‹ Pensées et fragmentsChapitre 6 sur 12 · W. II · texte numérisé non relu

W. II

Nous ne connaissons pas de plus grand jeu de dés que le jeu de la naissance et de la mort; préoccupés, intéressés, anxieux à l'extrême nous assistons à chaque partie, car à nos yeux tout y est engagé. — Au contraire, la nature qui ne ment jamais, la nature, toujours franche et ouverte, s'exprime sur ce sujet d'une façon toute différente : elle dit que la vie ou la mort de l'individu ne lui importe en rien ; c'est ce qu'elle exprime en livrant la vie de l'animal et aussi de l'homme aux moindres hasards, sans faire aucun effort pour les sauver. Considérez l'insecte sur votre chemin : le moindre écart involontaire de votre pied décide de sa vie ou de sa mort. Voyez la limace des bois, dépourvue de tout moyen de fuir, de se défendre, de tromper, de se cacher, proie exposée à tout venant ; voyez le poisson jouer libre d'inquiétude dans le lilet encore ouvert ; la grenouille que sa lenteur empêche de fuir et d'échapper ; l'oiseau sous l'œil du faucon qui plane au-dessus de lui et qu'il

ne voit pas ; la brebis que le loup épie caché dans le bois; toutes ces victimes faibles, désarmées, imprudentes, errent, au milieu de dangers ignorés, qui à tout instant les menacent. La nature en abandonnant ainsi sans résistance ses organismes, œuvres d'un art infini, non-seulement à l'avidté du plus fort, mais au hasard le plus aveugle, à l'humeur du premier imbécile qui passe, à la méchanceté d3 l'enfant, —la nature exprime par là, en son style laconique, oraculaire, que Tanéantissement de ces êtres lui est indifférent, ne lui saurait nuire, ne signifie rien, et qu'en des cas pareils la

cause est aussi indifférente que l'effet

Quand donc cette mère souveraine, universelle, expose sans aucun scrupule ses enfants à mille dangers imminents, elle sait que lorsqu'ils succombent, c'est pour retomber dans son sein où elle les tient cachés; leur mort n'est qu'un badinage, un jeu léger. Il en est de l'homme comme des animaux. L'oracle de la nature s'étend à nous ; notre vie ou notre mort ne l'émeut pas, et ne devrait pas nous émouvoir ; car nous faisons aussi partie de la nature (1). (W. II. 541.)

(1) « La mort, dit Buffon, ce chanjrement d'étal si marqué, si redonlé, n'est « dans la nature que la dernière nuance d'un état précédent... Pourquoi « donc craindre *a mort, pourquoi redouter cet instant, puisqu'il est préparé « par une infinité d'autres instants du même ordre, puisque la mort est « aussi naturelle que la vie, et que l'une et l'autre nous arrivent de la « même façon, sans que nous le sentions, sans que nous paissions nous en « apercevoir ? » De la vieillesse et de la mort.

Il n'en est pas moins vrai qu'en dépit de toute science, de toute foi, de toute sagesse et de toute réflexion, l'homme déraisonne on présence de la mort, de même qu'il est pris de vertige dès que l'amour s'est emparé de Ini. La disparition de l'être, comme la création de l'être, nous trouble eC Doni égare. Ni l'amour, ni la mort ne se peuvent regarder flxement.

(Note du traducteur.)

Ces considérations nous ramènent à notre propre espèce, et si nous regardons en avant vers un avenir très éloigné, et que nous cherchions à nous représenter les générations futures avec leurs millions d'individus humains, différents de nous par leurs mœurs et leurs costumes, nous nous posons cette question : d'où viendront-ils tous? où sont-ils m .intenant? — où est le riche sein du néant, gros du monde, qui cache encore les générations à venir ?

Mais à celte demande, il faut sourire et répondre : où pourrait- il être sinon où toute réalité a été et sera, dans le présent et dans ce qu'il contient, dans toi, par conséquent , questionneur insensé , toi qui méconnais ta propre essence, et ressembles à la feuille sur l'arbre, lorsqu'à l'automne, se flétrissant et pensant qu'elle va tomber, elle se lamente sur sa chute et ne veut pas se consoler à la vue de la fraîche verdure dont au printemps l'arbre sera paré. Elle dit et gémit : « ce n'est plus moi, ce sont de tout autres feuilles. » — Oh ! feuille insensée t où veux-tu donc aller, et d'où les autres feuilles pourraient-elles venir? Où est ce néant dont tu crains l'abîme ? — Reconnais donc ton être même dans cette force intime, cachée, toujours agissante de l'arbr. , qui à travers toutes ses générations de feuilles n'est atteint ni par la naissance ni par la mort. N'en est-il pas des générations des hommes comme de celles des feuilles ?

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