‹ Pensees, fragments et lettres de Blaise PascalChapitre 10 sur 134 · II · texte numérisé non relu

II

Qui ne sait que la vue de chats, de rais, l'écrasement d'un charbon, etc., emportent la raison hors des gonds? * Le ton de Yoix impose aux plus sages et change un discours et un poème de face '.

* L'affection ou la haine changent la justice de face; et combien un avocat bien payé par avance trouve-t-il plus juste la cause qu'il plaide^! combien son geste hardi le fait-il paraître meilleur aux juges dupés par cette apparence I Plaisante raison qu'un vent manie et à tout sensl

* Je ne veux pas rapporter tous ses effets '; je rapporterais presque toutes les actions des hommes qui ne branlent presque que par ses secousses. Car la raison a été obligée de céder, et la plus sage prend pour ses principes ceux que l'imagination des hommes a témérairement introduits en chaque lieu *.

86 U. Nos magistrats ont bien connu ce mystère. Leurs mo robes rouges, leurs hermines dont ils s'emmaillottent en chats fourrés S les palais où ils jugent, les fleurs de lis, tout cet appareil auguste était fort nécessaire :

I et si les médecins n'avaient des soutanes et des mules, et que les docteurs n'eussent des bonnets carrés, et

> Montaigne : « Tant la prononciation a de crédit à donner prix

et façon aux ouvrages qui passent à sa merci. » Liv. II. chap. 12.

'Montaigne, liv. II. chap. \2.... «L'avez-vous bien payé pour y mordre?.... Sa raison et sa science s'y échauffent, etc., etc.. »

' Les effets de IMmagination.

* Ici se trouve la phrase suivante, mais barrée : « Il faut

travailler tout le jour pour des biens reconnus pour imaginaires, et quand le sommeil nous a délassés des fatigues de notre raison, il/aut incontinent se lever eu sursaut pour aller courir après les fumées et essuyer les impressions de cette maîtresse du monde. »

• Pascal écrit : chafowrés.

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des robes trop amples de quatre parties, jamais ils n'aunàent dupé le monde, qui ne peut résister à cette montre si authentique. Les seuls gens de guerre ne se sont pas déguisés de la sorte, parce qu'en effet leur part est plus essentielle : ils s'établissent par la force, les autres par grimace '.

C'est ainsi que nos rois n'ont pas recherché ces déguisements. Ils ne se sont pas masqués d'habits extraordinaires pour paraître tels; mais ils se sont accompagnés de gardes , de hallebardes : ces trognes armées qui n'ont de mains et de force que pour eux, les trompettes et les tambours qui marchent au-devant, et ces légions qui les environnent, font trembler les plus fermes. Ils n'ont pas l'habit seulement, ils ont la force. Il faudrait avoir une raison bien épurée pour regarder comme un autre homme le grand-seigneur environné, dans son superbe sérail, de quarante mille janissaires.

S'ils * avaient la véritable justice, si les médecins avaient le vrai art de guérir, ils n'auraient que faire de bonnets carrés : la majesté de x^es sciences serait assez vénérable d'elle-même. Mais n'ayant que des sciences imaginaires, il faut qu'ils prennent ces vains instruments qui frappent l'imagination à laquelle ils ont affaire; et par là en effet ils s'attirent le respect ^.

• ' Page 283 du MS. on lit cette note isolée qui semble être la première ébauche de ce morceau : t Le chancelier est grave et revêtu d*omemen(s; car son poste est faux. Et non le roi : il a la force; il n*a que faire de Timagination. Les juges, médecins, etc., n'ont que l'imagination. »

* Les magistrats.

* Cet alinéa est écrit en marge, sans renvoi qui indique la place précise qu'il doit occuper.

Nous ne pouvons pas seulement voir un avocat en soutane et le bonnet en tête, sans une opinion avantageuse de sa suffisance.

58 L'imagination ^ dispose de tout; elle fait la beauté, la justice et le bonheur, qui est le tout du monde. Je voudrais de bon cœur voir le livre italien, dont je ne connais que le titre, qui vaut lui seul bien des livres. Délia opinione, regina del monde, J*y souscris sans le connaître, sauf le mal, s'il y en a.

* Voilà à peu près les effets de cette faculté trompeuse qui semble nous être donnée exprès pour nous induire à une erreur nécessaire. Nous en avons bien d'autres principes.

05 III. Les impressions anciennes ne sont pas seules capables de nous abuser : les charmes de la nouveauté ont le même pouvoir. De là viennent toutes les disputes des hommes, qui se reprochent, ou de suivre leurs fausses impressions de Tenfance, ou de courir témérairement après les nouvelles. Qui tient le juste milieu? Qu'il paraisse, et qu'il le prouve. Il n'y a principe quelque naturel qu'il puisse être, même depuis l'enfance, qu'on ne fasse passer pour une fausse impression, soit de l'instruction, soit des sens. Parce, dit-on, que vous avez cru dès l'enfance qu'un coffre' était vide lorsque vous n'y voyiez rien, vous avez cru le vide possible ; c'est une illusion de vos sens, fortifiée par la coutume, qu'il faut que la science corrige. Et les autres disent : Parce qu'on vous a dit dans l'école qu'il n'y a point de vide, on a corrompu

' Nicole, dans la copie, a écrit Vçpinion à la place de Vimoffination.

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votre sens commun qui le comprenait si nettement avant cette mauvaise impression qu'il faut corriger en recourant à votre première nature. Qui a donc trompé? les sens ou Tinstruction?

^ lY. Nous avons un autre principe d'erreur, les maladies. Elles nous gâtent le jugement et le sens. Et si les grandes l'altèrent sensiblement, je ne doute point que les petites n'y fassent impression à leur proportion \

V. Notre propre intérêt est encore un merveilleux instrument pour nous crever les yeux agréablement. Il n'est pas permis au plus équitable homme du monde d*être juge en sa cause : j'en sais qui, pour ne pas tomber dans cet amour-propre, ont été les plus injustes du monde â contre-biais. Le moyen sûr de perdre une affaire toute juste était de la leur faire 63 recommander par leurs proches parents. La justice et la vérité sont deux pointes si subtiles, que nos instruments sont trop émoussés pour y toucher exactement. S'ils y arrivent, ils en écachent la pointe, et appuient tout autour, plus sur le faux que sur le vrai.

i VI . L'esprit de ce souverain juge du monde ^ n'est pas 7* si indépendant, qu'il ne soit sujet à être troublé par le premier tintamarre qui se fait autour de lui. II

* Montaigne : « Et ne faut pas doubler.... que si la flevre continue peut atterrer nostre ame, que la tierce n'y apporte quelque altération selon sa mesure et proportion. » Liv. II. chap. 12.

' Pascal avait mis d'abord : « La souveraine intelligence de ce mch narque de Tuni vers. ...»

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ne faut pas le bruit d'un canon pour empêcher ses pensées : il ne faut que le bruit d'une girouette ou d'une poulie. Ne vous étonnez pas s'il ne raisonne pas bien à présent; une mouche bourdonne à ses oreilles : c'en est assez pour le rendre incapable de bon conseil *. Si vous voulez qu'il puisse trouver la vérité, chassez cet animal qui tient sa raison en échec, et trouble cette puissante intelligence qui gouverne les villes et les royaumes ". Le plaisant dieu que voilât O ridicolonssimo eroe!

146 VII. Qu'il est difficile de proposer une chose au juge- ts4 ment d'un autre, sans corrompre son jugement par la manière de la lui proposer I Si on dit : je le trouve beau, je le trouve obscur ou autre chose semblable, on entraine l'imagination à ce jugement, ou on l'irrite au contraire. Il vaut mieux ne rien dire; et alors il jugf selon ce qu'il est, c'est-à-dire selon ce qu'il est alors et selon que les autres circonstances dont on n'est pas auteur y auront mis. Mais au moins on n'y aura rien mis, si ce n'est que ce silence ne fasse aussi son effet, selon le tour et l'interprétation qu'il sera en humeur de lui donner ou selon qu'il le conjecturera des mouvements et air du visage ou du ton de la voix, selon qu'il sera physionomiste : tant il est difficile de ne point démonter un jugement de son assiette natu-^ relie, ou plutôt tant il en a peu de ferme et stable I

> Montaigne, liv. II. cbap. 12 : « ... Un songe, une voix, un signe, une brouée matinière suffisent à le renverser el porter par terre. » — Et liv. III. dernier chap. : « Quand mon esprit est empêché à part soi, le moindre bourdonnement de mouche l'assassine. »

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* La prévention induisant en erreur.

* VIII. C*est une chose déplorable de voir tous les «i hommes ne délibérer que des moyens et point de la fin : chacun songe comment il s'acquittera de sa condition, mais pour le choix de la condition et de la patrie le sort nous le donne.

* C'est une chose pitoyable de voir tant de Turcs, d*hérétiques, d*infidèles suivre le train de leurs pères, par cette seule raison qu'ils ont été prévenus chacun que c'est le meilleur. Et c'est ce qui détermine chacun à chaque condition, de serrurier, soldat, etc.

— * C'est par là que les sauvages n'ont que faire de la Provence.

* Pensées,

* Tout est un, tout est Tiivers. Que de natures ensM celle de l'homme! Que de vocations! Et par quel hasard chacun prend d'ordinaire ce qu*il a ouï estimer M

* Talon bien tourné.

* Talon de soulier.

* que cela est bien tourné I que voilà un habile 94 ouvrier 1 Que ce soldat est hardi! Voilà la source de nos inclinations et du choix des conditions. Que celui-là boit bien! que celui-là boit peu! Voilà ce qui Tait les gens sobres et ivrognes, soldats, poltrons, etc.

* Les copies , au lieu de : ce qu'il a ouï ûitimer , disent : c$ qu'il a le moins étudié, ce qui est un non-sens.

» La chose la plus importante à toute la vie, c*est le choix du métier. Le hasard en dispose. La coutume fait les maçons, soldats, couvreurs. C'est un excellent couvreur, dit-on; et en parlant des soldats : Ils sont bien fous, dit-on. Et les autres au contraire : II n'y a rien de grand que la guerre; le reste des hommes sont des coquins. A force d'ouïr louer en l'enfance ces métiers et mépriser tous les autres, on choisit; car naturellement on aime la vertu et on hait la folie. Ces mots nous émeuvent : on ne pèche qu'en l'application. Tant est grande la force de la coutume, que de ceux que la nature n'a fait qu'hommes, on fait toutes les conditions des hommes; car des pays sont tous de maçons, d'autres tous de soldats, etc. Sans doute que la nature n'est pas si uniforme. C'est la coutume qui fait donc cela« car elle contraint la nature; et quelquefois la nature la surmonte et retient l'homme dans son instinct, malgré toute coutume bonne ou mauvaise.

Hommes naturellement couvreurs, et de toutes vocations hormis en chambre.

AMOUR-PROrRE

I. La nature de l'amour-propre et de ce moi humain est de n'aimer que soi et de ne considérer que soi. Mais que fera-t-il? Il ne saurait empêcher que cet objet qu'il aime ne soit plein de défauts et de misères :

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il veat être grand, et il se voit petit; il veut être heureux, et il se voit misérable; il veut être parfait, et il se voit plein d'imperfections; il veut être l'objet de Famour et de l'estime des hommes, et il voit que ses défauts ne méritent que leur aversion et leur mépris. Cet embarras où il se trouve produit en lui la plus injuste et la plus criminelle passion qu'il soit possible de s'imaginer; car il conçoit une haine mortelle contre cette vérité qui le reprend et qui le convainc de ses défauts. Il désirerait de l'anéantir, et ne pouvant la détruire en elle-même, il la détruit, autant qu'il peut, dans sa connaissance et dans celle des autres ; c'està-dire qu'il met tout son soin à couvrir ses défauts et aux autres et à soi-même, et qu'il ne peut souffrir qu'on les lui fasse voir, ni qu'on les voie.

C'est sans doute un mal que d'être plein de défauts; mais c'est encore un plus grand mal que d'en être plein et de ne les vouloir pas reconnaître, puisque c'est y ajouter encore celui d'une illusion volontaire. Nous ne voulons pas que les autres nous trompent; nous ne trouvons pas juste qu'ils veuillent être estiniés de nous plus qu'ils ne méritent : il n'est donc pas juste aussi que nous les trompions et que nous voulions qu'ils nous estiment plus que nous ne méritons.

Ainsi, lorsqu'ils ne découvrent que des imperfections et des vices que nous avons en effet, il est visible qu'ils ne nous font point de tort puisque ce ne sont pas eux qui en sont cause, et qu'ils nous font un bien puisqu'ils nous aident à nous délivrer d'un Uial, qui est l'ignorance de ces imperfections. Nous

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ne devons pas être fâchés qu'ils les connaissent et qu*ils nous méprisent : étant juste et qu'ils nous connaissent pour ce que nous sommes, et.qu'ils nous méprisent si nous sommes méprisables.

Voilà les sentiments qui naîtraient d'un cœur qui serait plein d'équité et de justice. Que devons-nous dire donc du nôtre, en y voyant une disposition toute contraire? Car n'est-il pas vrai que nous haïssons la vérité et ceux qui nous la disent, et que nous aimons qu'ils se trompent à notre avantage, et que nous voulons être estimés d'eux autre que nous ne sommes en effet?

En voici une preuve qui me fait horreur. La religion catholique n'oblige pas à découvrir ses péchés indifféremment à tout le monde : elle souffre qu'on demeure caché à tous les autres hommes; mais elle en excepte un seul à qui elle commande de découvrir le fond de son cœur et de se faire voir tel qu'on est. Il n'y a que ce seul homme au monde qu'elle nous ordonne * de désabuser, et elle l'oblige à un secret inviolable qui fait que cette connaissance est dans lui comme si elle n'y était pas. Peut-on s'imaginer rien de plus charitable et de plus doux? Et néanmoins la corruption de l'homme est telle, qu'il trouve encore de la dureté dans cette loi; et c'est une des principales raisons qui a fait révolter contre l'Église une grande partie de l'Europe.

Que le cœur de l'homme est injuste et déraisonnable, pour trouver mauvais qu'on l'oblige de faire à l'égard d'un homme ce qu'il serait juste, en quelque

* MS. de Clémencel : « Nous oblige. >>

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sorte, quil fît à l'égard de tous les hommes! Car est-il jaste que nous les trompions?

n y a différents degrés dans cette aversion pour la yérité : mais on peut dire qu'elle est dans tous en quelque degré, parce qu'elle est inséparable de l'amour -propre. C'est cette mauvaise délicatesse qui oblige ceux qui sont dans la nécessité de reprendre les autres, de choisir tant de détours et de tempéraments pour éviter de les choquer. Il faut qu'ils diminuent nos défauts, qu'ils fassent semblant de les excuser, qu'ils y mêlent des louanges et des témoignages d'affection et d'estime. Avec tout cela, cette médecine ne laisse pas d'être amère à Tamour-propre. Il en prend le moin!; qu'il peut et toujours avec dégoût, et souvent même avec un secret dépit contre ceux qui la lui présentent.

Il arrive de là que si on a quelque intérêt d'être aimé de nous, on s'éloigne de nous rendre un office , qu'on sait nous être désagréable; on nous traite comme nous voulons être traités; nous haïssons la vérité : on nous la cache ; nous voulons être flattés : on nous flatte ; nous aimons à être trompés : on nou& trompe.

G^est ce qui fait que chaque degré de bonne fortune qui nous élève dans le monde nous éloigne davantage de la vérité, parce qu*on appréhende plus de blesser ceux dont l'affection est plus utile et l'aversion plu& dangereuse. Un prince sera la fable de toute l'Europe, et lui seul n'en saura rien. Je ne m'en étonne pas : dire la vérité est utile à celui à qui on la dit, mais, desavantageux à ceux qui la disent parce qu'ils se

font haïr. Or, ceux qui vivent avec les princes aiment mieux leurs intérêts que celui du prince qu'ils servent ; et ainsi ils n'ont garde de lui procurer un avantage en se nuisant à eux-mêmes.

Ce malheur est sans doute plus grand et plus ordinaire dans les plus grandes fortunes ; mais les moindres n'en sont pas exemptes, parce qu'il y. a toujours quelque intérêt à se faire aimer des hommes. Ainsi la vie humaine n'est qu'une illusion perpétuelle; on ne fait que g'entre-tromper et s'entre-flatter. Personne I ne parle de nous en notre présente comme il en parle en notre absence. L'union qui est entre les hommes n'est fondée que sur cette mutuelle tromperie; et peu d'amitiés subsisteraient si chacun savaiè ce que son ami dit de lui lorsqu'il n'y est pas, quoiqu'il en parle alors sincèrement et sans passion ^

L'homme n'est donc que déguisement, que mensonge et hypocrisie et en soi-même et à l'égard des autres. Il ne veut pas qu'on lui dise la vérité, il évite de la dire aux autres; et toutes ces dispositions, si éloignées de la justice et de la raison, ont une racine naturelle dans son cœur.

* Pascal a reproduit la même pensée ailleurs. ( Voy. Peniées dw Vfrses, <w Vol. pag. 2<0).

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