‹ Pensees, fragments et lettres de Blaise PascalChapitre 12 sur 134 · DISPROPORTION DE L'HOMME · texte numérisé non relu

DISPROPORTION DE L'HOMME

* Disproportion * de l'homme. — * H. — I .

I. * Voilà où nous mènenl les connaissances naturel- ut les. Si celles-là ne sont véritables, il n'y a point de vérité dans rhomme; et si elles le sont, il y trouve un grand sujet d'humiliation, forcé à s'abaisser d'une ou d'autre manière; et puisqu'il ne peut subsister sans les croire je souhaite avant que d'entrer dans de plus grandes recherches de la nature, qu'il la considère une fois sérieusement et à loisir, qu'il se regarde aussi soimême et juge s'il a quelque proportion avec elle par la comparaison qu'il fera de ces deux objets ^. {Barré,)

44 Que l'homme contemple donc la nature entière dans sa haute et pleine majesté; qu'il éloigne sa vue des objets bas qui l'environnent; qu'il regarde cette éclatante lumière mise comme une lampe éternelle pour éclairer l'univers; que la terre lui paraisse comme un point, au prix du vaste tour que cet astre décrit^; et

45 qu'il s'étonne de ce que ce vaste tour lui-même n'est qu'un point très -délicat à l'égard de celui que les astres, qui roulent dans le firmament, embrassent. Mais

■ U y avait d'abord : « Incapacité. »

* Ce passage est entièrement barré dans le MS. ; de plus les deux dernières lignes après le mot ipi-même sont effacées et au-dessus Pascal a écrit ce commencement de phrase : « et connaissant quelle proportion il y a » qu'il a interrompu pour barrer tout le paragraphe.

' n y avait d'abord : a que le vaste tour qu'elle décrit, lui fasse

64 DISPEOPORTION DE L'HOMVE.

Si notre vue s'arrête là, que l'imagination passe outre : elle se lassera plutôt de concevoir ' que la nature de fournir. Tout ce monde visible ^ n'e^t qu'un trait imperceptible dans l'ample sein de la nature ^. Nulle idée n'en approche. Nous avons beau enfler nos conceptions au delà des espaces imaginables : nous n'enfantons que des atomes, au prix de la réalité des choses. C'est une sphère infinie dont le centre est partout, la circonférence nulle part *. Enfin c'est le plus grand caractère sensible de la toute-puissance de Dieu, que notre imagination se perde dans cette pensée.

Que l'homme étant revenu à soi, considère ce qu'il 848 est au prix de ce qui est; qu'il se regarde comme égaré dans ce canton détourné de la nature ; et que de ce petit cachot où il se trouve logé, j'entends l'univers ^y il apprenne à estimer la terre, les royaumes, les villes et soi-même son juste prix.

regarder la terre comme un point. » En effaçant cette phrase, Pascal a4-il voulu ne pas exprimer d^opinion sur le système de Copernic et de Galilée? Gela est certain, et cet astre se rapporte au soleji et non à la terre. Il est remarquable que Pascal a toujours évité d'engager son opinion sur ce système, non qu'il craignit Tlnquisition comme le dit légèrement Gondorcet, mais parce que sa conviction n'était pas formée.

» Il y avait d'abord : « de concevoir des immensités d'espaces, que la nature d'en fournir. » v

' Pascal a écrit d'abord : « n'est qu'un atome dan» Vimmensité, » puis : « dans Vamplitude. »

* Il y a dans la première édition et dans les suivantes : « Tour ce gtie nous voyons du monde.it Cette correction est écrite de la main d'Amauld dans la copie du Fonds de Saint-Germain, page 91.

* Cette admirable comparaison que Voltaire attribue à Timée de Locres, se retrouve aussi dans Gerson.

. * Dans la copie de Saint-Germain, Arnauld a substitué de sa main les mots ce monde visible au mot Vunivers,

DISPEOPORTION DE L'HOMME. 65

Qu'est-ce qu'un homme dans Vinfini?

Mais pour lui présenter un autre prodige aussi étonnant , qu'il recherche dans ce qu*il connaît les choses les plus délicates. Qu'un ciron lui* offre dans la petitesse de son corps des parties incomparablement plus petites, des jambes avec des jointures, des veines dans ces jambes, du sang dans ces veines, des humeurs dans ce sang, des gouttes dans ces humeurs, ées vapeurs dans ces gouttes; que divisant encore ces dernières choses, il épuise ses forces en ces conceptions, et que le dernier objet où il peut arriver soit maintenant celui de notre discours ; il pensera peutêtre que c'est là l'extrême petitesse de la nature. Je «6 veux lui faire voir là-dedans un abîme nouveau. Je lui veux peindre non-seulement l'univers visible, mais l'immensité qu'on peut concevoir de la nature, dans l'enceinte de ce raccourci d'atome ^ Qu'il y voie une infinité d'univers dont chacun a son firmament, ses planètes , sa terre , en la même proportion que le monde visible ; dans cette terre, des animaux, et enfin dès cirons dans lesquels il retrouvera ce que les premiers ont donné ; et trouvant encore xlans les autres

< On lit dans les éditions atàme imperceptible, au lieu de raeeourei d'atome; et à ce propos M. Cousin dit dans son Rapport, etc., pag. 126 : « Combien de fols n*a-t-on pas cité avec admiration cette « expression déjà si belle : « dans Tenceinte de cet atome impercepti- <c ble? » Que dire de celle-ci qui est la véritable leçon de Pascal : « dans « Tenceinte de ce raccourci d*abtme. »

Cette dernière leçon ne se trouve que dans les deux copies : il y a dans le MS. une expression qui a bien plus d'énergie et surtout de justesse, celle de « raccourci d'atome. » Le mot atome, dont une erreur de copiste a fait abîme, est lisiblement écrit dans le MS. autographe.

y II. n

tfQ DISPROPOBTION DB L'HOMME.

la même chose, sans fin et sans repos, f qu'il se perde 334 flans ces merveilles aussi étonnantes dans leur petitesse que les auU'es par leur étendue ; car qui n'admirera que notre corps, qui tant6t n'était pas perceptible dans l'univers imperceptible lui-même dans le sein du tout, soit à présent un colosse, un monde, ou plutêt un tout, à l'égard du néant où l'on ne peut arriver?

Qui se considérera de la sorte s'effrayera de soi» même, et se considérant soutenu dans la masse que la nature lui a donnée, entre ces deux abîmes de l'infini et du néant , il tremblera dans la vue de ces merveilles ; et je crois que sa curiosité se changeant en admiration, il sera plus disposé à les contempler en silence qu'à les rechercher avec présomption.

Car enfin qu'est-ce que l'homme dans la nature? Un néant à l'égard de l'infini, un tout à l'égard du néant : un milieu entre rien et tout. Infiniment éloigné de comprendre les extrêmes , la fin des choses et leur principe sont pour lui invinciblement cachés dans un secret impénétrable, également incapable de voir le néant d'où il est tiré et l'infini où il est engloNiti.

Que fera-t-il donc, sinon d'apercevoir quelque apparence du milieu des choses, dans un désespoir éterl^nel de connaître ni leur principe ni leur fin *. Toutes ' choses sont sorties du néant et portées jusqu'à l'infini. Qui suivra ces étonnantes démarches? L'auteur de ces merveilles les comprend; tout autre ne le peiil faire.

* Montaigne a dit, liv. IT, ch. xn : « Les extrémités de notre perquisition tombent toutes en éblouissement, etc. »

BI$l»ROPO&TION DE L'HOHMB. 67

* Manque d*avoir contemplé ees infinis, les hommes se sont portés témérairement à la reeherehe de la nature, comme s'ils avaient qudque proportion avec elle.

^ C*est une chose étrange qu'ils ont voulu comprendre les principes des choses et de là arriver jusqu'à connaître tout, par une présomption aussi infinie que leur objet. Car il est sans douté qu'on ne peut former ^ce dessein sans une présomption ou sans une capacité infinie, comme la nature.

68 Quand on^est instruit, on comprend que la nature ayant gravé son image et celle de Son auteur dans toutes choses, elles tiennent presque toutes de sa double infinité. C'est ainsi que nous voyons que toutes les sciences sont infinies en l'étendue de leurs recherches; car qui doute que la géométrie, par exemple, a une infinité d'infinités de propositions à exposer? Elles sont aussi infinies ' dans la multitude et la délicatesse de leurs principes ; car qui m voit que ceux qu'on propose pour les derniers ne se soutiennent pas d'eux -méfies, et qu'ifis sont appuyés sur d'autres qui en ayant d'autres pour appui ne souffrent jamais de dernier?

. *îlkfis nous faisons des derniers qui paraissent à la raison comme on fait dans les choses matérielles où nous appelons un point indivisible celui au delà duquel nos sens n aperçoivent plus rien, quoique (^visible infiniment et par sa nature.

* Les prëcédeiils édilears ei les deux copies lisent : « Elle serar aussi infinie... » Les deux mots elles et infinies sont visiblement au pfuriel dans le MS., et par conséquent on doit les faire rapporter k sciences; de plus, il y a sont et non sera dans le MS.

68 DISPROPOETION J)B L'HOMME.

* De ces deux infinis de sciences, celui de grandeur «si bien plus sensible, et c'est pourquoi il est arrivé à peu de personnes de prétendre connaître toutes choses. Je vais parler de tout, disait Démocrite ^

* Disproportion^ de V homme. — * H. — 2.

08 II. On voit, d'une première vue, que l'arithmétique sss seule fournit des propriétés ^ sans nombre, et chaque science de même. (Barré.)

Hais l'infinité en petitesse est bien moins visible. Les philosophes ont bien plutôt prétendu d'y arriver; et c'est là où tous ont achoppé. C'est ce qui a donné lieu à ces titres si ordinaires, des Principes des choses, des Principes de la philosophie *, et autres semblables aussi fastueux en effet, quoique non en apparence.

> Cette citation est prise dans Montaigne, liv. II, chap. xii : «De même imprudence est cette promesse da livre de Democritas : Je m*en vay parler de toutes choses. ».

Après cet alinéa venait le suivant, qui se trouve barré dans le MS. « Mais outre que c'est peu d*en parler simplement, sans prouver et connaître, il est néanmoins impossible de le faire, la multitude infinie des choses nous étant si cachée que tout ce que nous pouvons exprimer par paroles ou par pensées n-en est qu'un trait invisible. D'où il. parait combien est sot, vain et ignorant ce titre de quefques livres de omni scihili, » ( Cette dernière phrase depuis : d'où il paraît, avait été effacée par Pascal avant de barrer Talinéa entier; et, en effet, faire un livre de omni seibili, c'est prétendre savoir tout ce qu'on sait, mais non prétendre tout savoir. )

' Pascal avait écrit d'abord : « Incapacité. »

» La copie lit par erreur : a principes, » au lieu de « propriétés...»

* Allusion directe à l'ouvrage de Descartes intitulé : Principia philosophiœ, dont il a déjà été question dans le ler vol., pages 181 et 201 .

DISPROPORTION DE L'HOlftfB. 60

que cet autre qui crève les yeux S de omni scibili ''. 69 On se croit naturellement bien plus capable d'ar-* river au centre des choses que d'embrasser leur circonférence. L'étendue visible du monde nous surpasse visiblement; mais comme c'est nous qui surpassons les petites choses, nous nous croyons plus capables de les posséder; et cependant il ne faut pas moins de capacité pour aller jusqu'au néant que jusqu'au tout. Il la faut infinie pour l'un et l'autre; et il me semble que qui aurait compris les derniers principes des choses pourrait aussi arriver jusqu'à connaître Tinfini. L'un dépend de l'autre, et l'un conduit à l'autre. Les extrémités se touchent et se réunissent à force de s'être éloignées, et se retrouvent en Dieu, et en Dieu seulement.

* Connaissons donc notre portée; nous sommes quelque chose et ne sommes pas tout. Ce que nous avons d'être nous dérobe la connaissance des premiers principes qui naissent du néant, et le peu que nous avons d'être nous cache la vue de l'infini.

* Notre intelligence tient dans l'ordre des choses intelligibles le même rang que notre corps dans l'étendue de la nature.

47 Bornés en tout genre ^, cet état qui tient le milieu

> Il avait d*abord écrit : k Qui blesse la vue. »

* C'est le titre des thèses que Jean Pic de la Mirandole soutint avec grand éclat à Rome, à T&ge de vingt-quatre ans.

( Note de V édition Bossut. )

> Il y a bien dans le MS. bornés au pluriel. Nous nous sommes écartés de la leçon donnée par la copie qui écrit borné au singuliep et le fait rapporter à notre corps, tandis que Pascal entend que nous sommes bornés tant de corps que û^intelligence.

70 DISPROPORTION hE L*HOMllB.

entre deux extrêmes se trouve en toutes nos puissances.

Nos sens n aperçoivent rien d'extrême. Trop de bruit nous assourdit; trop de lumière éblouit; trop de distance et trop de proximité empêche la vue ; trop de longueur et trop de brièveté du discours Tobsourcit;* trop de vérité nous étonne : j*en sais qui ne peuvent comprendre que qui de zéro ôte 4 reste zéro. * Les premiers principes ont trop d'évidence pour nous. * Trop de plaisir incommode. * Trop de conson* nances déplaisent dans la musique ; et trop de bienfaits irritent ' : ûom voulons avoir de quoi surpayer ^ la dette ' : Bénéficia eo usque lœta sunt dum videntur ex$olvi posse ; ubi multum antevenere , pro gratta odium redditur ^.

Nous ne sentons ni Textréme cbaud» pi Textréme froid. Les qualités excessives nous sont ennemies et non pas sensibles : nous ne les sentons plus, nous les souffrons. Trop de jeunesse et trop de vieillesse em* pèchent l'esprit; trop et trop peu d'instruction ^. Enfin les choses extrêmes sont pour nous comme si elles n'étaient point, et nous ne somnies point à leur égard : elles nous échappent ou nous à elles.

Voilà notre état véritable. C'est ce qui nous rend

* D*abord : « nous rendent ingrats. »

> Et non surpasser, comme lisent les copies.

■ Ici, dans te MS., ces mots effacés : « Si elle nous passe, elle blesse. »

* Cette citation qui est de Tacite, Ann, liv. IV. § 18. se trouve dans MoDUigne, chap. de VArt de conférer, — La copie au lieu de ïœta lit eerta, ce qui est un non-sens.

« Montaigne, liv. II. cb. xii : * La fin et le commencement de science se tiennent en pareille bêtise. •

DISNIOPORTION DB L'HOMMS. 74

incapables de savoir certainement et d^ignorer absolument. Nous voguons sur un milieu vaste, toujours incertains et flottants, poussés d'un bout vers Tautre. Quelque terme où nous pensions nous attacher etsse nous affermir, il branle et nous quitte; et si nous le suivons il échappe à nos prises, nous glisse et fuit d'une fuite éternelle. Rien ne s'arrête pour nous* C'est l'état qui nous est naturel, et toutefois le filus contraire à notre inclination : nous brûlons de désir de trouver une assiette ferme et une dernière base constante pour y édifier une tour qui s'élève à l'infini; mais tout notre fondement craque et la terre s'ouvre jusqu'aux abîmes.

^^ Ne cherchons d(mc point d'assurance et de fermeté. Notre raison est toujours déçue par l'inconstance des apparences; rien ne peut fixer le fini entre les deux infinis qui l'enferment et le fuient.

Cela étant bien compris, je crois qu'on se tiendra en repos, chacun dans l'état où la nature Ta placé. Ce milieu qui nous est échu en partage étant toujours distant des extrêmes, qu'importe que l'homme ait un peu plus d'intelligence des choses? S'il en a, il les prend un peu de plus haut. N'est-il pas toujours infiniment éloigné du bout, et la durée de notre vie n'est-elle pas également infiniment éloignée * de l'éternité, pour durer dix ans davantage?

Dans la vue de ces infinis, tous les finis sont égaux; et je ne vois pas pourquoi asseoir son imagination plutôt sur un que sur l'autre. La seule comparaison

> Le mot éloignée manque dans le MS.

72 DlSPaOPORTlON DE L'HOMltB.

que nous faisons de nous au fini nous fait peine. 70 Si rhomme s'étudiait le premier, il verrait combien il est incapable de passer outre. Gomment se pourrait-il qu'une partie connût le tout? mais il aspirera peut-être à connaître au moins les parties avec lesquelles il a de la proportion. Mais les parties du monde ont toutes un tel rapport et un tel enchaînement Tune avec Tautre/que je crois impossible de connaître Tune sans l'autre et sans le tout.

L*homme/par exemple, a rapport à tout ce qu'il connaît. Il a besoin de lieu pour le contenir, de temps pour durer, de mouvement pour vivre, d'éléments pour le composer, de chaleur et d'aliments pour le nourrir, d'air pour respirer. Il voit la lumière, il sent les corps; enfin tout tombe sous son alliance '.

II faut donc, pour connaître l'homme, savoir d'où vient qu'il a besoin d'air pour subsister; et pour connaître l'air, savoir par où il a rapport à la vie de l'homme, etc.

La flamme ne subsiste point sans l'air : donc, pour connaître l'un, il faut connaître l'autre.

Donc toutes choses étant causées et causantes, ai- 7f dées et aidantes, médiatement et immédiatement, et toutes s'entretenant par un lien naturel et insensible qui lie les plus éloignées et les plus différentes, je tiens impossible de connaître les parties sans connaître le tout, non plus que de connaître le tout sans connaître particulièrement les parties ^.

* Pascal avait écrit d'abord : sous ses recherches ; puis ; sous sa dépendance, ' Pascal avait mis d'abord : « Je tiens impossible d'en connaître au-

DISFfiOPORTION DE L^UOMMB. 75

Et ce qui achève notre impuissance à connaitre les choses, est qu^elles sont simples en ellesmêmes, et que nous sommes composés de deux. natures opposées et de divers genres : d'âme et de corps. Car il est impossible que la partie qui raisonne en nous soit autre que spirituelle ; et quand on prétendrait que nous serions simplement corporels, cela nous exclurait bien davantage de la connaissance des choses, n'y ayant rien de si inconcevable que de dire que la matière se connaît soi-même. Il ne nous est pas possible de connaitre comment elle se connaîtrait ' .

Et ainsi si nous sommes simplement matériels, nous ne pouvons rien du tout connaitre ; et si nous sommes composés d'esprit et de matière, nous ne pouvons connaitre parfaitement les choses simples, f spirituelles 36ot et corporelles ^.

cune seule sans toutes les autres, c'est-à-dire impossible purement et absolument. »

A la suite de cet alinéa se trouve le suivant qui est barré dans le MS.

« L^étemité des choses en eilesHnaèrnes ou en Dieu doit encore étonner notre petite durée. L'immobilité fixe et constante de la nature, ( par) comparaison au changement continuel qui se passe en nous, doit faire le même effet. »

■ Il y avait d'abord : • Et ce qui achève notre impuissance est la simplicité des choses comparée avec notre état double et composé.. Il y a des absurdités invincibles à combattre ce point; car il est aussi absurde qu'impie de nier que Thomme est composé de deux parties de différente nature, d'âme et de corps. Gela nous rend impuissants à connaître toutes choses. Que si on nie cette composition et qu'on prétende que nous sommes tout corporels, je laisse juger combien la matière est incapable de connaître la matière. Rien n'est plus impossible que cela.

« Concevons donc que ce mélange d'esprit et de boue nous dispio- ROitionne »

'D'abord: • les choses simples; car comment conualtrions-

nous distinctement la matière^ puisque notre suppôt qui agit en celte

74 DISPEOPORTION DE L'HOMMB.

De là vient que presque tous les philosophes confondent les idées des choses et parlent des ehoses corporelles spiriiuellement et des spirituelles corporellement. Car ils disent hardiment que les corps tendent en bas, qu*ils aspirent à leur centre, qu'ils fuient leur destruction, qu'ils craignent le vide, qu'ils ont des inclinations, des sympathies, des antipathies, qui sont toutes choses qui n'appartiennent qu'aux esprits. Et eu parlant des esprits, ils les considèrent comme ea un lieu, et leur attribuent le mouvement d'une place à une autre, qui sont choses qui n'appartiennent qu'aux corps.

Au lieu de recevoir les idées de ces choses pures, nous les teignons de nos qualités et empreignons notre être composé (en) toutes les choses simples que nous contemplons.

Qui ne croirait, à nous voir composer toutes choses d'esprit et de corps, que ce mélange-là nous serait 73 bien compréhensible? C'est néanmoins la chose qu'on comprend le moins. L'homme est à lui-même le plus prodigieux objet de la nature; car il ne peut concevoir ce que c'^st que corps, et encore moins ce que c'est qu'esprit, et moins qu'aucune chose comment un corps peut être uni avec un esprit. C'est là le comble de ses difficultés , et cependant c'est son propre être : Modus quo corporibus adhœret sfiritus comprehendi ab hominibus non poiest; et hoc tamen homo est '.

connaissauee est en partie spirituel ; et comment connattrions-uous iietlemenl les substances spirituelles, ayant un corps qui nous aggrave et nous baisse vers la terre? »

* Cette citation, qui se trouve dans Montaigne, liv. II. chap. xii , appartient au traité de Spiritu et Anima, de St. Augustin.

UISPBOPOETION OB L*UOHMB. 75

* Enfin, pour consommer la preuve île notre faiblesse, je Qnirai par ces deux considérations.... '

III, * Deux infinis. Milieu.

Quand on lit trop vite ou trop doucement, on 439 n*entend rien ^.

Trop et trop peu de vin : ne lui en donnez pas, » il ne peut trouver la vérité; donnez-lui en trop, de même.

Nature ne jp....

La nature nous a si bien mis au milieu que si no nous changeons un côté de la balance, nous changeons aussi Tautre. Cela me fait croire qu'il y a des ressorts dans notre tête, qui sont tellement disposés que qui tQuche Fun touche aussi le contraire. [Barré.)

M Si on est trop jeune, on ne juge pas bien; trop ss vieil, de même.

■ Il y avait d*abord le paragraphe suivant, qui est barré dans leMS. : « Voilà une partie des causes qui rendent rfaomme si imbécille à connaître là nature. Elle est infinie en deux manières ; il est fini et limité. Elle dure et se maintient perpétuellement en son être; il passe et est mortel. Les choses en particulier se corrompent et se changent à chaque instant: il ne les voit qu'en passant ; elles ont leur principe et leur fin : il ne conçoit ni Tun ni Tautre. Elles sont simples et il est composé de deux natures différentes; et pour consommer la preuve de notre faiblesse, je finirai par cette réflexion sur Tétat de notre nature. »

La suite de ce développement manque dans le MS. eldans la copie.

' Cette note se trouve reproduite, moins le litre, page 25 du MS.

76 DISPBOPOaTION DE L'HOMUE.

Si on n'y songe pas asisez, si on y songe trop, on s*eniéte et on s'en coiffe *.

Si on considère son ouvrage incontinent après l'avoir fait, on en est encore tout prévenu ; si trop long temps après, on (n') y entre plus.

Aussi les tableaux vus de trop loin et de trop près; et il n'y a qu'un point indivisible qui soit le véritable lieu : les autres sont trop près, trop loin, trop haut ou trop bas. La perspective l'assigne dans Tart de la peinture ; mais dans la vérité et dans la morale, qui l'assignera?

> La copie lit t'encoiffe, en réunissant mal à propos les mots s*en et coiffe qui sont très-nettement séparés dans le MS.

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