‹ Pensées et fragmentsChapitre 7 sur 12 · W. II. S · texte numérisé non relu

W. II. S

L'art est une délivrance. Il affranchit du vouloir et par suite de la douleur. — Il rend les images de la vie pleines de charme. — Sa mission est d'en reproduire toutes les nuances, tous les aspects. — Poésie lyrique. — Tragédie, comédie. — Peinture. — Musique ; l'action du génie y est plus sensible que partout ailleurs.

Tout désir naît d'un besoin, d'une privation, d'une souffrance. En le satisfaisant on l'apaise ; mais pour un de satisfait, combien d'inassouvis I De plus, le désir dure longtemps, les exigences sont infinies, la jouissance est courte et étroitement mesurée. Et même ce plaisir enfin obtenu n'est qu'apparent : un autre lui succède, le premier est une illusion dissipée, le second une illusion qui dure encore. Rien au monde n'est capable d'apaiser la volonté, ni de la fixer d'une manière durable : le plus qu'on puisse obtenir de la destinée ressemble toujours à Taumône qu'on jette au pieu du mendiant, et qui n'entretient sa vie aujourd'hui que pour prolonger son tourment le lendemain. Ainsi tapi que nous sommes sous la domination des désirs, sous l'empire de la volonté, tant que nous nous abandonnons aux espérances qui nous pressent, aux craintes

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qui nous persécutent, il n^est pour nous ni repos ni èonlieur durable. Que nous soyons acharnés à quelque poursuite ou que nous fuyions devant quelque mefiace, agités par l'attente ou l'appréhension, au fond «ela revient au même : les soucis que nous causent les exigences de la volonté sous toutes les formes, ne cessent de troubler et de tourmenter notre existence. Ainsi l'homme, esclave du vouloir, est continuellement rivé à la roue d'Ixion, il verse toujours dans le tonneau des ©anaïdes, il est le Tantale dévoré de la soif éternelle.

Mais lorsqu'une circonstance étrangère , ou notre harmonie intérieure, nous soulève un instant hors du torrent infini du désir, délivre Tesprit de l'oppression de la volonté, détourne notre attention de tout ce qui la sollicite, et que les choses nous apparaissent dégagées de ions les prestiges de l'espérance, de tout intérêt propre, comme des objets de contemplation dés'ntéressée et non de convoitise ; c'est alors que ce repos , vainement cherché dans les routes ouvertes du désir mais qui nous a toujours fui, se présente en quelque sorte de lui-même, et nous donne le sentiment i!e la paix dans la plénitude. C'est là cet état libre de douleurs que célébrait Épicure comme le plus grand de tous les biens, comme la félicité des dieux ; car nous sommes alors pour un instant af- (ranchis de la lourde pression de la volonté, nous célébrons le Sabbat après les travaux forcés du vouloir, la

roue d'Ixion s'arrête Qu'importe alors qu'on voie le

coucher du soleil à la fenêtre d'un palais, ou à travers les barreaux d'une prison I

Accord intime, prédominance de la pensée pure sur le vouloir cela peut se oroduire en tout lieu. Témoins

ces admirables peintres hollandais, qui ont su voir d'une façon si objective des objets si minimes, et qui nous ont laissé une preuve si durable de leur détachement et de leur placidité d'esprit dans les scènes d'intérieur. J.e spectateur ne peut les considérer sans en être touché, sans se représenter Tétat d'esprit de l'artiste, tranquille,' paisible, plein de sérénité, tel qu'il le fallait pour fixer son attention à des objets insignifiants, indifférents, et les reproduire avec tant de sollicitude ; et l'impression est d'autant plus forte que par un retour sur nousmêmes, nous sommes frappés du contraste de ces peintures si calmes avec nos sentiments toujours obscurcis, toujours agités d'inquiétudes et de désirs. (L. 95 ) '

Tl suffît de jeter du dehors un regard désintéressé sur tout homme, toute scène de la vie, et de les reproduire par la plume ou par le pinceau pour qu'ils paraissent aussitôt pleins d'intérêt et de charme, et vraiment dignes d'envie; mais se trouve-t-on aux prises avec cette situation, est-on cet homme même, oh I alors, comme on dit souvent, le diable seul y pourrait tenir. C'est la pensée de Gœthe.

De tont ce qui aons chagrine dans la tie La peinture nous plaît...

Quand j'étais jeune, il fut un temps où je m'efforçais sans cesse de me représenter tous mes actes, comme s'il s'agissait d'un autre, - probablement pour en mieux jouir.

Les choses n'ont d'attrait qu'autant qu'elles ne nous

touchent pas. La vie n'est jamais belle, il n'y a que les tableaux de la vie qui soient beaux, lorsque le miroir de la poésie les é;lai;e et les réfléJiit, surtout dans la jeunesse quand nous ne savons pas encore ce que c'est que de vivre. (L. 97.)

Saisir l'inspiration au vol et lui donner un corps dans les vers, telle est l'œuvre de la poésie lyrique. Et c'est cependant l'humanité entière, dans ses profondeurs intimes, que reflète le vrai poète lyrique ; et tous les sentiments que des millions de générations passées, présentes et futures ont éprouvés et éprouveront, dans les mêmes circonstances qui se reproduiront toujours, trouvent dans la poésie leur vive et fidèle expression... Le poète est l'homme universel : tout ce qui a agité le cœur d^un homme, tout ce que la nature humaine, en toutes circonstances, a pu éprouver et produire, tout ce qui habite et fermente dans un être mortel, — c'est là son domaine qui s'étend à toute la nature. Aussi le poète peut-il aussi bien chanter la volupté que le mysticisme, être Angélus Silésius ou Ana'^réon, écrire des tragédies ou des comédies, représenter les sentiments nobles ou vulgaires selon son humeur et sa vocation. Nul ne saurait prescrire au poète d'être noble, élevé, moral, pieux et chrétien, d'être ou de n'être pas ceci ou cela, car il est le miroir de l'humanité et lui présente l'image claire et fidèle de ce qu'elle ressent. (L. 123.)

LAKT. lyj

C est un fait très remarquable et très digne d'atten (ion, que le but de toute haute poésie soit la représentation du cote eflrayant de la nature humaine, la douleur sans nom, les tourments des hommes, le triomphe de la méchanceté, la domination ironique du hasard l'irrémédiable chute du juste et de l'innocent: c'est là un signe remarquable de la constitution du monde et de

'f "*^"'« Ne voyons-nous pas dans la tragédie les

plus nobles êtres, après de longs combats et de lon-^ues souifrances, renoncer pour toujours aux buts qu'ils poursuivaient jusqu'alors avec tant de violence, ou se détourner de toutes les jouissances de la vie volontairement et avec joie : ainsi le prince de Galderon; Gretchen dans Faust, Haralet que son cher Horatio suivrait volontiers, mais qui lui promet de rester et de respirer encore • quelque temps dans un monde si rude et si traversé de douleurs, pour raconter le sort d Hunlet et purifier «a mémoire; de même aussi la Pucelle dOrléans, la fiancée de Messins : tous meurent purifiés par les souffrances, c'est-à-dire après que la volonté de vivre est déjà morte en eux...

Le vrai sens de la tragédie est cette vue profonde, que /es fautes expiées par le héros ne sont pas ses fautes à lui, mais les fautes héréditaires, c'est-à-dire le crime même d'exister :

Pncs el delilo major

Del hombre es habcr naciio.

La tendance et le dernier but de la tragédie, étant de nous incliner à la résignation , à la négation de la rolonté de vivre, la comédie au contraire nous excite à ii' ivre et nous encourage. Il est vrai, la comédie comme ioute représentation de la vie humaine, nous met inévitablement sous les yeux les souffrances et les côtés répugnants, mais ellene nous les montre quecomme des maux passagers, qui finissent par se perdre dans une joie finale, £omme un mélange de succès,de victoires et d'espérances .qui triomphent à la fin ; et en outre elle fait ressortir ce qu^il y a de constamment gai, de toujours risible, jusque ians les mille et une contrariétés de la vie^ afin de nous ;/naintenir en belle humeur, quelles que soient les circonsiances. Elle affirme donc, comme dernier résultat, que la vie prise dans son ensemble est très bonne, et surtout drôle et parfaitement amusante. Il faut bien entendu se hâter de laisser tomber le rideau sur le dénoûment joyeux, afin que nous ne puissions pas voir ce qui arrive ensuite ; tandis qu'en général la tragédie finit de telle jsorte que rien ne peut plus arriver. (W. II. 500.)

Le poète épique ou dramatique ne doit pas ignorer 'qu'il est le destin, et qu'il doit être impitoyable comme îlui, — il est en même temps le miroir de l'humanité, el •doit produire sur la scène des caractères mauvais et ^parfois irfàmes, des fous, des sots, des esprits étroits, de temps en temps un personnage raisonnable ou prudent, ^u bon, ou honnête, et bien rarement, comme la plus singulière des exceptions, une nature généreuse.— Dans

tout Homère, il n'y a pas, ce me semble, un caractère vraiment généreux, bien qu'il y en ait beaucoup de bons et d'honnêtes ; dans tout Shakespeare,on en trouve bien un ou deux, et encore dans leur noblesse ils n'ont rien de surhumain, c'est Gordelia, Coriolan ; il serait difficile d'en compter davantage, tandis que les autres s'y

croisent en foule Dans Minna de Barnhelm de

Lessing, il y a excès de scrupule et de générosité noble de tous côtés. De tous les héros de Gœthe combinés et réunis,on formerait difficilement un caractère d'une générosité aussi chimérique que le marquis de Posa (1). — (L. 125.)

Il n'est pas d'homme ni d'action qui n'ait son importance : chez tous et à travers tout, se développe plus ou moins l'idée de l'humanité. Il n'y a pas de circon tance dans la vie humaine qui soit indigne d'être reproduite par la peinture. Aussi se montre-t-on injuste envers les admirables peintres de l'école hollandaise, lorsqu'on se borne à louer leur habileté technique ; pour le reste on les regarde de haut, avec dédain, parce qu'ils représentent le plus souvent des traits de la vie commune et que l'on n'attache d'importance qu'aux sujets historiques ou religieux. Il faudrait d'abord songer que l'intérêt d'une action n'a aucun rapport avec son importance extérieure, et qu'il y a quelque fois entre les deux une grande différence.

L'importance extérieure d'une action se mesure à ses

(1) Dans Don Carlos^ de Schiller.

conséquences pour le monde réel et dans le monde réel. Son importance intérieure, c'est la vue profonde qu'elle nous ouvre sur l'essence même de l'humanité en mettant en pleine lumière certains côtés de cette nature souvent inaperçus, en choisissant certaines circonstances favo* râbles ou les particularités s'expriment et se développent. L'importance intérieure vaut seule pour l'art, l'importance extérieure pour l'histoire. L'une et l'autre sont absolument indépendantes, et peuvent également se trouver séparées ou réunies. Un acte capital dans l'histoire peut, considéré en lui-même, être de la dernière banalité, de la dernière insignifiance : et réciproquement, une scène de la vie journalière, une scène d'intérieur, peut avoir un grand intérêt idéal, si elle met en pleine et brillante lumière des êtres humains, des actes et des désirs humains jusque dans les replis les plus cachés.Qnelles que soient l'importance du but poursuivi et les conséquences de l'acte, le trait de nature peut rester le même : ainsi, par exemple, que des ministres penchés sur une carte se disputent des territoires et des peuples, ou bien que des paysans dans une auberge se querellent pour une partie de cartes ou un coup de dés, il n'importe guère; de même qu'il est indifférent de jouer aux échecs avec des pions en or ou avec des figures de bois. (L. 104.)

La musique n'exprime jamais le pliénomène, mais uniquement l'essence intime, l'en soi de tout phénomène, en un mot la volonté même. Aussi n'exprime-

t-elle pas telle joie spéciale ou définie, telles ou telles tristesses, lelle douleur, tel effroi , tel transport, tel plaisir, tel calme d'esprit, mais la joie même, la tristesse, la douleur, l'eiFroi, les transports, le plaisir, le calme d'esprit ; elle n'en exprime que l'essence abstraite et générale, en dehors de tout motif et de touto circonstance. Et pourtant dans cette quintessence abstraite, nous savons parfaitement la comprendre. (L. 128.)

L'invention de la mélodie, la découverte de tous les secrets les plus profonds de la volonté et de la sensibilité humaine, c'est là l'œuvre du génie. L'action du génie y est plus visible que partout ailleurs, plus irréfléchie, plus libre de toute intention consciente, c'est une véritable inspiration. L'idée, c'est-à-dire la connaissance préconçue des choses abstraites et positives est ici, comme partout dans l'art, absolument stérile : le compositeur révèle l'essence la [)lus intime du monde et exprime la sagesse la plus profonde, dans une langue que sa raison ne comprend pas ; de même qu'une somnambule donne des réponses lumineuses sur des choses, dont, éveillée, elle n'a aucune connuissance. (L. 129.)

Ce qu'il y a d'intime et d'inexprimable dans toute musique, ce qui nous procure la vision rapide et passagère d'un paradis à la fois familier et inaccessible, que nous comprenons et que nous ne saurions pourtant expliquer, c'est qu'elle donne une voix aux profondes

et sourdes agitations de notre être, en dehors de toute réalité, et par conséquent sans souffrance. (L. 129.)

De même qu'il y a en nous deux dispositions essentielles du sentiment, soit la gailé ou du moins l'enjoûmeat, soit l'afïliction ou du moins la mélancolie, ainsi la musique a deux tonalités générales correspondantes, le dièze et le bémol, et elle se tient presque toujours dans l'une ou dans l'autre. Mais en vérité n'est-il pas extraordinaire qu'il y ait un signe exprimant la douleur, qui ne soit douloureux ni physiquement ni même par convention, et pourtant si expressif que personne ne s'y peut méprendre, à savoir le bémol ? Par là on peut mesurer à quelle profondeur la musique plonge dans la nature intime de l'homme et des choses. — Chez les peuples du Nord, dont la vie est soumise à de dures conditions, surtout chez les Russes, c'est le bémol qui domine, même dans la musique d'église.

L'allégro en bémol est très fréquent dans la musique française, et très caractéristique ; c'est comme si quelqu'un se mettait danser avec des souliers qui le gênent.

Les phrases courtes et claires de la musique de danse aux allures rapides, ne semblent parler que d'un bonheur commun, facile à atteindre ; au contraire Tallegro maestoso avec ses grandes phrase, ses largej avenues, ses longs détours, exprime un effort grand et noble, vers un but lointain que l'on finit par atteindre.

l'art. 165

L'adagio nous parle des souffrances d'un grand et noble effort, qui méprise toute joie mesquine. Mais ce qu'il y a de plus surprenant, c'est l'effet du bémol et du dièze. N'est-il pas étonnant que le changement d'un demi-ton, l'introduction d'une tierce mineure au lieu d'une majeure, donne aussitôt une sensation inévitable de peine et d'inquiétude, dont le dièze nous délivre immédiatement. L'adagio en bémol s'élève jusqu'à l'expression de la plus haute douleur, il devient une plainte déchirante. La musique de danse en bémol exprime la déception d'un bonheur médiocre, qu'on aurait dû dédaigner, elle semble nous décrire la poursuite de quelque but inférieur obtenu enfin à travers bien des efforts et des ennuis. (W. L 308.)

Une symphonie de Beethoven nous découvre un ordre merveilleux sous le désordre apparent ; c'est comme un combat acharné, qui l'instant d'après se résoud en un bel accord : c'est là le <f reriim concordia discors » — une image fidèle et accomplie de l'essence de ce monde, qui roule à travers l'espace sans hâte et sans repos, dans un tumulte indescriptible de formes sans nombre, qui s'évanouisseat incessamment. Mrs en même temps à travers cette symphonie parlent toutes les passions, toutes les émotions humaines : joie, tristesse , amour, haine , effroi, espérance, avec des nuances infinies , et pourtant tout abstraites, sans rien qui les distingue nettement les unes des autres. C'est une forme sans matière, comme un monde d'esprits aériens.

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