‹ Pensées et fragmentsChapitre 8 sur 12 · W. II · texte numérisé non relu

W. II

Après avoir longtemps médité sur l'essence de la musi [ue, je vous recommande la jouissance de cet art comme la plus exquise de toutes. Il n'en est pas qui agisse plus directement, plus profondément, parce qu'il n'en est pas qui révèle plus directement et plus profondément la véritable nature du monde. Écouter de grandes et belles harmonies, c'est comme un bain de l'esprit : cela purifie de toute souillure, de tout ce qui est mauvais, mesquin ; cela élève l'homme et le met en accord avec les plus nobles pensées dont il soit capable, et alors il sent clairement tout ce qu'il vaut, ou plutôt tout ce qu'il pourrait valoir. (N. 373.)

Lorsque j'entends de la musique, mon imagination joue souvent avec cette pensée que la vie de tous les hommes et ma propre vie ne sont que des songes d'un esprit éternel, l)ons et mauvais songes, dont clia([ue morl est un réveil. (M. 732.)

Trois degrés, Tégoïsme, la pitié, l'ascétisme.

L'égoïsme est sans bornes ; c'est pour le dissimuler que lea hommes ont inventé la politesse, c'est pour le régler et le contraindre qu'ils ont institué l'État.

La pitié, seul fondement de la morale, naît du sentiment de l'identité de tous les hommes et de tous les êtres, et doit s'étendre aux animaux.

L'ascétisme s'élève jusqu'au renoncement volontaire, jusqu'à la chasteté absolue, jusqu'à la négation du vouloir vivre. L'art n'est qu'une délivrance passagère, l'ascétisme, c'est la libération définitive; il procure la paix durable. Accord entre les ascètes de toutes les religions et de tous les temps.

La vertu ne s'enseigne pas, non plus que le génie ; ridée que Ton se fait de la vertu est stérile, et ne peut servir que d'instrument^ comme les choses techniques en matière d'art. Espérer que nos systèmes de morale et nos éthiques puissent faire des gens vertueux, nobles et saints , est aussi insensé que d'imaginer que nos traités d'esthétique puissent produire des poëtes, des sculpteurs, des peintres et des musiciens. (L. 157.)

Il n'y a que trois ressorts fondamentaux des actions humaines, et tous les motifs possibles n'ont de prise

que sur ces trois ressorts. C'est d'abord a) régoïsme, qui veut son propre bien (il est sans bornes) ; h) la méchanceté, qui veut le mal d'autrui (elle va jusqu'à l'extrême cruauté); c) la pitié, qui veut le bien d'autrui (elle va jusqu'à la générosité, la grandeur d'àme). Toute action humaine doit être ramenée à Tun de ces trois mobiles, ou même à deux à la fois. (L. 1G2.)

l'kgoisme.

L'égoïsme inspire une telle horreur, que nous avons inventé la politesse pour le cacher comme une partie honteuse, mais il perce à travers tous les voiles, et se trahit en toute rencontre oii nous nous efforçons instinctivement d'utiliser chaque nouvelle connaissance pour servir à l'un de nos innombrables projets. Notre première pensée est toujours de savoir si tel homme peut nous être bon à quelque chose. Np peut-il nous servir, il n'a plus aucune valeur... Nous soupçonnons si bien ce même sentiment chez les autres, que, s'il nous arrive de demander un conseil ou un renseignement, nous perdons toute confiance en ce qu'on nous dit, pour peu que nous supposions qu'on y ait un intérêt quelconque ; car nous pensons aussitôt que notre conseiller veut se servir de nous comme d'un instrument ; et nous attribuons son avis moins à la prudence de sa raison qu'à ses intentions secrètes, si grande que

soit la première, si faibles et lointaines que soient les secondes. (L. 163.)

L'éofoïsme, par nature, est sans bornes : l'homme n*a qu'un désir absolu, conserver son existence, s'affranchir de toute douleur, même de toute privation ; ce qu'il veut, c'est la plus grande somme possible de bien-être, c'est la possession de toutes les jouissances qu'il est capable d'imaginer, et qu'il s'ingénie à varier et à développer sans cesse. Tout obstacle qui se dresse entre son égoïsme et ses convoitises excite son humeur, sa colère, sa haine : c'est un ennemi qu'il faut écraser. Il voudrait autant que possible jouir de tout, posséder tout ; ne le pouvant, du moins voudrait-il tout dominer: « Tout pour moi, rien pour les autres » ,c'est sa devise. L'égoïsme est colossal, l'univers ne peut le contenir. Car si l'on donnait à chacun le choix entre l'anéantissement de l'univers et sa propre perte, je n'ai pas besoin de dire que'le serait sa réponse. Chacun se fait le centre du monde, rapporte tout à soi; il n'y a pas jusqu'aux grands bouleversements des empires , que l'on ne considère tout d'abord au point de vue de son intérêt, si infime, si lointain qu'il puisse être. Y a-t-il contraste plus saisissant ? d'une part, eet intérêt supérieur, exclusif, que chacun prend à soi-même, et de l'autre, ce regard indifférent qu'il jette sur tous les hommes. C'est même une chose comique, que cette conviction de tant de gens agissant comme s'ils avaient seuls une existence réelle, et que leurs semblables ne fussent que de vaines ombres, de purs fantômes. (E. 196.)

Pour peindre d'un trait l'énormité de l'égoïsme dans une hyperbole saisissante, je me suis arrêté à celle-ci : « Bien des gens seraient capables de tuer un homme pour prendre la graisse du mort, et en frotter leurs bottes. » Je n'ai qu'un scrupule : est-ce bien là une hyperbole?

L'É(at, ce chef-d'œuvre de l'égoïsme intelligent et raisonné, ce total de tous les égoïsmes individuels, a remis les droits de chacun aux mains d'un pouvoir infiniment supérieur au pouvoir de l'individu, et qui le force à respecter les droits des autres. C'est ainsi que sont rejetés dans l'ombre l'égoïsme démesuré de presque tous, la méchanceté de beaucoup, la férocité de quelques-uns : la contrainte les tient enchaînés, il en résulte une apparence trompeuse. Mais que le pouvoir protecteur de l'État se trouve, comme il arrive parfois, éludé ou paralysé , on voit éclater au grand jour les appétits insatiables, la sordide avarice, la fausseté secrète, la méchanceté, la perfidie des hommes, et alors, nous reculons, nous jetons les hauts cris, comme si nous nous heurtions à un monstre encore inconnu ; pourtant sans la contrainte des lois, sans le besoin qu'on a de l'honneur et de la considération, toutes ces passions triompheraient chaque jour. L faut lire les causes célèbres, l'histoire des temps d'anarchie pour savoir ce quil y a au fond de l'homme, ce que vaut sa moralité I Ces milliers d'êtres qui sont là sous nos yeux, s'obligeant mutuellement à respecter la paix, au fond ce sont autant

de tigres et de loups, qu'une forte muselière empêche seule de mordre. Supposez la force publique supprimée, la muselière enlevée, vous reculeriez d'eiï'roi devant le spectacle qui s'offrirait à vos yeux, et que chacun imagine aisément ; n'est-ce pas avouer combien vous faites peu de fond sur la religion, la conscience, la morale naturelle, quel qu*en soit le fondement ? C'est alors cependant, qu'en face des sentiments égoïstes, antimoraux, livrés à eux-mêmes, on verrait aussi le véritable instinct moral dans l'homme se révéler, déployer sa puissance, et montrer ce qu'il peut faire ; et l'on verrait qu'il y a autant de variété dans les caractères moraux qu'il y a de variétés d'intelligence, ce qui n'est pas peu dire.

La conscience a-t-elle son origine dans la nature ? On en peut douter. Du moins, il y a aussi une conscience bâtarde, conscientia spiiria, que l'on confond souvent avec la vraie. L'angoisse et le repentir causés par nos actes ne sont pas autre chose souvent que la crainte des" conséquences. La violation de certaines règles extérieures, arbitraires et même ridicules, éveille des scrupules tout à fait analogues à des remords de conscience. C'est ainsi que certains juifs seront obsédés à l'i lée d'avoir fumé une pipe chez eux le samedi, contrairement au précepte de Moïse, chapitre xxxv, § 3 : € vous n'allumerez aucun feu le jour du sabbat dans vos maisons. » Tel gentilhomme, tel officier ne se console pas d'avoir en quelque occasion manqué aux règles de ce code des fous, qu'on appelle le point d'honneuFi

si bien que plus d'un ne pouvant tenir sa parole ou satisfaire aux exigences du code de l'honneur, s'est brûlé la cervelle. (J'en connais des exemples.)Le même homme pourtant chaque jour, d'un cœur léger, violera sa parole, pourvu qu'il n'ait pas ajouté ce mot fatidique^ ce Schiboleth : sur Vhonneur. En général toute inconséquence, toute imprévoyance, toute action contraire à nos projets, à nos principes, à nos conventions de quelque nature qu'elles soient, et même toute indiscrétion, toute maladresse, toute balourdise, laissent après elles un ver qui nous ronge en silence, une épine enfoncée dans le cœur. Bien des gens s'étonneraient, s'ils voyaient de quels éléments se compose cette conscience, dont ils se font une idée si grandiose : environ 1/5 de c.ainte des hommes ; 1/5 de craintes religieuses ; 1/5 de préjugés ; 1/5 de vanité ; 1/5 d'habitude ; autant vaudrait dire comme cet anglais : Je ne suis pas assez riche pour me payer une conscience : / cannot afford to keep a conscience, (E. 192.)

Bien que les principes et la raison abstraite ne soient nullement la source primitive ou le premier fondement d " la moralité, ils sont pourtant indispensables à la vie morale ; c'est comme un réservoir alimenté par la source de toute moralité, mais qui ne coule pas à tout instant, qui se conserve et au moment utile peut se répandre là où il faut.... Sans principes fermes, les instincts antimoraux, une fois mis en mouvement par les impressions du dehors, nous domineraient impérieusement. Tenir ferme à ses principes , les suivre en dépit des

motifs opposés qui nous sollicitent, c'est ce que Ton appelle se posséder soi-même. (L. IGl.)

Les actes et la conduite d'un individu et d'un peuple peuvent être très modifiés par les dogmes, l'exemple et l'habitude. Mais les actes pris en eux-mêmes ne sont que de vaines images, il n'y a que la disposition d'esprit qui pousse aux actes, qui leur donne une importance morale. Celle-ci peut rester absolument la même, tout en ayant des manifestations extérieures entièrement différentes. Avec un degré égal de méchanceté, l'un peut mourir sur la roue, l'autre s'éteindre le plus paisiblement du monde au milieu des siens. Ce peut être le même degré de méchanceté qui s'exprime chez un peuple par des actes grussiers, meurtre, cannibalisme, chez un autre, au contraire, doucement et en miniature par des intrigues de cour, des oppressions et des ruses subtiles de toute sorte ; le fond des choses reste le même. On pourrait imaginer un État parfait, ou même peut-être un dogme inspirant une foi absolue en des récompenses et des peines après la mort, qui réussirait à empêcher tout crime : politiquement ce serait beaucoup, moralement on ne gagnerait rien, les actes seuls seraient enchaînés et non la volonté. Les actes pourraient être corrects, la volonté resterait pervertie^

BOURDEAD. ^Schopcnhauer. iO

LA PITIÉ

La pitié est c^ fait étonnant, mystérieux, par lequel nous voyons la ligne de démarcation, qui aux yeux, de la raison sépare totalement un être d'un autre, s'elTacef et le non moi devenir en quelque façon le moi. La seule pitié est le principe réel de toute libre justice et de toute vraie charité. La pitié est un fait incontcslal^le de la conscience de l'homme ; elle lui est essentiellement propre, et n3 dépend pas de notions antérieures, d'i lées a priori, religions, dogmes, mythe?, éducation et culture; elle est le produit spontané, immédiat, inaliénable de la nature, elle résiste à toute épreuve, et se montre en tous temps et en tous pays ; partout on l'invoque avec confiance, tant on est sûr qu'elle existe en chaque homme, et jamais elle n'est comptée parmi les « dieux étrangers » . L'être qui ne connaît pas la pitié est en dehors de l'humanité, et ce mot même d'humanité est souvent pris comme synonyme de pitié. (E. 213.)

On peut objecter à toute bonne action qui naît uniquement de convictions religieuses qu'elle n'est pas désintéressée, qu'elle vient de la pensée d'une récompense ou d'un châtiment à attendre, enfin qu'elle n'est pas purement morale. — Si l'on considère le mobile moral de la pitié, qui oserait contester un instant qu'à

toute époque, chez tous les peuples, dans toutes les situations de la vie, en pleine anarchie, au milieu des horreurs des révolutions et des guerres, dans les grandes comme dans les petites choses, chaque jour, à chaque heure, la pitié ne fasse sentir ses effets bienfaisants et vraiment merveilleux, qu'elle empêche bien des injustices, provoque à Timproviste plus d'une bonne action sans espoir de récompense, et que partout où elle agit seule, nous reconnaissons en elle, avec émotion, avec admiration, la pure valeur morale sans mélange? (E. 234.)

Envie et pitié, chacun porte en soi ces deux sentiments diamét alement opposés ; ce qui les fait naître, c'est la comparaison involontaire, inévitable de notre propre situation avec celle des autres ; selon que cette comparaison réagit sur chaque caractère individuel , l'un ou l'autre de ces sentiments devient une disposition fondamentale et la source de nos actes. L'envie ne fait qu'élever, épaissir et consolider le mur qui se dresse entre toi et moi ; au contraire la pitié le rend mince et transparent, parfois elle le détruit de fond en comble, et alors s'évanouit toute différence entre moi et les autres hommes. (P. II. 219.)

Quand nous nous trouvons mis en relation avec un homme, ne nous arrêtons pas à peser son intelligence, sa valeu.' morale, ce qui nous con luirait à reconnaître la méchanceté de ses intentions, l'étroitesse de sa raison,

la fausseté de ses jugements, et ne pourrait éveiller en nous que le mépris et l'aversion : considérons plutôt se? souffrances, ses misères, son angoisse, ses douleurs, c'est alors que nous sentirons combien il nous tcrxhe de près; c'est alors que s'éveillera notre sympathie et qu'au lieu delà haine et du mépris, nous éprouverons pour lui cette pitié, qui est la seule agape à laquelle TÉvangile nous convie. (L. 168.)

Si l'on a considéré la perversité humaine et que Ton soit prêt à s'en indigner, il faut aussitôt jeter ses regards sur la détresse de l'existence humaine, et réciproquement si la misère vous effraie, considérez la perversité : alors on trouvera que l'une et l'autre se font équilibre, et l'on reconnaitra la justice éternelle ; on verra que le monde lui-même est le jugement du monde (1). (L. 195.)

La colère, même la plus légitime s'apaise tout de suite à l'idée que celui qui nous a offensé est un malheureux. Ce que la pluie est pour le feu, la pitié l'est pour la colère. Je conseille à celui qui ne veut pas se préparer de remords, lorsqu'il songe à venger cruellement une injure, de se figurer sous de vives couleurs sa vengeance déjà accomplie, de se représenter sa victime en proie aux souffrances physiques et morales, en lutte avec la misère et le besoin et de se dire : voilà mon ouvrage.

(1) Traduction da vers de Schiller.

LA MOllALB. 177

Si quelque chose au monde peut éteindre la colère, c'est bien cette pensée. (L. 167.)

Ce qui fait que les parents préfèrent, en général, les enfants maladifs, c'est que leur vue ne cesse de solliciter la pitié. (L. 168.)

La pitié, principe de toute moralité, prend aussi les bêtes sous sa protection, tandis que dans les autres systèmes de morale européenne, on a envers elles si peu de responsabilité et d'égard >. La préten lue absence de droits des animaux, le préjugé que notre conduite envers eux n'a pas d'importance morale, qu'il n'y a pas comme on dit de devoirs envers les bêtes, c'est là justement une grossièreté révoltante, une barbarie de l'occident, dont la source est dans le judaïsme...

Il faut leur rappeler, à ces contempteurs des bêtes, à ces occidentaux judaisés, que de même qu'ils ont été allaités par leur mère, de même aussi le chien l'a été par la sienne.

La pitié envers les bêtes est si étroitement unie à la bonté du caractère, que Ton peut alTirmer de confiance que celui qui est cruel envers les bêtes ne peut être un homme bon. (L. 169.)

Une pitié sans bornes pour tous les êtres vivants, c'est le gage le plus ferme et le plus sûr de la conduite

iO.

morale , et cela n'exige aucune casuistique. On peut être assuré que celui qui en est rempli ne blessera personne, n'empiétera sur les droits de personne, ne fera de mal à personne ; tout au contraire, il sera indulgent pour chacun pardonnera à chacun, sera secourable à tous dans la mesure de ses forces, et toutes ses actions porteront l'empreinte de la justice et de l'amour des hommes. Qu'on essaye une fois de dire : « Cet homme est vertueux, mais il ne connaît aucune pitié, » ou bien : « C'est un homme injuste et méchant, pourtant il est très compatissant, » alors la contradiction devient sensible. — Tout le monde n'a pas les mêmes goûts ; mais je ne connais pas de plus belle prière, que celle par laquelle se terminent les vieilles pièces du théâtre hindou (comme autrefois les pièces anglaises se terminaient par ces mots : « pour le roi » ). Voici quel en est le sens : « Puissent tous les êtres vivants rester Hbres de douleurs 1 d (L. 16(3.)

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