle Sémiramis, qu'il nomme une fille de l'air, comme le fruit d'un viol, qui fut suivi du meurtre de l'époux.
Cette souveraine force qui attire exclusivement l'un vers l'autre deux individus de sexe différent, c'est la volonté de vivre manifeste dans toute l'espèce : elle cherche à se réaliser selon ses fins dans l'enfant qui doit naitre d'eux ; il tiendra du père 'la volonté ou le caractère ; de la mère, l'intelligence, de tous les deux sa constitution physique, pourtant les traits reproduiront plutôt ceux du père, la taille rappellera plutôt celle de la mère... S'il est difficile d'expliquer le caractère tout à fait spécial et exclusivement individuel de chacjue homme, il n'est pas moins difficile de comprendre le sentiment également particulier et exclusif qui entraîne deux personnes l'une vers l'autre ; au fond, ces deux choses n'en font qu'une. La passion est implicitement, ce que l'individualité est explicitement. Le premier pas vers l'existence, le véritable piinctum saliens de la vie, c'est en réalité l'instant ou nos parents commencent à s'aimer — to (anaj eacli other, selon une admirable expression anglaise, et, comme nous l'avons dit, c'est de la rencontre et de l'attachement de leurs ardents re-
gards que naît le premier germe de l'être nouveau, germe fragile, prompt à disparaître comme tous les germes. Cet individu nouveau est en quelque sorte une nouvelle idée platonicienne : et comme toutes les idées font un etfort violent pour arriver à se manifester dans le monde des phénomènes, avides de saisir la matière favorable que la loi de causalité leur livre en partage, de même cette idée particulière d'une individualité humaine tend avec une violence, une ardeur extrêmes à se réaliser dans un phénomène. Cette énergie, cette impétuosité, c'est justement la passion que les deux parents futurs éprouvent l'un pour l'autre. Elle a des degrés infinis dont les deux extrêmes pourraient être désignés sous le nom de l'amour vulgaire, AopoGir/j 'izMrt'^.oç, et de l'amour divin, oùpavia : — mais quant à Tessence de l'amour, elle est partout et toujours la nûême. Dans ses divers degrés elle est d'autant plus puissante qu'elle est plus individualisée, en d'autres termes elle est d'autant plus forte que la personne aimée, par toutes ses qualités et ses manières d'être, est plus capable, à l'exclusion de toute autre personne, de répondre au vœu particulier et au besoin déterminé qu'elle a fait naitre chez celui qui l'aime.
L'amour, par essence et du premier mouvement, est entraîné vers la santé, la force et la beauté, vers la jeunesse qui en est l'expression, parce que la volonté désire, avant tout, créer des êtres capables de vivre, avec le caractère intégral de l'espèce humaine ; l'amour vulgaire ( 'AçpcoÎTY] Travor^jj.oç) ne va guère plus loin. Puis viennent d'autres exigences plus spéciales, qui grandissent et fortifient la passion. Il n'y a d'amour puis-
d2 PENSÉES ET FRAGMENTS.
sant que dans la conformité parfaite de deux êtres... Et comme il n'y a pas deux individus absolument semblables, chaque homme doit trouver chez une certaine Cemme les qualités qui correspondent le mieux à ses qualités propres, toujours au point de vue des enfants à naître. Plus cette rencontre est rare, plus rare aussi l'amour vraiment passionné. C'est précisément parce que chacun de nous porte en puissance ce grand amour que nous comprenons la peinture que nous en fait le génie des poètes. — Justement parce que cette passion de l'amour vise exclusivement l'être futur et les qualités qu'il doit avoir, il peut arriver qu'entre un jeune homme et une jeune fille, d'ailleurs agréables et bien faits, une sympathie de sentiment, de caractère et d'esprit fasse naître une amitié étrangère à l'amour ; il se peut même que, sur ce dernier point, il y ait entre eux une certaine antipathie. La raison en est que l'enfant qui naîtrait d'eux manquerait d'harmonie intellectuelle ou physique, qu'en un mot son existence et sa constitution ne correspondraient pas aux plans que se propose la volonté de vivre dans l'intérêt de l'espèce. Il peut arriver, au contraire, qu'en dépit de la dissemblance des sentiments, du caractère et de l'esprit, en dépit de la répugnance et de l'aversion même qui en résultent, l'amour naisse pourtant et subsiste, parce qu'il rend aveugle sur ces incompatibilités. S'il en résulte un mariage, ce mariage sera nécessairement trèsmalheureux.
Allons maintenant au fond des choses. — L'égoïsme en chaque homme a des racines si profondes, que les motifs égoïstes sont les seuls sur lesquels on puisse
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compter avec assurance pour exciter l'activité d'un être individuel. L'espèce, il est vrai, a sur l'individu un droit antérieur, plus immédiat et plus considérable que l'individualité éphémère.Pourtant, quand il faut que l'individu agisse et se sacrifie pour le maintien et le développement de l'espèce, son intelligence, toute dirigée vers les aspirations individuelles, a peine à comprendre la nécessité de ce sacrifice et à s'y soumettre aussitôt. Pour atteindre son but, il faut donc que la nature abuse l'individu par quelque illusion, en vertu de laquelle il voift son propre bonheur dans ce qui n'est, en réalité, que le bien de l'espèce ; l'individu devient ainsi l'esclave inconscient de la nature,au moment où il croit n'obéir qu'à ses seuls désirs.Une pure chimère aussitôt évanouie flotte devant ses yeux et le fait agir. Cette illusion n'est autre que l'instinct. C'est lui qui, dans la plupart des cas, représente le sens de l'espèce, les intérêts de l'espèce devant la volonté. Mais comme ici la volonté est devenue individuelle, elle doit être trompée de telle sorte qu'elle perçoive par le sens de l'individu les desseins que le sens de l'espèce a sur elle: ainsi, elle croit travailler au profit de l'individu, tandis qu'en réalité elle ne travaille que pour l'espèce, dans son sens le plus spécial. C'est chez l'animal que l'instinct joue le piUS grand rôle et que sa manifestation extérieure peut être le mieux observée ; mais quant aux voies secrètes de l'instinct, comme pour tout ce qui est intérieur, nous ne pouvons apprendre à les connaître qu'en nous-mêmes. On s'imagine, il est vrai, que l'instinct a peu d'empire sur l'homme, ou du moins qu'il ne se manifeste guère que chez le nouveau-né cherchant à saisir
le sein de sa mère. Mais en réalité, il y a un instinct très-déterminé, très- manifeste etsuriout très-compliqué, qui nous guide dans le choix si fin, si sérieux, si particulier de la personne que Ton aime et dont on désire la 'possession. S'il n'y avait de caché sous le plaisir des sens que la satisfaction d'un impérieux besoin, la beauté ou la laideur de l'autre individu serait indifférente. La recherche passionnée de la beauté, le prix qu'on y attache, le choix qu'on y apporte, ne concernent donc pas l'intérêt personnel de celui qui choisit, bien qu'il se l'imagine, mais évidemment l'intérêt de l'être futur, dam lequel il importe de maintenir le plus possible intégral et pur le type de l'espèce. En eiîot, mille accidents physiques et mille disgrâces morales peuvent amener une déviation de la figure humaine : pourtant le vrai type humain, dans toutes ses parties, est toujours rétabli à nouveau, grâce à ce sens de la beauté qui domine toujours et dirige l'instinct des sexes, sans quoi l'amour ne serait plus qu'un besoin révoltant.
Ainsi donc il n'est point d'homme qui tout d'abord ne désire ardemment et ne préfère les plus belles créatures, parce qu'elles réalisent le type le plus pur de l'espèce ; puis il recherchera surtout les qualités qui lui manquent, ou parfois les imperfections opposées à celles qu'il a lui-même et les trouvera belles : de là vient, par exemple, que les grandes femmes plaisent aux petits hommes, et que les blonds aiment les brunes, etc. — L'enthousiasme vertigineux qui s'empare de l'homme à la vue d'une femme dont la beauté répond à son idéal, et fait luire à ses yeux le mirage du bonheur suprême 8*il s'unit avec elle, n'est autre chose que le sens de
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l'espèce qui reconnaît son empreinte claire et brillante et qui par elle aimerait à se perpétuer...
Ces considérations jettent une vive lumière sur la nature intime de tout instinct; comme on le voit ici, son fôle consiste presque toujours à faire mouvoir l'individu pour le bien de Tespèce. Car, évidemment, la sollicitude d'un insecte pour trouver une certaine fleur, un certain fruit, un excrément ou un morceau de chair, ou bien, comme l'ichneumon, la larve d'un autre insecte pour déposer ses œufs Là et pas ailleurs, et son indifférence de la peine ou du danger quand il s'ap^it d'y parvenir, sont fort analogues à la préférence exclusive de l'honmie pour une certaine femme, celle dont la nature individuelle répond à la sienne : il la recherche avec un zèle si passionné que, plutôt que de manquer son but, au mépris de toute raison, il sacrifie souvent le bonheur de sa vie ; il ne recule ni devant un mariage insensé, ni devant des liaisons ruineuses, ni devant le déshonneur, ni devant des actes criminels, adultère ou viol, et cela uniquement pour servir les buts de l'espèce, sous la loi souveraine de la nature, aux dépens même de l'individu. Partout, l'instinct semble dirigé par une intention individuelle, tandis qu'il y est tout à fait étranger. Toutes les fois que l'individu, livré à lui-môme, serait incapable de comprendre les vues de la nature, ou porté à lui résister, elle fait surgir l'instinct; voilà pourquoi l'instinct a été donné aux animaux et surtout aux animaux inférieurs les plus dénués d'intelligence; mais l'homme n'y est guère soumis que dans le cas spécial qui nous occupe. Ce n'est pas que l'homme lût incapable de comprendre le but de la nature, mais
il ne l'aurait peut-être pas poursuivi avec tout le zèle nécessaire, même aux dépens de son bonheur particulier. Ainsi, dans cet instinct, comme dans tous les autres, la vérité se revêt d'illusion pour agir sur la volonté. C'est une illusion de volupté qui fait miroiter devant les yeux de Thomme l'image décevante d'une félicité souveraine dans les bras de la beauté que n'égale à ses yeux nulle autre créature humaine ; illusion encore, quand il s'imagine que la possession d'un seul être au monde lui assure un bonheur sans mesure et sans limites. Il se figure sacrifier à sa seule jouissance sa peine et ses efforts, tandis qu'en réalité il ne travaille qu'au maintien du type intégral de l'espèce, à la création d'un certain individu tout à fait déterm né qui a besoin de cette union pour se réaliser et arriver à l'existence. C'est tellement là le caractère de l'instinct d'agir en vue d'une fin dont pourtant il n'a pas ridée, que l'homme, poussé par l'illusion qui le possède, a quelquefois horreur du but auquel il est conduit, qui est la procréation des êtres; il voudrait même s'y opposer; c'est le cas de presque toutes les amours en dehors du mariage. Une fois sa passion satisfaite, tout amant éprouve une étrange déception; il s'étonne de ce que l'objet de tant de désirs passionnés ne lui procure qu'un plaisir éphémère, suivi d'un rapide désenchantement. Ce désir est en effet aux autres désirs qui agitent le cœur de l'homme, comme l'espèce est à l'individu, comme l'infini est au fini. L'espèce seule au contraire profite de la satisfaction de ce désir, mais l'individu n'en a pas conscience; tous les sacrifices qu'il s'est imposés, poussé par le génie de l'espèce, ont servi à un
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but qui n'est pas le sien. Aussi tout amant, le grand œuvre de \x nature une fois accompli, se trouve mystilié; car l'illusion qui le rendait dupe de l'espèce s'est évanouie. Platon dit très-bien : ifjSovv^ àr.xntùv àXaCovÉGia-côv. Voliiptas omnium maxime vaniloqua.
Ces considérations jettent des clartés nouvelles sur les instincts et le sens esthétique des animaux. Eux aussi ils sont esclaves de cette sorte d'illusion qui fait briller à leurs yeux le mirap;e trompeur de leur propre jouissance, tandis qu'ils travaillent si assidûment pour l'espèce et avec un désintéressement si absolu : ainsi l'oiseau bâtit son nid, ainsi l'insecte cherche l'endroit propice pour y déposer ses œufs, ou bien se livre à la chasse d'une proie dont il ne jouira pas lui-même,qui doit servir de nourriture pour les larves futures et qu'il placera à côté des œufs ; ainsi l'abeille, la guêpe, la fourmi travaillent à leurs constructions futures et prennent leurs dispositions si compliquées. Ce qui dirige toutes ces bêtes, c'est évidemment une illusion qui met au service de l'espèce le masque d'un intérêt égoïste. Telle est la seule explication vraisemblable du phénomène interne et subjectif qui dirige les manifestations de l'instinct. Mais à voir les choses par le dehors, nous remarquons chez les animaux les plus esclaves de l'instinct, surtout chez les insectes, une prédominance du système ganglionnaire, c'est à-dire du système nerveux subjectif sur le système cérébral ou objectif; d'où il faut conclure que les bêtes sont poussées non pas tant par une intelligence objective et exacte que par des représentations subjectives excitant des désirs qui naissent de l'action du système ganglionnaire sur le cerveau, ce qui prouve
bien qu'elles son, sous l'empire d'une sorte d'illusion : et telle sera la marche physiologique de tout instinct. — Gomme éclaircissement, je mentionne encore un autre exemple, moins caractéristique il est vrai, de l'instinct dans Thomme, c'est Tappétit capricieux des femmes enceintes ; il semble naître de ce que la nourriture de l'embryon exige parfois une modification particulière ou déterminée du sang qui afflue vers lui : alors la nourriture la plus favorable se présente aussitôt à Tesprit de la femme enceinte comme l'objet d'un vif désir; là encore il y a illusion. La femme aurait donc un instinct de plus que l'homme : le système ganglionnaire est aussi beaucoup plus développé chez la femme. — La prédominance excessive du cerveau explique comment l'homme a moins d'instinct que les bêtes, et comment ses instincts peuvent quelquefois s'égarer. Ainsi, par exemple, le sens de la bsauté qui dirige le choix dans la recherche de l'amour, s'égare lorsqu'il dégénère en vice contre nature (1) ; de même une certaine mouche (musca vomi toria) au lieu de mettre ses œufs, conformément à son instinct, dans une chair en décomposition, les dépose dans la fleur de l'arum dracunculus égarée par l'odeur cadavérique de cette plante.
L'amour a donc toujours pour fondement un instinct dirigé vers la reproduction de l'espèce : cette vérité nous paraîtra claire jusqu'à l'évidence, si nous examinons la question en détail, comme nous allons le faire.
Tout d'abord il faut considéi-er que l'homme est par
(1) Ce snjct scabreux est traité à no point de me métaphysique m chap.'XLlV du second rolnme de die W., p. 643.
{Note du traducteur.)
nature porté à l'inconstance dans l'amour, la femme à la fidélité (1). L'amour de l'homme baisse d'une façon sensible, à partir de l'instant oii il a obtenu satisfaction : il semble que toute autre femme ait plus d'attrait que celle qu'il possède ; il aspire au changement. L'amour de la femme au contraire grandit à partir de cet instant. C'est là une conséquence du but de la nature qui est dirigé vers le maintien et par suite vers l'accroissement le plus considérable possible de l'espèce. L'homme, en effet, peut aisément engendrer plus de cent enfants en une année, s'il a autant de femmes à sa disposition ; la femme au contraire, eût-elle autant de maris, ne pourrait mettre au monde qu'un enfant par année, en exceptant les jumeaux. Aussi l'homme est-il toujours en quête d'autres femmes, tandis que la femme reste fidèlement attachée à un seul homme ; car la nature la pousse instinctivement et sans réflexion à conserver près d'elle celui qui doit nourrir et protéger la petite famille future. De là résulte que la fidélité dans le mariage est artificielle pour l'homme et naturelle à la femme, et par suite l'adultère de la femme, à cause de ses conséquences, et parce qu'i! est contraire à la nature, est beaucoup plus impardonnable que celui de l'homme.
Je veux aller au fond des choses et achever de vous convaincre, en vous prouvant que le goût poir les femmes, si objectif qu'il puisse paraître, n'est pourtant qu'un instinct masqué, c'est-à-dire le sens de l'espèce qui s'efforce d'en maintenir le type. Nous devons re-
(l) Scliopenhauer, dans son Essai sur les fem traire, de fausseté, d'inOdélitr, de trahison, d'ing
chercher de plus près et examiner plus spécialement les considérations qui nous dirii^ent dans la poursuite de ce plaisir, quelque figure singulière que fassent dans un ouvrage philosophique les détails que nous allons indiquer ici. Ces considérations S3 divisent comme il suit: il y a d'abord celles qui concernent directement le type de l'espèce, c'est-à-dire la beauté, il y a celles qui visent les qualités psychiques, et enfin les considérations purement relatives, la nécessité de corriger et de neutraliser les unes par les autres les dispositions particulières et anormales des deux individus. Examinons séparément chacune de ces divisions.
La première considération qui dirige notre inclination et notre choix, c'est celle de l'âge. En général la femme que nous choisissons se trouve dans les années comprises entre la fm et le commencement des menstrues ; nous donnons pourtant une préférence décisive à la période qui va de la 18° à la 28® année. Nulle femme, en dehors des conditions précédentes, ne nous attire. Une femme âgée,c'est-à-dire une femme incapable d'avoir des enfants, ne nous inspire qu'un sentiment d'aversion. La jeunesse sans beauté a toujours de l'attrait : la beauté sans jeunesse n'en a plus. — Évidemment l'intention inconsciente qui nous dirige n'est autre que la possibilité générale d'avoir des enfants : en conséquence tout individu perd en attrait pour l'autre sexe, selon qu'il se trouve plus ou moins éloigné de la période propre à la génération ou à la conception. — La seconde considération est la santé : les maladies aiguës ne troublent nos inclinations que d'une manière passagère, les maladies chroniques, les cachexies,au contraire*etfraient ou éloignent.
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parce qu'elles s*^ transmettent à l'enfant. — La troisième considération, c'est le squelette parce qu'il est le fondement du type de l'espèce. Après l'âge et la maladie, rien ne nous éloigne tant qu'une conformation défectueuse : même le plus beau visage ne saurait dédommager d'une taille déviée; il y a plus, un laid visage sur un corps droit sera toujours préféré. C'est toujours un défaut du squelette qui vous frappe le plus, par exemple une taille trapue et aplatie, des jambes trop courtes, ou bien encore une démaiclie boiteuse quand elle n'est pas la conséquence d'un accident extérieur. Au contraire un corps remarquablement beau compense bien des défauts, il nous enchante. L'importance extrême que nous attribuons tous aux petits pieds se rattache aussi à ces considérations ; ils sont en efTet un caractère essentiel de l'espèce,aucun animal n'ayantle tarse et le métatarse réunis aussi petits que l'homme, ce qui tient à sa démarche verticale ; il est un plantigrade. Jésus Sirach dit à ce propos (26, 23, d'après la traduction corrigée de Kraus) : « une femme bien faite et nui a de beaux pieds est comme des colonnes d or sur des socles d'argent. » L'importance des dents n'est pas moindre parce qu'elles servent à la nutrition et qu'elles sont tout spécialement liéréditaires. — La quatrième considération est une certaine plénitude des chairs, c'est-à-dire la prédominance de la faculté végétative, de la plasticité, parce que celle-ci promet au fœtus une nourriture riche : c'est pour cela qu'une grande femme maigre repousse d'une manière surprenante. Des seins bien arrondis et bien conformés exercent une remarquable fascination sur les hommes ; parce que se trouvant en rapport direct avec les fonc- BOURDEAU. — Schopenhauer, 6
lions de génération de la femme, ils promettent au nouveau-né une riclie nourriture. Au contraire, des femmes grasses au delà de toute mesure excitent notre répugnance ; car cet état morbide est un signe d'atrophie de l'utérus, et par conséquent une marque de stérilité ; ce n'est pas l'intelligence qui sait cela, c'est l'instinct. — La beauté du visage n'est prise en considération qu'en dernier lieu. Ici aussi cest la partie osseuse qui frappe avant tout : l'on recherche surtout un nez bien fait, tandis qu'un nez court, retroussé, gâte tout. Une lcp;ère inclinaison du nez, en haut ou en bas, a décidé du sort d'une infinité de jeunes filles, et avec raison : car il s'agit de maintenir le type de Fespèce. Une petite bouche, formée de petits os maxillaires, est très-essentielle, comme caractère spécifique de la figure humaine, en opposition à la gueule des bêtes. Un menton fuyant et pour ainsi dire amputé, est particulièrement repoussant, parce qu'un menton proéminent, meiitumprominulum, est un trait de caractère de notre espèce. L'on considère en dernier iieu les beaux yeux et le front, qui se rattachent aux qualités psychiques, surtout aux qualités intellectuelles, lesquelles font partie de l'héritage de la mère. Nous ne pouvons naturellement énumérer aussi exactement les considérations inconscientes auxquelles s'attache l'inclination des femmes. Voici ce que l'on peut affirmer d'une manière générale. C'est l'âge de 30 et 35 ans qu'elles préfèrent à tout autre âge, même à celui des jeunes gens, qui pourtant représentent la tleur de la beauté masculine. La cause en est qu'elles sont dirigées non parle goût, maispar l'instinct qui reconnaît dans ces années l'apogée de la force génératrice. En général,
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elles considèrent fort peu la beauté, surtout celle du visage : comme si elles seules se chargeaient de la transmettre à l'enfant. C'est surtout la force et le courage de l'homme qui gagnent leur cœur: car ces qualités promettent une génération de robustes enfants, et semblent leur assurer dans l'avenir un protecteur courageux. Tout défaut corporel de l'homme, toute déviation du type, la femme peut les supprimer pour l'enfant dans la génération, si les parties correspondantes de sa constitution, défectueuses chez l'homme, sont chez elle irréprochables, ou encore exagérées en sens inverse. Il faut excepter seulement les qualités de l'homme particulières à son sexe, et que la mère par conséquent ne peut donner à l'enfant ; par exemple, la structure masculine du squelette, de larges épaules, des hanches étroites, des jambes droites, la force dej muscles, du courage, de la barbe, etc. De là vient que les femmes aiment souvent de vilains hommes, mais jamais des hommes efféminés, parce qu'elles ne peuvent neutraliser un pareil défaut.
Le second ordre de considérations qui importent dans l'amour, concerne les qualités psychiques. Nous trouverons ici que ce sont les qualités du cœur ou du caractère dans l'homme qui attirent la femme, car ces qualités-là l'enfant les reçoit de son père. C'est avant tout une volonté ferme, la décision et le courage, peut-être encore la droiture et la bonté du cœur, qui gagnent la femme. Au contraire, les qualités intellectuelles n'exercent sur elle aucune action directe et instinctive, justement parce que le père ne les transmet pas à ses enfants. La bêtise iie nuit pas près des femmes : une force d'esprit supé-
rieure, ou même le génie par sa disproportion ont souvent un effet défavorable. Ainsi l'on voit souvent un homme laid, bête et grossier supplanter près des femmes un homme bien fait, spirituel, aimable. On voit de même des mariages d'inclination entre des êtres aussi dissemblables qu'il est possible au point de vue de Tesprit : lui par exemple brutal, robuste et borné ; elle, douce, impressionnable, pensant finement, instruite, pleine de goût, etc.; ou encore lui, très-savant, plein de génie, elle, une oie :
Sic visum Veneri ; cni placet imparea Formas alque animos sub juga aënea Saevo mittere cum joco.
La raison en est que les considérations qui prédominent ici n'ont rien d'intellectuel et se rapportent à l'instinct. Dans le mariage, ce qu'on a en vue ce n'est pas un entretien plein d'esprit, c'est la création des enfants : le mariage est un lien des cœurs et non des têtes. Lorsqu'une femme affirme qu^elle est éprise de l'esprit d'un homme, c'est une prétention vaine et ridicule, ou bien c'est l'exaltation d'un être dégénéré. — Les hommes au contraire, dans l'amour instinctif, ne sont pas déterminés par les qualités du caractère de la femme ; c'est pour cela que tant de Socrates ont trouvé leurs Xantippes, par exemple Shakespeare, Albert Durer, Byron, etc. Mais les qualités intellectuelles ont ici une grande imluence, parce qu'elles sont transmises par la mère: néanmoins leur influence est aisément surpassée par celle de la beauté corporelle qui agit plus directement sur des points plus essentiels. Il arrive ce-
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pendant que des mères, instruites par leur expérience de cette influence intellectuelle, font apprendre à leui fille les beaux-arts, les langues, etc., pour les rendre at trayantes à leurs futurs maris ; elles cherchent ainsi à aider l'intelligence par des moyens artificiels, de même que, le cas échéant, elles cherchent à développer les hanches et la poitrine. — Remarquons bien qu'il n'est ici question que de l'attrait instinctif et tout immédiat, qui seul donne naissance à la vraie passion de Tamour. Qu'une femme intelligente et instruite apprécie l'intelligence et l'esprit chez un homme, qu'un homme raisonnable et réfléchi éprouve le caractère de sa fiancée et en tienne compte, cela ne fait rien à l'afl'aire dont il est ici question : ainsi procède la raison dans le mariage quand c'est elle qui choisit, mais non l'amour passionné qui seul nous occupe.
Jusqu'à présent, je n'ai tenu compte que des considérations absolues, c'est-à-dire de celles qui sont d'un efi'et général ; je passe maintenant aux considérations relatives, qui sont individuelles, parce que là le but est de rectifier le type de l'espèce, déjà altéré, de corriger les écarts du type que la personne même qui choisit porte déjà en elle, et de revenir ainsi à une pure représentation de ce type. Chacun aime précisément ce qui lui manque. Le choix individuel, qui repose sur ces considérations toutes relatives, est bien plus déterminé, plus décidé et plus exclusif que le choix qui n'a égard qu'aux considérations absolues ; c'est de ces considérations relatives que naît d'ordinaire l'amour passionné, tandis que les amours communes et passagères ne sont guidées que par des considérations absolues. Ce n'est
pas toujours la beauté régulière et accomplie qui enflamme les grandes passions. Pour une inclination vraiment passionnée il faut une condition que nous ne pouvons exprimer que par une métaphore empruntée à la chimie. Les deux personnes doivent se neutraliser l'une l'autre, comme un acide et un alcali forment un sel neutre. Toute constitution sexuelle est une constitution incomplète, l'imperfection varie avec les individus. Dans l'un et l'autre sexe chaque être n'est qu'une partie du tout incomplète et imparfaite. Mais cette partie peut être plus ou moins considérable, selon les natures. Aussi chaque individu trouve-t-il son complément naturel dans un certain individu de l'autre sexe qui représente en quelque sorte la fraction indispensable au type complet, qui l'achève et neutralise ses défauts, et produit un type accompli de l'humanité dans le nouvel individu qui doit naître ; car c'est toujours à la constitution de cet être futur que tout aboutit sans cesse. Les physiologistes savent que la sexualité chez l'homme et chez la femme a des degrés innombrables : la virilité peut descendre jusqu'à l'affreux gynandre, à l'hypospa dias ; de même qu'il y a parmi les femmes de gracieux androgynes; les deux sexes peuvent atteindre l'hermaphrodisme complet, et ces individus, qui tiennent le juste milieu entre les deux sexes et ne font partie d'aucun, sont incapables de se reproduire. — Pour la neutralisation de deux individualités l'une par l'autre, il est nécessaire que le degré déterminé de sexualité chez un certain homme corresponde exactement au degré de sexualité chez une certaine femme ; afin que ces deux dispositions partielles se compensent justement Tune l'autre.
C'est ainsi que l'homme le plus viril cherchera la femme la plus femme, et vice versa. Les amants mesurent d'instinct cette part proportionnelle nécessaire à chacun d'eux, et ce calcul inconscient se trouve avec les autres considérations au fond de toute grande passion. Aussi quand les amoureux } arlent sur un ton pathétique de l'harmonie de leurs âmes, il faut entendre le plus souvent l'harmonie des qualités physiques propres à chaque sexe, et de nature à donner naissance à un être accompli, harmonie qui importe bien plus que le concert de leurs âmes, lequel, après la cérémonie, se rés;jud souvent en un criant désaccord. A cela se joignent les considérations relatives plus éloignées qui reposent sur ce fait que chacun s'efforce de neutraliser par l'autre personne ses iaiblesses, ses imperfections, et tous les écarts du type normal, de crainte qu'ils ne se perpétuent dans l'enfant futur, ou ne s'exagèrent et ne deviennent des difformités. Plus un homme est faible au point de vue de la force musculaire, plus il cherchera des femmes fortes : et la femme agira de même. Mais comme c'est une loi de la nature que la femme ait une force musculaire plus faible, il est également dans la nature que les femmes préfèrent les hommes robustes. — La stature est aussi une considération importante. Les petits hommes ont un penchant décidé pour les grandes femmes et réciproquement L'aversion d'une femme grande pour des hommes grands est au fond des vues de la nature, afin d'éviter une race gigantesque, quand la force transmise par la mère serait trop faible pour assurer une longue durée à cette ae^ exceptionnelle. Si une grande femme choisit un
grand mari, entre autres motifs pour faire meilleure figure dans le monde, ce sont leurs descendants qui expieront cette folie.... Jusque dans les diverses parties du corps chacun cherche un correctif à ses défauts, à ses déviations, avec d'autant plus de soin que la partie est plus importante. Ainsi les gens au nez épaté contemplent avec un plaisir inexprimable un nez aquilin, un profil de perroquet ; et ainsi du rest(î. Les hommes aux formes grêles et étirées, au long squelette, admirent une petite personne tassée et courte à l'excès. — Il en est de même du tempérament ; chacun préfère celui qui est l'opposé du sien, et sa préférence est toujours proportionnée à Ténergie de son propre tempérament. — Ce n'est pas qu'une personne parfaite en quelque point aime les imperfections contraires ; mais elle les supporte plus aisément que d'autres ne les supporteraient, parce que les enfants trouvent dans ces qualités une garantie contre une imperfection plus grande. Par exemple, une personne très-blanche n'éprouvera point de répugnance pour un teint olivâtre; mais aux yeux d'une personne au teint bistré un teint d'une blancheur éclatante semble divinement beau. — Il est des cas exceptionnels où un homme peut s'éprendre d'une femme décidément laide : conformément à notre loi de concordance des sexes, lorsque l'ensemble des défauts et irrégularités physiques de la femme sont justement l'opposé et par conséquent le correctif de ceux de riiomme. Alors la passion atteint généralement un degré extraordinaire
L'individu obéit en tout ceci, sans qu'il s'en doute, à un ordre supérieur, celui de l'espèce : de là l'impor-
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tance qu*iî attache à certaines choses, qui, en tant qu'individu, pourraient et devraient lui être indilïérentes. — Rien n'est singuUer comme le sérieux profond, inconscient, avec lequel deux jeunes gens de sexe différent qui se voient pour la première fois s'observent Tun l'autre; le regard inquisiteur et pénétrant qu'ils jettent l'un sur l'autre; l'inspection minutieuse que tous les traits et toutes les parties de leurs personnes respectives ont à subir. Cette recherche, cet examen, c'est la méditation du génie de l'espèce sur l'enfant qu'ils pourraient créer, et la combinaison de ses éléments constitutifs. Le résultat de cette méditation déterminera le degré de leur inclination et de leurs désirs réciproques. Après avoir atteint un certain degré, ce premier mouvement peut s'arrêter subitement, par la découverte de quelque détail jusqu'alors inaperçu. — Ainsi le génie de l'espèce médite la génération future ; et le grand œuvre de Gupidon, qui spécule, s'ingénie et agit sans cesse, est d'en préparer la constitution. En face des grands intérêts de l'espèce tout entière, présente et future, l'avantage des individus éphémères compte peu : le dieu est toujours prêt à les sacrifier sans pitié. Car le génie de l'espèce est, relativement aux individus, comme un immortel est aux mortels, et ses intérêts sont à ceux des hommes comme l'infini est au fini. Sachant donc qu'il administre des affaires supérieures à toutes celles qui ne concernent qu'un bien ou un mal individuel, il les mène avec une impassibilité suprême, au milieu du tumulte de la guerre, dans l'agitation des affaires, à travers les horreurs d'une peste, il les poursuit même jusque dans la retraite du cloître.
Nous avons vu plus haut que Tintensité de Tamour s'accroît à mesure qu'il s'individualise. Nous l'avons prouvé : la constitution physique de deux individus peut être telle que, pour améliorer le type de Tespèce, et lui rendre toute sa pureté, Tun de ces individus doit être le complément de l'autre. Un désir mutuel et exclusif les attire alors ; et par cela seul qu'il est fixé sur un objet unique, et qu'il représente en même temps une mission spéciale de l'espèce, ce désir prend aussitôt un caractère noble et élevé. Pour la raison opposée, le pur instinct sexuel est un instinct vulgaire, parce qu'il n'est pas dirigé vers un individu unique, mais vers tous, et qu'il ne cherche qu'à conserver l'espèce par le nombre seulement et sans s'inquiéter de la quahté. Quand l'amour s'attache à un être unique, il atteint alors une telle intensité, un tel degré de passion, que s'il ne peut être satisfait, tous les biens du monde et la vie même perdent leur prix. C'est une passion d'une violence que rien n'égale, qui ne recule devant aucun sacrifice, et qui peut conduire à la folie ou au suicide. Les causes inconscientes d'une passion si excessive doivent différer de celles que nous avons démêlées plus haut, et sont moins apparentes. Il nous faut admettre qu'il ne s'agit pas seulement ici d'adaptation physique, mais que, de plus, la volonté de l'homme et l'intelligence de la femme ont entre elles une concordance spéciale qui fait que seuls ils peuvent engendrer un certain être tout à fait déterminé : c'est l'existence de cet être que le génie de l'espèce a ici en vue, pour des raisons cachées dans l'essence de la chose en soi, et qui ne nous sont point accessibles. En d'autres termes : la volonté de vivre dé-
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sire ici s'objectiver dans un individu exactement déterminé, lequel ne peut être engendré que par ce père uni à cette mère. Ce désir métaphysique de la volonté en soi n'a d'abord d'autre sphère d'action dans la série des êtres, que les cœurs des parents futurs : saisis de cette impulsion, ils s'imaginent ne désirer que pour eux mêmes ce qui n'a qu'un but encore purement métaphysique, c'est-à-dire en dehors du cercle des choseî véritablement existantes. Ainsi donc, de la source originelle de tous les êtres jaillit cette aspiration d'un être futur, qui trouve son occasion unique d'arriver à la vie, et cette aspiration se manifeste dans la réalité des choses par la passion élevée et exclusive des parents futurs l'un pour l'autre; au fond, illusion non pareille qui pousse un amoureux à sacrifier tous les biens de la terre pour s'unir à cette femme, — et pourtant en vérité elle ne peut rien lui donner de plus qu'une autre. Telle est l'unique fin poursuivie, ce qui le prouve c'est que cette sublime passion, aussi bien que les autres, s'éteint dans la jouissance, au grand étonnement des intéressés. — Elle s'éteint aussi quand la femme se trouvant stérile (ce qui d'après Hufeland peut résulter de 19 vices de constitution accidentels), le but métaphysique s'évanouit: des millions de germes disparaissent ainsi chaque jour, dans lesquels pourtant aussi 'e même principe métaphysique de la vie aspire vers l'être. A cela point d'autre consolation, si ce n'est que la volonté de vivre dispose de l'infini dans l'espace, le temps et la matière, et qu'une occasion inépuisable de retour lui est ouverte...
Le désir d'amour, ijjLepoç, que les poètes de tous les
temps s'étudient à exprimer sous mille formes sans jamais épuiser le sujet, ni même Tégaler, ce désir qui attache à la possession d'une certaine femme l'idée d'une félicité infinie, et une douleur inexprimable à la pensée qu'on ne pourrait l'obtenir, — ce désir et cette douleur de l'amour ne peuvent pas avoir pour principe les besoins d'un individu éphémère ; ce désir est le soupir du génie de l'espèce qui, pour réahser ses intentions, voit ici une occasion unique à saisir ou à perdre, et qui pousse de profonds gémissements. L'espèce seule a une vie sans fin et seule elle est capable de satisfactions et de douleurs infinies. Mais celles-ci se trouvent emprisonnées dans la poitrine étroite d'un mortel : quoi d'étonnant quand cette poitrine semble vouloir éclater et ne peut trouver aucune expression pour peindre le pressentiment de volupté ou de peine infinie qui l'envahit. C'est bien là le sujet de toute poésie erotique d'un genre élevé, de ces métaphores transcendantes qui planent bien au-dessus des choses terrestres. C'est là ce qui inspirait Pétrarque, ce qui agitait les Saint-Preux, les Werther et les Jacopo Ortis ; sans cela, ils seraient incompréhensibles et inexplicables. Ce prix infini que les amants attachent l'un à l'autre ne peut reposer sur de rares qualités intellectuelles, sur des qualités objectives ou réelles ; tout simplement parce que les amants ne se connaissent pas assez exactement l'un l'autre ; c'était le cas de Pétrarque. Seul l'esprit de l'espèce peut voir d'un seul regard quelle valeur les amants onl pour lui, et comment ils peuvent servir ses buts. Aussi les grandes passions naissent-elles en général au premier regard.
Wbo ever iov'd, lliatlov'd not at firsisight ? Ainia-t-il jamais, celui qui n'aima pas au premier regard? Shakespeare, As you like it, III, 5 .
... Si la perte de la bien-aimée, soit par le fait d'un rival, soit par Li mort, cause à l'amoureux passionne une douleur qui surpasse toutes les autres, c'est justement parce que cette douleur est d'une nature transcendante et qu'elle ne l'atteint pas seulement comme individu, mais qu'elle le frappe dans son essenlia celerna, dans la vie de Tespèce dont il était chargé de réaliser la volonté spéciale. De là vient que la jalousie est si pleine de tourments et si farouche ; et que le renoncement à la bien-aimée est le plus grand de tous les sacrifices. — Un héros rougirait de laisser échapper des plaintes vulgaires, mais non des plaintes d'amour; parce qu'alors ce n'est pas lui, c'est l'espèce qui se lamente. Dans la grande Zénobie de Galderon, il y a au second acte une scène entre Zénobie et Decius où celui-ci dit :
Ciel os, luego tu me quieres T Perdiera cien mil viclorias, Volviérame* etc. —
Ciel f tu m'aimes donc î
Pour cela, je sacrifierais cent mille vlctoireSs
Je fuirais devant l'ennemi
Ici donc l'honneur, qui jusqu'à présent l'emportait sur tout autre intérêt, a été battu et mis en fuite, aus sitôt qwe l'amour, c'est-à-dire l'intérêt de l'espèce, entre en scène et cherche à emporter l'avantage décisif... Devant cet intérêt seul cèdent l'honneur, le devoir et Iji BOURDEAU. — Schopenhauer, 7
fidélité, après qu'ils ont résisté à toute autre tentation» même à la menace de la mort. — De même dans la vie privée il n*est pas de point sur lequel la probité scrupuleuse soit plus rare : les gens les plus honnêtes d'ailleurs et les plus droits la mettent ici do côté, et commettent l'adultère au mépris de tout, quand l'amour passionné, c'est-à-dire l'intérêt de l'espèce, s'est emparé d'eux. Il semble même qu'ils croient avoir conscience d'un privilège supérieur tel que les intérêts individuels n'en sauraient jamais accorder desemijlable; justement parce qu'ils agissent dans l'intérêt de l'espèce. A ce point de vue la pensée de Chamfort est digne de remarque : « Quand un homme et une femme f ont l'un pour l'autre une passion violente, il me t semble toujours que, quels que soient les obstacles € qui les séparent, un mari, des parents, etc., les deux « amants sont l'un à l'autre de par la nature, qu'ils € s'appartiennent de droit divin, malgré les lois et les t conventions humaines. » Si des protestations s'élevaient contre cette théorie, il suffirait de rappeler l'étonnante indulgence avec laquelle le Sauveur dans l'Évangile traite la femnîe adultère, quand il présume la même faute chez tous les assistants. —La plus grande partie du Décaméron semble être à ce même point de vue une pure raillerie, un pur sarcasme du génie de l'espèce sur les droits et les intérêts des individus qu'il foule aux pieds. — Toutes les différences de rang, tous les obstacles, toutes les barrières sociales, le génie de i l'espèce les écarte et les anéantit sans efforts. 11 dissipe comme une paille légère toutes les institutions humaines, n'ayant souci que des générations futures. Cesi
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SOUS l'empire d'un intérêt d'amour que tout danger disparaît et même que l'être le plus pusillanime trouve du courage.
Et dans la comédie et le roman avec quel plaisir, avec quelle sympathie ne suivons nous pas les jeunes gens qui défendent leur amour, c'est-à-dire l'intérêt de l'espèce, et qui triomphent de l'hostilité des parents uniquement préoccupés d'intérêts individuels. Car autant l'espèce l'emporte sur l'individu, autant la passion surpasse en importance, en élévation et en justice tout ce qui la contrarie. Aussi le sujet fondamental de presque toutes les comédies, c'est l'entrée en scène du génie de l'espèce avec ses aspirations et ses projets, menaçant les intérêts des autres personnages de la pièce et cherchant à ensevelir leur bonheur. Généralement il réussit et le dénoùment, conforme à la justice poétique, satisfait le spectateur, parce que ce dernier sent que les desseins de l'espèce passent bien avant ceux des individus ; après le dénoùment il s'en va tout consolé, laissant les amoureux à leur victoire, s'associant à l'illusion qu'ils ont fondé leur propre bonheur, tandis qu'en réalité ils n'ont fait que le donner en sacrifice au bien de Tespèce malgré la prévoyance et l'opposition de leurs parents. Dans certaines comédies singulières, on a essayé de retourner la chose, et de mener à boime un le bonheur des individus, aux dépens des buts de l'espèce : mais dans ce cas le spectateur éprouve la même douleur que le génie de l'espèce, et l'avantage assuré des individus ne saurait le consoler. Gomme exemple, il me revient a l'esprit quelques petites pièces très-connues : la Heine de seize ans, le Mariage de raison.
Dans les tragédies oà il s'agit d'amour, les amants succombent presque toujours ; ils n'ont pu fairt triompher les buts de l'espèce dont ils n'étaient que l'instri.ment : ainsi dans Roméo et Juliette, Tancrède, don Carlos, Wallenstein, la fiancée de Messine et tant d'autres.
Un amoureux tourne au comique aussi bien qu'au tragique : parce que dans l'un et l'autre cas, il est aux mains du génie de l'espèce, qui le domine au point de le ravir à lui-même ; ses actions sont disproportionnées à son caractère. De là vient, dans les degrés supérieurs de la passion, cette couleur si poétique et si sublime dont ses pensées se revêtent, cette élévation transcendante et surnaturelle, qui semble lui faire absolument perdre de vue le but tout physique de son amour. C'est que le génie de l'espèce et ses intérêts supérieurs raniment maintenant. Il a reçu la mission de fonder une suite indéfinie de générations douées d'une certaine constituîion et formées de certains éléments qui ne peuvent se rencontrer que dans un seul père et une seule mère ; cette union et celle-là seulement peut donner l'existence à la génération déterminée que la volonté de vivre exige expressément. Le sentiment qu'il a d agir dans des circonstances d'une importance si transcendante, tr msporte l'amant à une telle hauteur audessus des choses terrestres et même au-dessus de lui-même, et revêt ses désirs matériels d'une apparence tellement immatérielle, que l'amour est un épisode poé* tique, même dans la vie de l'homme le plus prosaïque, ce qui le rend pa' fois ridicule. — Cette mission que la volonté, soucieuse des intérêts de l'espèce, impose à l'a-
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mant se présente sous le masque d'une félicité infinie qu'il espère trouver dans la possession de la femme qu'il î.ime. Aux degrés suprêmes de la passion cette chimère est si étincelante que, si on ne peut l'atteindre, la vie même perd tout charme, et parait désormais Pi vide de joies, si fade et si insipide, que le dégoût qu'on en éprouve surmonte même TelTroi de la mort; l'infortuné abrège parfois volontairement ses jours. Dans ce cas, la volon:é de l'homme est entrée dans le tourbillon de la volonté de l'espèce, ou bien cette dernière l'emporte tellement sur la volonté individuelle, que si l'amant ne peut agir en qualité de représentant de cette volonté de l'espèce, il dédaigne d'agir au nom de la sienne propre. L'individu est un vase trop fragile pour contenir l'aspiration infinie de la Tolonté de l'espèce concentrée sur un objet déterminé. Dès lors il n'y a d'autre issue que le suicide, parfois le double suicide des deux amants ; à moins que la nature, pour sauver l'existence, ne laisse arriver la folie qui couvre de son voile la conscience d'un état désespéré. — Chaque année plusieurs cas analogues viennent confirmer cette vérité.
Mais ce n'est pas seulement la passion qui a parfois une issue tragique : l'amour satisfait conduit plus souvent aussi au malheur qu'au bonheur. Car les exigences de l'amour, en conflit avec le bien-être personnel de l'amant, sont tellement incompatibles avec les autres circonstances de sa vie et ses plans d'avenir qu'elles minent tout l'édifice de ses projets, de ses espérances et de ses rêves. L'amour n'est pas seulement en contradiction avec les relations sociales, souvent il
l'est aussi avec la nature intime de l'individu, lorsqu'il se fixe sur des personnes qui, en dehors des rapports sexuels, seraient haïes de leur amant, méprisées, et même abhorrées. Mais la volonté de l'espèce a tant de puissance sur l'individu, que l'amant fait taire ses répup^naiices et ferme les yeux sur les défauts de celle qui aime : il passe légèrement sur tout, il méconnaît tout, et s'unit pour toujours à l'objet de sa passion, tant il est ébloui par cette illusion, qui s'évanouit dès que la volonté de Tespèce est satisfaite et qui laisse derrière elle pour toute la vie une compagne détestée. Ainsi seulement Ton s'explique que des hommes raisonnables et même distingués, s'unissent à des harpies et épousent des mégères, et ne comprennent pas comment ils ont pu faire un tel choix. Voilà pourquoi les anciens représentaient l'amour avec un bandeau. Il peut même arriver qu'un amoureux reconnaisse clairement les vices intolérables de tempérament et de caractère chez sa fiancée, qui lui présagent une vie tourmentée, il se peut qu'il en souffre amèrement, sans qu'il ait le courage de renoncer à elle :
I ask not, I care not.
If giiilt's in tliy heart; I know that I love tliee, Watever thou art.
Si tu es coupable, peu m'importe, je ne le demande point; le sais que je t'aime telle que tu es et cela me suffit.
Car, au fond, ce n'est pas son propre intérêt qu'il poursuit, bien qu'il se l'imagine, mais celui d'un troisième individu, qui doit naître de cet amour. Ce dé-
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sîntéressement, qui est partout le sceau de la grandeur, donne ici à l'amour passionné cette apparence sublime, et en fait un digne objet de poésie. — Enfin, il arrive que l'amour se concilie avec la haine la plus violente oour l'être aimé, aussi Platon Ta-t-il comparé à l'amour des loups pour les brebis. Ce cas se présente, quand un amoureux passionné, malgré tous les efforts et toutes les prières, ne peut à aucun prix se faire écouter.
I love and hâte her.
Shakespeare, Cymb., III, 5
Je Taime et je la hais.
Sa haine contre la personne aimée l'enflamme alors et va si îoin qu'il tue sa maîtresse puis se donne la mort. Il se produit chaque année des exemples de cette sorte, on les trouve dans les journaux. Que de vérité dans ces vers de Gœihe :
Par tout amour méprisé t pnr les éléments infernauxl
Je voudrais connaître une imprécation encore plus atroce î
Ce n'est vraiment pas une hyperbole quand un amoureux traite de cruauté la froideur de sa bien-aimée, ou le plaisir qu'elle trouve à le faire souffrir. Il est, en effet, sous l'influence d'un penchant qui, analogue à l'instinct des insectes, l'oblige malgré la raison à suivre absolument son but, et à négliger tout le reste. Plus d'un Pétrarque a dû traîner son amour tout le long de sa vie, sans espoir, comme une chaîne, comme un boulet de fer au pied, et exhaler ses soupirs dans la solitude des forêts ; mais il n'y a eu qu'un Pétrarque doué
en même temps du don de poésie ; à lui s'applique le beau vers de Gœlhe :
Et quand l'homme dans sa douleur se tait,
Un dieu m'a donné d'exprimer combicMi je souiïre. »
Le génie de l'espèce est toujours en guerre avec les génies protecteurs des individus, il est leur persécuteur et leur ennemi, toujours prêt à détruire sans pitié le bonheur personnel, pour arriver à ses fins ; et on a vu )e salut de nations entières dépendre parfois de ses caprices ; Shakespeare nous en donne un exemple dins Henri YI, P. 3, act. 3, se. 2 et 3. L'espèce, en elTet, en laquelle notre être prend racine, a sur nous un droit antérieur et plus immédiat que l'individu, ses affaires passent avant les nôtres. Les anciens ont senti celi, quand ils ont personnifié le génie de l'espèce dans Cupidon, dieu hostile, dieu cruel, malgré son air enfantin, dieu justement décrié, démon capricieux, despotique, et pourtant maître des dieux et des hommes :
Tu, deorum hominumque tyranne, Amor t
Des flèches meurtrières, un bandeau et des ailes sont ses attributs. Les ailes marquent l'inconstance, suite ordinaire de la déception qui accompagne le désir satisfait.
Comme, en effet, la passion reposait sur l'illusion d*une félicité personnelle, au profit de l'espèce, le tribut une fois payé à l'espèce, l'illusion décevante doit s'évanouir. Le génie de l'espèce qui avait pris possession de l'individu, l'abandonne de nouveau à sa liberté. Dc'aissé
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par lui, il retombe dans les bornes étroites de sa pauvreté, et s*étonne de voir qu'après tant d'efforts sublimes, héroïques et infinis, il ne lui reste rien de plus qu'une vulgaire satisfaction des sens : contre toute attente, il ne se trouve pas plus heureux qu'avant, n s'aperçoit qu'il a été la dupe de la volonté de l'espèce. Aussi, règle générale, Thésée une fois heureux abandonne son Ariane. La passion de Pétrarque eût-elle été satisfaite, son chant aurait cessé, comme celui de l'oiseau, dès que les œufs sont posés dans le nid.
Remarquons, en passant, que ma métaphysique de l'amour déplaira sûrement aux amoureux qui se sont laissé prendre au piège. S'ils étaient accessibles à la raison, la vérité fondamentale que j'ai découverte les rendrait, plus que toute aulre, capables de surmonter leur amour. Mais il faut bien s'en tenir à la sentence du vieux poète comique : Qiiœ res in se neque consilium, neqiie modiim habet iillum^ eam consilio regere non potes.
Les mariages d'amour sont conclus dans l'intérêt de l'espèce et non au profit de l'individu. Les individus s'imaginent, il est vrai, travailler à leur propre bonheur: mais le but véritable leur est étranj?er à eux-mêmes, puisqu'il n'est autre que la procréation d'un être qui n'est possible que par eux. Obéissant l'un et l'autre à la même impulsion, ils doivent naturellement cherclier à s'accorder ensemble le mieux possible. Mais très-souvent, grâce à cette illusion instinctive qui est l'essence de l'amour, le couple ainsi formé se trouve sur tout le reste dans le plus criant désaccord. On le voit bien dès ue l'illusion s'est fatalement évanouie. Alors il arrive
que les mariages d'amour sont assez régulièrement malheureux, parce qu'ils assurent le bonheur de la génération future, mais aux dépens de la génération \:)Yésente. Quien se casaporamores, ha de vivir condolores. — Quiconque se marie par amour, vivra dans les douleurs, dit le proverbe espagnol.— C'est le contraire qui a lieu dans les mariages de convenance, conclus la plupart du temps d'après le choix des parents. Les considérations qui déterminent ces sortes de mariages, de quelque nature qu'elles puissent être, ont du moins une réalité et ne peuvent disparaître d'elles-mêmes. Ces considérations sont capables d'assurer le bonheur des époux, mais aux dépens des enfants qui doivent naître d'eux, et encore ce bonheur reste problématique. L'homme qui, en se mariant, se préoccupe plus encore de l'argent que de son inclination, vit plus dans l'individu que dans l'espèce ; ce qui est absolument opposé à la vérité, à la nature, et mérite un certain mépris. Une jeune fille qui, malgré les conseils de ses parents, refuse la main d'un homme riche et encore jeune, et rejette toutes les considérations de convenances, pour choisir selon son goût instinctif, fait à l'espèce le sacrifice de son bonheur individuel. Mais justement à cause de cela, on ne saurait lui refuser une certaine approbation, car elle a préféré ce qui importe plus que le reste, elle agit dans le sens de la nature (ou plus exactement de l'espèce), tandis que les parents conseillaient dans le sens de l'égoïsme individuel. — Il semble donc que dans la conclusion d'un mariage il faille sacrifier les intérêts de l'espèce ou ceux de l'individu. La plupart du temps, il en est ainsi, tant il est rare de voir les convenances et
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a passion marcher la main dans la main. La misérable constitution physique, morale ou inlellictuelle de la plupart des hommes provient sans doute en partie de ce que les mariages sont conclus habituellement non par choix ou inclination pure, mais pour des considérations extérieures de toute sorte et d'après des circonstances accidentelles. Lorsque, en même temps que les convenances, l'inclination est jusqu'à un certain point respectée, c'est une sorte de transaction que l'on fait avec le génie de l'espèce. L;s mariages heureux sont, on le sait, fort rares, parce qu'il est de l'essence du mariage d'avoir comme but principal non la génération actuelle, mais la génération future. Cependant ajoutons encore pour la consolation des natures tendres et aimantes que Tamour passionné s'associe parfois à un sentiment d'une origine toute différente, je veux dire Tamitié, fondée sur l'accord des caractères ; mais elle ne se déclare qu'une fois que l'amour s'est éteint dans la jouissance. L'accord des qualités complémentaires, morales, intellectuelles et physiques, nécessaire au point de vue de la génération future pour faire naître Tamour, peut aussi, au point de vue des individus euxmêmes, par une sorte d'opposition concordante de tempérament et de caractère, produire l'amitié.
Toute cette métaphysique de l'amour que je viens de traiter ici, se rattache étroitement à ma métaphysique en général, elle l'écîaire d'un jour nouveau, et voici comment.
On a vu que, dans l'amour des sexes, la sélection attentive, s'élevant peu à peu jusqu'à l'amour passionné, repose sur l'intérêt si haut et si sérieux que l'homme
prend à la constitution spéciale et personneP.e de la race à venir. Cette sympathie extrêmement remarquib'e conOrme justement deux vérités présentées dans les précédents chapitres : d'abord l'indestructibiliLé de l'être en soi qui survit pour l'homme, dans ces généralions à venir. Cette sympathie, si vive et si agissante, qui nait non de la réflexion et de l'intention, mais des aspirations et des tenJances les plus intimes de notre être, ne pourrait exister d'une manière si indestructible et exercer sur l'homme un si grand empire, si l'homme était absolument éphémère, et si les générations se succédaient réellement et absolument distinctes les unes des autres, n'ayant d'autre lien que la continuité du temps. La seconde vérité, c'est que l'être on soi réside dans l'espèce plus que dans l'individu. Car cet intérêt pour la constitution spéciale de l'espèce, qui est à l'origine de tout commerce d'amour, depuis le caprice le plus passager, jusqu'à la passion la plus sérieuse, reste véritablement pour chacun la plus grande affaire, c'està-dire celle dont le surcès ou l'insuccès le touche de la façon la plus sensible ; d'où lui vient par excellence le nom d'affaire de cœur. Aussi, quand cet intérêt a parlé d'une manière décisive, tout autre intérêt ne concernant que la personne privée lui est subordonné et au besoin sacrifié. L'homme prouve ainsi que l'espèce lui importe plus que l'individu, et qu'il vit plus directement dans l'espèce que dans l'individu.— Pourquoi donc l'amoureux est-il suspendu avec un complet abandon aux yeux de celle qu'il a choisie, pourquoi est-il prêt à lui faire tout sacrifice ? — Parce que c'est la partie immortelle de son être qui soupire vers elle ; tandis que tout
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autre de ses désirs ne se rapporte qu'à son être fugitif et nn rtel. — Cette aspiration vive, fervente, dirigée vers une certaine femme, est donc un gage de l'indestructibilité de l'essence de notre être et de sa continuité du s l'espèce. Gons'dérer cette continuité comme quelque chose d'insuffîss ;t et d'insignifiant, c'est une erreur qui naît de ce que, par la continuité de vie de l'espèce, on I 'entend pas autre chose que l'existence future d'êtres semblables à nous, mais nullement identiques , et cela parce que, partant d'une connaissance dirigée vers les choses extérieures. Ton ne considère que la figure extérieure de l'espèce, telle que nous la concevons par intuition, et non son intime essence. Cette essence cachée est justement ce qui est au fond de notre conscience et en forme le point central, ce qui est môme plus immédiat que cette conscience : et, en tant que chose ensoi,atfranchie du « principium indivlduationis)) cette essence se trouve absolument identique dans tous les individus, qu'ils existent au même moment ou qu'ils se succèdent. C'est là ce que j'appelle, en d'autres termes, la volonté de vivre, c'est-à-dire cette aspiration pressante à la vie et à la durée. C'est justement celte force que la mort épargne et laisse intacte, force immuable qui ne peut conduire à un état meilleur. Pour tout être vivant, la soutfrance et la mort sont non moins certaines que l'existence. On peut cependant s'affranchir des souffrances et de la mort par la négation de la volonté de vivre, qui a poiT effet de détacher 1 1 volonté de l'individu du rameau de l'espèce, et de supprimer ''existence dans l'espèce. Ce que devient alors cette volonté nous n'en avons point d'idée et nous manquons
de tontes données sur ce point. Nous ne pouvons dési* gner un tel état que comme ayant la liberté d'être volonté de vivre ou de ne l'être pas. Dans ce dernier cas, c'est ce que le bouddhisme appelle Nirvana ; c'est précisément le point qui par sa nature même reste à jamais inaccessible à toute connaissance humaine.
Si maintenant, nous mettant au point de vue de ces dernières considérations, nous plongeons nos regards dans le tumulte de la vie, nous voyons sa misère et ses tourments occuper tous les hommes ; nous voyons les hommes réunir tous leurs efforts pour satisfaire des besoins sans fin et se préserver de la misère aux mille faces, sans pourtant oser espérer autre chose que la conservation, pendant un court espace de temps, de cette même existence individuelle si tourmentée. Et voilà qu'en pleine mêlée, nous apercevons deux amants dont les regards se croisent pleins de désirs. — Mais pourquoi tant de mystère, pourquoi ces allures craintives et dissimulées? — Parce que ces amants sont des traîtres, qui travaillent en secret à perpétuer toute la misère et les tourments qui, sans eux, auraient une tîn prochaine, cette fin qu'ils veulent rendre vaine, comme d'autres avant eux l'ont rendue vaine.
Si l'esprit de Tespèce qui dirig.^ deux amants, à leur insu, pouvait parler par leur bouche et exprimer dr^s idées claires, au lieu de se manifester par des sentiments instinctifs, la haute poésie de ce dialogue amoureux, qui dius le langage actuel ne parle que par images
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roTTianesques et paraboles idéales d'aspirations infinies, de pressentiments d'une voliiptë sans bornes, d'ineffable félicité, de fidélité élernelle, etc.. se traduirait ainsi :
Daphnis. — J'aimerais à faire cadeau d'un individu à la génération future, et je crois que tu pourrais lui donner ce qui me manque.
Ghloè. — J'ai la même intention, et je crois que tu pourrais lui do mer ce que je n'ai pas. Voyons un peu t
Daphnis. — Je lui donne une haute stature et la force musculaire : tu n'as ni l'une ni l'autre.
Chloi:. — Je lui donne de belles formes et de très petits pieds : tu n'as ni ceci ni cela.
Daphnis. — Je lui donne une fine peau blanche que tu n'as pas.
G H Lût:. — Je lui donne des cheveux noirs et des yeux noirs : tu es blond.
Daphnis. — .Te lui donne un nez aquilin.
Chloé. — Je lui donne une petite bouche.
Daphnis. — Je lui donne du courage et de la bonté qui ne sauraient venir de toi.
Chloé. — Je lui donne un beau front, l'esprit et l'intelligence, qui ne pourraient lui venir de toi.
Daphnis. — Taille droite, belles dents, santé solide, voilà ce qu'il reçoit de nous deux : vraiment, tous les deux ensemble nous pouvons douer en perfection l'individu futur ; aussi je te désire plus que toute autre femme.
Chloé. — Et moi aussi je te désire. — (M. 391) (1).
(1) Si l'on tient compte de l'immutabilité absolue du caractère et de l'intelligence de chaque homme, il iaut admettre que
Sterne dit dans Tristram Shandy : there îs no passion so serions as lust. — En elFet, la volupté est très sérieuse. Représentez- vous le couple le plus beau, le plus charmant, comme il s'attire et se repousse, se désire et se fuit avec grâce dans un beau jeu d'amour. Vienne l'instant de la vo'upté, tout badinage, toute gaîté gracieuse et douce ont subitement disparu. Le couple est devenu sérieux. Pourquoi? C'est que la volupté est bestiale, et la bestialité ne rit pas. Les forces de la nature agissent partout sérieusement. — La volupté des sens est l'opposé de l'enthousiasme qui nous ouvre le monde idéal. L'enthousiasme et la volupté sont graves et ne comportent pas le badinage. — - (N. 406. j
pour ennoblir l'espèce humaine, on ne saurait rien tenter du dehors ; on obtiendrait ce résultat non par l'éducation et l'instruction, mais par la voie de la génération. C'est l'idée de Platon quand, au V« livre de sa République, il expose ce plan étonnant de l'accroissement et de l'ennoblissement de la caste des guerriers. Si l'on poux ait faire de tous les coquins des eunuques, enfermer toules les dindes dans des couvents, procurer aux gens de caractère tout un harem, et pourvoir d'hommes, de vrais hommes, toules les jeunes tilles intelligentes et spirituelles, on \ errait bientôt naître une génération qui nous donnerait un âge encore supérieur au siècle de Périclès.
Sans nous laisser aller à des plans chimériques, il y aurait lieu de réfléchir, que si l'on établissait, après la peine de mort, la castration comme la peine la plus grande, on délivrerait la société de générations entières de co(|uins, et cela d'autant plus sûrement, que, comme on le sait, la [dupart des crimes soni commià cuire l'âge de 20 et 30 ans (W. II 604.)
{Noie de Schopenhauer,}
Leur destinée. — Beauté passagère.- Précocité, limites de leur intelligence. Elles vivent plus que l'homme dans le présent, elles sont plus portées vers la pitié que vers la justice; le mensonge est la défense naturelle de leur faiblesse.
Les passions des femmes servent les intérêts de l'espèce. Lenr rivalité vient de leur vocation unique.
Au fond ce sexe laid n'a pas le sentiment du beau. Si elle^ alTectent d'aimer les arts, c'est uniquement par désir de plaire.
La dame en Occident.
Le mariage, un piège et une servitude.
L'honneur des femmes.
... Le seul aspect de la femme révèle qu'elle n'est destinée ni aux grands travaux de l'intelligence, ni aux grands travaux matériels. Elle paie sa dette à la vie non par l'action mais par la souffrance, les douleurs de Fenfantement, les soins inquiets de l'enfance; elle doit obéir à l'homme, être une compagne patiente qui le rassérène. Elle n'est faite ni pour les grands efforts, ni
<1) p. II. 649.
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pour les peines ou les plaisirs excessifs ; sa vie peut s'écouler plus silencieuse, plus insignifiante et plus douce que celle de l'homme, sans qu'elle soit, par nature, ni meilleure ni pire.
Ce qui rend les femmes particulièrement aptes à soigner, à é'.ever notre première enfance, c'est qu'elles restent elles-mêmes puériles, futiles et bornées ; elles demeurent toute leur vie de grands enfants, une sorte d'intermédiaire entre l'enfant et l'homme. Que l'on observe une jeune fille folâtrant tout le long du jour avec un enfant, dansant et chantant avec lui, et qu'on imagine ce qu'un homme, avec la meilleure volonté du monde, pourrait faire à sa place.
Chez les jeunes filles, la nature semble avoir voulu faire ce qu'en style dramatique on appelle un coup de théâtre; elle les pare pour quelques années d'une beauté, d'une grâce, d'une perfection extraordinaires, aux dépens de tout le reste de leur vie, afin que pendant ces rapides années d'éclat elles puissent s'emparer fortement de l'imagination d'un homme et l'entraîner à se charger loyalement d'elles d'une manière quelconque. Pour réussir dans cette entreprise la pure réflexion et la raison ne donnaient pas de garantie suffisante. Aussi la iKitLire a-t-elle armé la feaiuie, comme toute autro créature, des armes et des instruments nécessaires pour assurer son existence et seulement pen lant le temps indispensable, car la nature en ctla agit avec son économie habituelle : de même que la fourmi femelle, après son union avec le màlc, perd les ailes qui lui deviendraient inutiles et même dangereuses pour la période d'incubation, de mcnie aussi la plupart du
temps, après deux ou trois couches, la femme perd si bea'ité, sans doute pour la même raison. De là vient que les jeunes filles regardent généralement les occupations du ménage ou les devoirs de leur état comme des choses ac essoires et de pures bagateUes, tandis qu'elles reconnaissent leur véritable vocation dans l'amour, les conquêtes et tout ce qui en dépend, la toilette, la danse, etc.
Plus une chose est noble et accomplie, plus elle se développe lentement et tardivement. La raison et l'intelligence de l'homme n'atteignent guère tout leur développement que vers la vingt-huitième année ; chez la femme, au contraire, la ma'urité de Tesprit arrive à la dix-huitième année. Aussi n'a-t-elle qu'une raison de dix-huit ans bien strictement mesurée. C'est pour cela que les femmes restent toute leur vie de vrais entants. Elles ne voient que ce qui est sous leurs yeux, s'attachent au présent, prenant l'apparence pour la réalité et préférant les niaiseries aux choses les plus importantes. Ce qui distingue l'homme de l'animal c'est la raison ; confiné dans le présent, il se reporte vers le passé et songe à Tavenir : de là sa prudence, ses soucis, ses appréhensions fréquentes. La raison débile de la femme ne participe ni à ces avantages, ni à ces inconvénients; elle est affligée d'une myopie intellectuelle qui lui permet, par une sorte d'intuition, de voir d'une façon pénétrante les choses prochaines ; mais son horizon est borné, ce qui est lointain lui échappe. De là vient que tout ce qui n'est pas immédiat, le passé et l'avenir, agissent plus faiblement sur la femme que sur nous : de là aussi ce penchant bien plus fréquent à la prodigalité, qui parfois
13Î PENSJÎES ET FRAGMEiNTS.
touche à la démence. Au fond du cœur les femmes s'imaginent que les hommes sont faits pour gagner de l'argent et les femmes pour le dépenser ; si elles en sont empêchées pendant la vie de leur mari,elles se dédommagent après sa mort. Et ce qui contribue à les confirmer dans cette conviction, c'est que leur mari leur donne l'argent et les charge d'entretenir la maison. — Tant de côtés défectueux sont pourtant compensés par un avantage : la femme plus absorbée dans le moment présent, pour peu qu'il soit supportable en jouit plus que nous ; de là cet enjouement qui lui est propre et la rend capable de distraire et parfois de consoler l'homme accablé de soucis et de peines.
Dans les circonstances ditTiciles il ne faut pas dédai- 'gner de faire appel, comme oiitrefo's les Germains, aux conseils des femmes ; car elles ont une manière de concevoir les choses toute diliérente de la nôtre. Elles vont au but par le chemin le plus court, parce que leurs regards s'attachent, en général, à ce qu'elles ont sous la main. Pour nous, au con raire, notre rejard dépasse sans s'y arrêter les choses qui nous crèvent les yeux, et cherche bien au delà ; nous avons besoin d'être ramenés à une manière de voir plus simple et plus rapide. Ajoutez à cela que les femmes ont décidé. ncnt un esprit plus posé, et ne voient dans les choses que ce qu'il y a réellement ; tandis que, sous le coup de nos passions excitées, nous grossissons les objets, et nous nous peignons des chimères.
Les mêmes aptitudes natives expliquent la pitié, Thumanité, la sympathie que les femmes témoignent aux mahieureux, tandis qu'elles sont inférieures aux hommes
en tout ce qui touche à l'équité, à la droiture et à la scrupuleuse probité. A cause de la faiblesse de leur raison, tout ce qui est présent, visible et immédiat, exerce sur elles u;i emp're contre lequel ne sauraient prévaloir ni les abstractions, ni les maximes établies, ni les résolutions éner^ques, ni aucune considération du passé ou de l'avenir, de ce qui est éloigné ou absent Elles ont de la vertu les qualités premières et principales, mais les secondaires et les accessoires leur font
défaut Aussi l'injustice est-elle le défaut capital des
natures féminines. Gela vient du peu de bon sens et de réflexion que nous avons signalé, et ce qui aggrave encore ce défaut, c'est que la nature, en leur refusant la force, leur a donné, pour protéger leur faiblesse, la ruse en partage ; de là leur fourberie instinctive et leur invincible penchant au mensonge. Le lion a ses dents et ses griffes; l'éléphant, le sanglier ont leurs défenses, le taureau a ses cornes, la sèche a son encre, qui lui sert à brouiller Teau autour d'elle ; la nature n'a donné à la femme pour se défendre et se protéger que la dissi" mulation; cette faculté supplée à la force que l'homme puise dans la vigueur de ses membres et dans sa raison. La dissimulation est innée chez la femme, chez la plus (ine, comme chez la plus sotte. II lui est aussi naturel d'en user en toute occasion qu'à un an mal attaqué de se défendre aussitôt avec ses armes naturelles ; et en agissant ainsi, elle a jusqu'à un certain point conscience de ses droits : ce qui fait qu'il est presque impossible de rencontrer une femme absolument véridique et sincère. Et c'est justement pour cela qu'elle pénètre si aisément la dissimulation d'autrui et qu'il n'est pas
prudent d'en faire usage avec elle. — De ce défaut fondamental et de ses conséquences naissent la fausseté, l'infidélité, la trahison, l'ingratitude, etc. Les femmes aussi se parjurent en justice bien plus fréquemment que les hommes, et ce serait une question de savoir si on doit les admettre à prêter serment. — Il arrive de temps en temps que des dames, à qui rien ne manque, sont surprises dans les magasins en flagrant délit da vol.
Les hommes jeunes, beaux, robustes, sont destinés par la nature à propager l'espèce humaine, afin (jue celle-ci ne dégénère pas. Telle est la ferme volonté que ia nature exprime par les passions des femmes. C'est assurément de toutes les lois la plus ancienne et la plus puissante. Malheur donc aux intérêts et aux droits qui lui font obstacle. Ils seront, le moment venu, quoiqu'il arrive, impitoyablement écrasés. Caria morale secrète, inavouée et même inconsciente, mais innée des femmes, est celle-ci : « Nous sommes fondées en droit à tromper ceux qui s'imaginent qu'ils peuvent, en pourvoyant économiquement à notre subsistance, confisquer à leur profit les droits de l'espèce. C'est à nous qu'ont été confiés, c'est sur nous que reposent la constitution et le salut de l'espèce, la création de la génération future ; c'est à nous d'y travailler en toute conscience. » Mais les femmes ne s'intéressent nullement à ce principe supérieur m abstraclo, elles le comprennent seulement in concreto, et n'ont, quand l'occasion s'en présente,d'autre manière de l'exprimer que leur manière d'agir; e: sur ce sujet leur conscience les laisse bien plus en repos (lu'on r.e courrait le croire* car dans le fond le
pins obscur de leur cœur, elles sentent vaguement qu'en trahissant leurs devoirs envers l'individu, elles le remplissent d'autant mieux envers l'espèce qui a des droits infiniment supérieurs.
Gomme les femmes sont uniquement créées pour la propagation de l'espèce et que toute leur vocation se concentre en ce point, elles vivent plus pour l'espèce que pour les individus, et prennent plus à cœur les intérêts de l'espèce que les intérêts des individus. C'est ce qui donne à tout leur être et à leur conduite une certaine légère lé et des vues opposées à celles de l'hiimme : telle est l'origine de cette désunion si fréquente dans le mariage, qu'elle en est devenue presque normale.
Les hommes entre eux sont naturellement indifférents; les femmes sont, par nature, ennemies. Gela doit tenir à ce que l'odium figuUnum, la rivalité qui est restreinte chez les hommes à chaque corps de métier, embrasse chez les femmes toute Fespèce, car elles n'ont toutes qu'un même métier, qu'une même affaire. Dans la rue, il suffit qu'elles se rencontrent pour qu'elles échangent déjà des regards de Guelfes et de Gibelins. Il saute aux yeux qu'à une première entrevue deux femmes ont plus de contrainte, de dissimulation et de réserve que n'en auraient deux hommes en pareil cas. Pour la même raison les compliments entre femmes semblent plus ridicules qu'entre hommes.Remarquez en outre que l'homme parle en général avec queltiues égards et une certaine humanité à ses subordonnés même les plus infimes, mais il est insupportable de voir avec quelle hauteur une femme du monde s'adresse a une femme de classe inférieure, quand elle n'est pas à son service. Cela tient
peut-être à ce qu'entre femmes, les diiférences de rang sont infiniment plus précaires que chez les hommes et que ces différences peuvent être modifiées ou supprimées aisément ; le rang qu'un homme occupe dépend de mille considérations ; pour les femmes une seule décide de tout : l'homme à qui elles ont su plaire. Leur unique fonction les met sur un pied d'égalité bien plus marqué, aussi cherchent-elles à créer entre elles des différences do rang.
ïl a fallu que l'intelligence de l'homme fût obscurcie par l'amour pour qu'il ait appelé beau ce sexe de petite taille, aux épaules étroites, aux larges hanches et aux jambes courtes; toute sa beauté en effet réside dans l'instinct de l'amour. Au lieu de le nommer beau, il eût été plus juste de l'appeler Vinesthétique. Les femmes n'ont ni le sentiment, ni l'inteUigence de la musique, pas plus que de la poésie ou des arts plastiques ; ce n'est chez elles que pure singerie, pur prétexte, pure aflectation exploitée par leur désir de plaire. Elles sont incap J)'es de prendre une part désintéressée à quoi que ce soit, en voici la raison. L'homme s'etforce en toute chose de dominer directement soit par l'intelligence, soit par la force ; la femme, au contraire, est toujours et partout réduite à une domination absolument indirecte, c'esl-à-dire qu'elle n'a de pouvoir que par riiomme, et c'est sur lui seul qu'elle exerce une influence immédiate. En conséquence, la nature porte les femmes à chercher en toutes choses un moyen de conquérir l'homme, et l'intérêt q l'elles semblent prendre aux choses extérieures est toujours une feinte, un détour, c'est-à-dire pure coquetterie et pure smgerie.
Rousseau l'a dit : « Les femmes en général n'aiment aucun art, ne se connaissent à aucun et n'ont aucun génie (1). » Ceux qui ne s'arrêtent pas aux apparences ont pu le remarquer déjà. Il suffit d'observer par exemple ce qui occupe et attire leur attention dans ur concert, à l'opéra ou à la comédie, de remarquer le sansfaçon avec lequel, aux nlus beaux endroits des plus grands cliefs-d'œuvre, elles continuent leur caquelage. S il est VTai que les Grecs n'aient pas admis les femmes au spectacle, ils ont eu bien raison ; dans leurs théâtres Ton pouvait du moins entendre quelque chose. De notre temps, il serait bon d'ajouter 2iU millier taceat in ecclesia, un taceat millier in theatro, ou bien de substituer un précepte à l'autre, et de suspendre ce dernier en gros caractères sur le rideau de la scène. -— Mais que peuton attendre de mieux de la part des femmes, si l'on rétléchit que dans le monde entier, ce sexe n'a pu produire un seul esprit véritablement grand, ni une œuvre complète et originale dans les beaux-arts, ni en quoi que ce soit un seul ouvrage d'une valeur durable. Gela est saisissant dans la peinture ; elles sont pourtant aussi capables que nous d'en saisir le côté technique et elles cultivent assidûment cet art, sans pouvoir se faire gloire d'un seul chef-d'œuvre, parce qu'il leur manque justement cette objectivité de l'esprit qui est surtout nécessaire dans la peinture ; elles ne peuvent sortir d'elles-mêmes. Aussi le; femmes ordinaires ne sont même pas capables d'en sentir les beautés, car natiira non facil salins. Huarte, dans son ouvrage célèbre
(l) LeUre à d'AIembert, note XX.
BOURDEAU. — Schopenhauer. 8
« Examen de ingenios para las sciencias », qui date de 300 ans, refuse aux femmes toute capacité supérieure. Des exceptions isolées et partielles ne changent rien aux choses ; les femmes sont, et resteront, prises dans leur ensemble, les Philistins les plus accomphs et les plus incurables. Grâce à notre organisation sociale, absurde au suprême degré, qui leur fait partager le titre et la situation de l'homme si élevés qu'ils soient, elles excitent avec acharnement ses ambitions les moins nobles, et par une conséquence naturelle de cette absurdité, leur domination, le ton qu'elles imposent, corrompent la société moderne. On devrait prendre pour règle cette sentence de Napoléon l^^ : « Les femmes n'ont pas de rang. » Ghamfort dit aussi très justement : « Elles sont faites pour commercer avec « nos faiblesses, avec notre folie, mais non avec notre t raison. Il existe entre elles et les hommes des symt patines d'épiderme, et très peu de sympathies d'es- « prit, d'àme et de caractère. » Les femmes sont le sexus sequior, le sexe second à tous égards, fait pour se tenir à l'écart et au second plan. Certes, il faut épargner leur faiblesse, mais il est ridicule de leur rendre hommage, et cela même nous dégrade à leurs yeux. La nature, en séparant l'espèce humaine en deux
catégories, n*a pas fait les parts égales — C'est bien
ee qu'ont pensé de tout temps les anciens et les peuples de l'Orient ; ils se rendaient mieux compte du rôle qui convient aux femmes, ([ue nous ne le faisons avec notre galanterie à Tancienne mode française et notre stupide vénération, qui est bien l'épanouissement le plus complet de la sottise germano-chrétienne. Gela n'a
servi qu'à les rendre si arrogantes, si impertinentes : parfois elles me font penser aux singes sacrés de Bénarès, qui ont si bien conscience de leur dignité sacro-sainte et de leur inviolabilité, qu'ils se croient tout permis.
La femme en Occident, ce qu'on appelle la dame, se trouve dans une position tout à fait fausse, car la femme, le sexiis scquior des anciens, n'est nu'lement faite pour inspirer de la vénération et recevoir des hommages, ni pour porter la tête plus haute que l'homme, ni pour avoir des droits égaux aux siens. Les conséquence 3 de cetts fausse position ne sont que trop évidentes. Il serait à souhaiter qu'en Europe on remit à sa place naturelle ce numéro deux de l'espèce humaine et que l'on supprimât la dame, objet des railleries de l'Asie entière, dont Rome et la Grèce se seraient également moquées. Cette réforme serait au point de vue politique et social un véritable bienfait. Le principe de la loi salique est si évident, si indiscutable, qu'il semble inutile à formuler. Ce qu'on appelle à proprement parler la dame européenne est une sorte d'être qui ne devrait pas exister. Il ne devrait y avoif au monde que des femmes d'intérieur, appliquées au ménage, et des jeunes tilles aspirant à le devenir, et que l'on formerait non à l'arrogtance, mais au travail et à la soumission. C'est précisément parce qu'il y a des dames en Europe que les femmes de la classe inférieure, c'est-à-dire la grande majorité, sont infiniment plus à plaindre qu'en Orient (1).
(1) Schopenhauer cite en cet endroit le passage suivant de lord Byron {Letters and joumals bij Th. Moore, vol. II, p. 399), dont voici la traduction : « Réfléchi à la situation des
Les lois qui régissent le mariage en Europe supposent la femme égale de l'homme, et ont ainsi un point Je départ faux. Dans notre hémisphère monogame, se marier, c'est perdre la moitié de ses droits et doubler SCS devoirs. En tout cas, puisque les lois ont accordé aux femmes les mêmes droits qu'aux hommes, elles auraient bien dû aussi leur conférer une raison virile. Plus les lois confèrent aux femmes des droits et des honneurs supérieurs à leur mérite, plus elles restreignent le nombre d3 celles qui ont réellement part à ces faveurs, et elles enlèvent aux autres leurs droits naturels, dans la même proportion où elles en ont donné d'exceptionnels à quelques privilégiées. L'avantage que la monogamie et les lois qui en résultent accordent à la femme, en la proclamant l'égale de l'homme, ce qu'elle n'est à aucun point de vue, produit cette conséquence que les hommes sensés et prudents hésitent souvent à se laisser entraîner à un si grand sacrifice, à un pacte si inégal. Chez les peuples polygames chaque femme trouve quelqu'un qui se charge d'e'le, chez nous au contraire le nombre des femmes mariées est bien restreintetil y a un nombre infini de femmes qui restent sans protection, vieilles /illes véi^étant tristement, dans
femmes sous les anciens Grecs. — Assez convenable. Etat préjent, nn reste de la barbarie féodale du moyen âge — artificiel çt contre nature. Elles devraient s'occuper de leur intérieur ; m devrait les bien nourrir et les bien vèlir, mais ne les point mêler à la société. Elles devraient aussi être instruites de la religion, mais ignorer la poésie et la politique, ne lire que des àvres de piété et de cuisine. De la musique, du dessin, de la danse, et aussi un peu de jardinage et de labourage de temps en temps. Je les ai vues, en Épire, travailler à l'entretien des routes avec succès. Pourquoi non ? ne fanent- elles pas f ne sont-elles pas laitières ? »
les classes élevées de la société, pauvres créatures soumises à de rudes et pénibles travaux, dans les rangs inférieurs. Ou bien encore elles deviennent de misérables prostituées, traînant une vie honteuse et amenées par la force des choses à former une sorte de classe publique et reconnue, dont le but spécial est de préserver des dangers de la séduction les heureuses femmes qui ont trouvé des maris ou qui en peuvent espérer. Dans la seule ville de Londres, il y a 80,000 fdles publiques : vraies victimes de la monogamie, cruellement immolées sur l'autel du mariage. Toutes ces malheureuses sont la compensation inévitable de la dame européenne, avec son arrogance et ses prétentions. Aussi la polygamie est-elle un véritable bienfait pour les femmes considérées dans leur ensemble. De plus, au point de vue rationnel, on ne voit pas pourquoi, lorsrju'une femme souffre de quelque mal chronique, ou qu'elle n'a pas d'enfants, ou qu'elle est à la longue devenue trop vieille, son mari n'en prendrait pas une seconde. Ce qui a fait le succès des Mormons, c'est justement la suppression de cette monstrueuse monogamie. En accordant à la femme des droits au-dessus de sa nature, on lui a imposé également des devoirs au-dessus de sa nature; il en découle pour elle une source de malheurs. Ces exigences de classe et de fortune sont en effet d'un si grand poids que l'homme qui se marie commet une imprudence s'il ne fait pas un mariage brillant ; s'il souhaite rencontrer une femme qui lui plaise parfaitement, il la cherchera en dehors du mariage, et se contentera d'assurer le sort de sa maîtresse et celui de ses enfants. S'il peut le faire d'une façon juste, raisonnable,
suffisante et que la femme cède, sans exiger rigoureusement les droits exagérés que le mariage seul lui accorde, elle perd alors l'honneur, parce que le mariage est la base de la société civile, et elle se prépare une triste vie, car il est dans la nature de l'homme de se préoccuper outre mesure de l'opinion des autres. Si, au contraire, la femme résiste, elle court risque d'épouser un mari qui lui déplaise ou de sécher sur place en restant vieille fille ; car elle a peu d'années pour se décider. C'est à ce point de vue de la monogamie qu'il est bon de lire le profond et savant traité de Thomasius « De concuhinatii ». On y voit que chez tous les peuples civilisés de tous les temps, jusqu'à la Réforme, le concubinat a été une institution admise, jusqu'à un certain point légalement reconnue et nullement déshonorante C'est la réforme luthérienne qui l'a fait descendre de son rang, parce qu'elle y trouvait une justification du mariage des prêtres, et l'église catholique n*a pu rester en arrière.
H est inutile de disputer sir la polygamie, puisqu'on fait elle existe partout et qu'il ne s'agit que de l'organiser. Où trouve-t-on de véritables monogames ? Tous, du moins pendant un temps, et la plupart presque toujours, nous vivons dans la polygamie. Si tout homme a besoin de plusieurs femmes, il est tout à fait juste qu'il soit libre, et même qu'il soit obligé de se charger de plusieurs femmes ; celles-ci seront par là même rame- Dées à leur vrai rôle, qui est celui d'un être subordonné, et l'on verra disparaître de ce monde la damey ce monstrum de la civilisation européenne et de la bêtise germano-chrétienne, avec ses ridicules prétentions au
respect et à l^onneur ; plus de dames, mais aussi plus de ces malheureuses femmes, qui remplissent maintenant TEurope 1 —
... Il est évident que la femme par nature est destinée à obéir. Et la preuve en est que celle qui est placée dans cet état d'indépendance absolue contraire à sa nature s'attache aussitôt à n'importe quel homme par qui elle se laisse diriger et dominer, parce qu'elle a besoin d'un maître. Est-elle jeune, elle prend un amant ; est-elle vieille, un confesseur (1).
Le mariage est un piè:,e que la nature nous tend. — (M. 3o5.)
L'honneur des femmes, de même que l'honneur des hommes, est un « esprit de corps » (2) bien entendu. Le premier est de beaucoup le plus important des deux ; parce que dans la vie des femmes les rapports sexuels sont la grande affaire. — L'honneur pour une jeune fille consiste dans la confiance qu'inspire son innocence, et pour une femme dans sa fidélit-j à son mari. Les femmes attendent des hommes et exigent
(1) « Point d: jeune femme sans amant : point de vieilles dévotes sans an directeur. » Voltaire Dictionnaire philosophique art. dévot. — Schopenhaaer ne cite pas ici Voltaire.
(2) « Les femmes font cause commune ; elles sont liées par nn esprit de corps, par une espèce de confédération tacite, qui, comme les ligues «ecrètes d'un État, prouve peat-êlrela faiblesse du parti qui se croit obligé d'y avoir recours. "
CHAMrORT.
Schopenhauer a'a pas cJié celte pensée de Chamfort.
lii PENSÉES ET FRAGMENTS.
d'eux tout ce qui leur est nécessaire et tout ce qu'elles désirent. L'homme au fond n exi.e de la femme qu'une seule chose. Les femmes doivent donc s'arranger de telle manière que les hommes ne puissent obtenir d'elles cette chose unique qu'en échange du soin qu'ils s'engagent à prendre d'elles et des enfants futurs : de cet arrangement dépend le Jv nheur .le toutes les femmes. Pour robtenir,iI est indispensable qu'elles sesouliennent et fassent preuve d'esprit de corps. Aussi marchentelles comme une seule u mme et en rangs serrés vis-à-vis de l'armée des hommes, qui, grâce à la prédominance physique et intellectuelle, possèdent tous les biens terrestres ; voilà l'ennemi commun qu'il s'agit de vaincre et de conquérir, afin d'arriver par cette victoire à posséder les biens de la terre. La première maxime de l'honneur féminin a donc été qu'il faut refuser impitoyablement à l'homme tout commerce illégitime, afin de le ,contraindre au marii e comme à une sorte de capitulation ; seul moyen de pourvoir toute la gent féminine. Pour atteindre ce r 'sultat, la maxime précédente doit être rigoureusement respectée ; toutes les femmes ; vcc un véritable esprit de corps veillent à son o'écu'Jon. Une jeune fille qui a failli s'est rendue coupable de trahison envers tout son sexe, car si cette action se généralisait, l'intérêt commun serait compromis ; on la chasse de la communauté, on la couvre de lio i e ; elle se trouve ainsi avoir perdu son honneur. Toute femme doit la fuir comme une pestiférée. Un même sort attend la femme adultère parce qu'elle a manqué à l'un d^s termes de la capitulation consentie par le mari. Son exemple serait de nature à
ESSAI SUR LES FEMMES. Vl5
détourner les hommes de signer un pareil traité, et le salut de toutes les femmes en dépend. Outre cet honneur parliculier à son sexe, la femme adultère perd en outre l'honneur civil, parce que son action est une tromperie, un manque grossier à la foi jurée. L'on peut dire avec quelque indulgence « une jeune fille abusée » on ne dit piis « une femme abusée » . Le séducteur peut bien par hi mariage rendre l'honneur à la première, il ne peut pas le rendre à la seconde, même après le divorce. — A voir clairement les choses, on reconnaît donc qu'un esprit de corps utile, indispensable, mais bien calculé et fondé sur l'intérêt, est le principe de l'honneur des femmes : on ne peut nier son importance extrême dans la destinée de la femme, mais on ne saurait lui attril)uer une valeur absolue, au delà de la vie et des fins de la vie, et méritant qu'on lui sacrifie l'existence même...
Ce qui prouverait d'une manière générale que l'honneur des femmes n'a pas une origine vraiment conforme à la nature, c'est le nombre des viclimes sanglantes qui lui sont oifertes, infanticides, suicides des mères. Si une jeune fille qui prenl un amant, commet une véritable trahison envers son sexe, n'oublions pas que le pacte féminin avait été accepté tacitement sans engagement formel de sa part. Et comme dans la plupart des cas elle est la première victime, sa folie est infiniment plus grande que sa dépravation. — (P. L 388.)
L'amonr et la mort.— C est k l'humanité, et non à des individualités chétives et misérables, qu'on peut assurer la durée. — Ce que le sommeil est pour l'individu, la mort l'est pour l'espèce. — La volonté seule est indestructible. — Éternité de la matière. — Suprême indifférence de la nature devant la ruine des êtres qui, par la mort, retombent dans son sein.
La mort est le génie inspirateur, le musagète de la philosophie... Sans elle on eût difficilement philosophé.
- (w. II. 520.;
Naissance et mort appartiennent également à la vie, et SL' font contre-poids, l'une est la condition de l'autre; elles forment les deux extrémités, les deux pôles de toutes les manifestations de la vie. C'est ce que la plus sage des mythologies celle des Hindous, exprime par un symbole, en donnant comme attribut à Schiwa, le Dieu de la destruction, en même temps que son collier de têtes de morts, le Lingam, organe et symbole de la génération ; car l'amour est la compensation de la mort, son corrélatif essentiel. ils se neutrahsent, se suppriment
l'un l'autre. — Ainsi les Grecs et les Romains ornaient ces précieux sarcophages que nous voyons encore, de bas-reliefs figurant des fêtes, des danses, des noces, des chasses, des combats d'animaux, des bacchanales, en un mol des images de la vie la plus joyeuse, la plus animée, la [lus intense, jusqu'à des groupes voluptueux, jusqu'à des satyres accouplés à des chèvres. Leur but était évidemment de frapper l'esprit de la manière la plus sensible, par le contraste de la mort de l'homme que l'on [ leure, enfermé dans le tombeau, et de la vie immortelle delà nature (1). — (L. 86.)
La mort est la solution douloureuse du nœud formé par la génération avec volupté, c'est la destruction violente de l'erreur fondamentale de notre être ; le grand désabusement. -— (L. 91.)
L'individualité de la plupart des hommes est si misérable et si insignifiante qu'ils ne perdent rien par la mort : ce qui, en eux, peut encore avoir quelque valeur, c'est-à-dire les traits généraux d'humanité, — cela subsiste dans les autres hommes. C'est à l'humanité et non àl'individu qu'on peut assurer la durée. Si Ton accordait à l'homme une éternelle vie, la rigide immutabilité de son caractère et les bornes étroites de son intelligence
(1) V. Gœlhe. Épigrammes vénitiennes. I. La même pensée est expriméf
•n vers admiiables.
{Noie du traducteur.)
LA MORT. I'l9
lui sembleraîeut à la longue si monotones et lui inspireraient un si grand dégoût que pour en être débarrassé il finirait par préférer le néant. Exiger l'immortalité de l'individu, c'est vouloir perpétuer une erreur à l'infini. Car au fond toute individualité est une erreur spéciale^ une méprise, quelque chose qui ne devrait pas exister ; et le vrai but de la vie est de nous en délivrer. Ce qui le prouve bien c'est que la plupart des hommes, on peut dire tous les hommes, sont constitués de telle sortes qu'ils ne pourraient être heureux dans quelque monde où ils rêvent d'être placés. Si ce monde était exempt de misère et de peine, ils deviendraient la proie de l'ennui^ et dans la mesure où ils pourraient y échapper ils retomberaient dans les misères, les tourments, les souffrances. Il ne suffirait donc pas, pour conduire l'homme à un état meilleur, de le mettre dans un meilleur monde, il faudrait aussi de toute nécessité, le trans-former totalement, faire en sorte qu'il ne soit plus cequ'il est et qu'il devienne ce qu'il n'est pas. Il doit donc nécessairement cesser d'être ce qu'il est; cette condition^ préhminaire, la mort l'accomplit, et à ce point de voe^ on en conçoit la nécessité morale. Être placé dans un' autre monde, et changer totalement son être, c'est là? au fond une seule et même chose. — Mais une fois que^ la mort a mis fin à une conscience individuelle, serait'il à souhaiter que cette môme conscience soit ralluméede nouveau, pour durer une éternité ? Que contient-elle, la pluj)art du temps? rien autre chose qu'untorrent de pensées pauvres, étroites, terrestres, dessoucis sans fin ? Laissez-les donc une fois pour toutes reposer en paix. — (L. 89.)
BOURDEAU. — Schoî)enhaue*' 9
Il semble que la fin de toute activité vitale suit un merveilleux allégement pour la force qui Tentretient : c'est là ce qui explique peut-être cette expression de douce sérénité répandue sur le visage de la plupart des morts. — W. IL 536.)
Combien longue est la nuit du temps sans limites comparée au court rêve de la viel — (N. 216.)
Lorsqu'en automne on observe le petit monde des insectes, et que l'on voit que l'un se prépare un lit pour dormir le lourd et long sommeil d'hiver, que l'autre fait sa coque pour passer l'hiver à l'état de chrysalide et renaître un jour au printemps dans toute sa jeunesse et dans toute sa perfection, et qu'enlîn la plupart, songeant à prendre leur repos dans les bras de la mort, se contentent de placer avec soin leur œuf à l'endroit favorable, pour renaître un jour rajeunis, dans un nouvel être, — qu'est-ce autre chose que la doctrine de l'immortalité enseignée par la nature? Elle voudrait nous faire comprendre qu'entre le sommeil et la mort il n'y a pas de différence radicale, que l'un pas plus que l'autre ne met Texistence en péril. Le soin avec lequel l'insecte prépare sa cellule, son trou, son nid, ainsi que la nourriture pour la larve qui doit nai*,re au printemps prochain, et cela fait, meurt tranquille, — ressemble tout à fait au soin avec lequel un homme range le soir son vêtement et prépare son déjeuner pour ie lendemain puis va dormir en paix.
LA MORT. t5l
Et cela ne pourrait avoir lieu si l'insecte qui doit mourir à l'automne, considéré en lui-même et dans sa véritable essence,n'était pas identique à celui qui doit se développer au printemps, aussi bien que l'homme qui se coujlie, est le même que celui qui seljve.
(W. Il, 545.)
Voyez votre chien ; comme il est là tranquille et bon enfant. Des milliers de chiens ont dû mourir, avant que celui-ci vînt à la vie. Mais la disparition de tous ceuxlà, n'a touché en rien à l'idée du chien : cette idée n'a été nullement obscurcie par leur mort. Voilà pourquoi votre chien est aussi frais, aussi animé de jeunes forces que si ce jour était son premier jour, et s'il ne devait pas avoir de fm ; à travers ses yeux brille le principe indestructible qui est en lui^ Varchœus.
Qu'est-ce donc que la mort a détruit à travers des milliers d'années?— Ce n'est pas le chien, il est là devant vous n'ayant souffert aucun dommage ; il n'y a que son ombre, sa figure que la faiblesse de notre connaissance ne peut percevoir que dans le temps. (W. II, 533.)
La matière par sa persistance absolue nous assure une indestructibilité en vertu de laquelle ce !ui quj serait incapa!)le d'en concevoir une autre, pourrait se consoler par l'idée d'une certaine immortalité. — « Quoi ? dira-t-on, la persistance d'une pure poussière, d'une matière brute, ce serait là la continuité de notre être?
La connaissez- vous donc cette poussière, savez- vous donc ce qu'elle est et ce qu'elle peut? Avant de la mépriser, apprenez à la connaître. Cette matière qui n'est que poussière et que cendre , bientôt dissoute dans l'eau, va devenir un cristal, briller de l'éclat des métaux, jeter des étincelles électriques, manifester sa puissance magnétique..., se façonner en plantes et en animaux, et de son sein mystérieux développer enfin cette vie dont la perte tourmente tellement votre esprit borné. Durer sous la forme de cette matière n'est-ce donc rien î