Barré
Qu'ont-ils trouvé de son origine, de sa durée et de son départ? [Barré,)
*Transposer après les
* Moutaigne, liv. II. ch. xii : « Les uns disent noslre bien estie « loger en la vertu ; d'autres en la' volupté ; d'autres au consentir à « nature; qui en la science; qui ik n'avoir point de douleur; qui à
III. * Est-ce donc que Tàme est encore un sujet trop 366 noble pour ses faibles lumières. Abaissons-la donc à la matière; voyons si elle sait de quoi est fait le propre corps qu*elle anime et les autres qu'elle contrepèse et qu'elle remue à son gré. Qu'en ont-ils connu ces grands dogmatistes qui n'ignorent rien? {Barré.)
* Harum sententiarum *. (Barré.)
* Cela suffirait sans doute si la raison était raisonnable. Elle l'est bien assez pour avouer qu'elle n'a pu encore trouver rien de ferme ; mais elle ne désespère pas encore d'y arriver; au contraire elle est aussi ardente que jamais dans cette recherche et suppose d'avoir en soi les forces nécessaires pour cette conquête. Il faut donc l'achever, et après avoir examiné ses puissances dans leurs effets, reconnaissons-les en elles-mêmes ; voyons si elle a quelques forces et quelques prises capables de saisir la vérité. [Barré,)
c ne se laisser emporter aux apparences; et à cette fantaisie semble « retirer cette autre de l'ancien Pythagoras :
« Ni/ admirari propre rei una, Numici
a. Soiaqae quœ posait facere et tervare beatwm (a) y
m qui est la fin de la secte pyrrhonienne. »
■ C'est le commencement d'une citation i)rise dans ce passage de Montaigne : « 11 ( Aristote) ne parle ni de l'essence, ni de l'origine, < ni de la nature de T&me ; mais en remarque seulement Teffet. Lac- « tance, Sénèque et la meilleure part entre les dogmatistes, ont con- « fessé que c'estoit chose qu'ils n'entendoient pas. Et après tout ce f dénombrement d'opinions : « Harum sentjentiarum quœ vera sU « Deus aliquis viderit, dit Gicero. »
(a) Horace, liv. I. Epist. 6.
IV . * Sur quoi foadera-tHl récont^mie du monde qu'il 69 veut gouverner? Sera-ce sur le caprice de chaque particulier? Quelle confusion 1 Sera-ce sur la justice? Il Tignore.
92 Cerfainement s'il la connaissait, il n'aurait pas établi cette maxime, la plus générale de toutes celles qui sont parmi les hommes : que chacun suive les mœurs de son pays. L'éclat de la véritable équité aurait assujetti tous les peuples, et les législateurs n'auraient pas pris pour modèle, au lieu de cette justice constante, les fantaisies et les caprices des Perses et Allemands. On la verrait plantée par' tous les États du monde et dans tous les temps, au lieu qu'on ne voit
60 presque rien de juste ou d'injuste qui ne change de qualité en changeant de climat. Trois degrés d'élévation du pôle renversent toute la jurisprudence. Un méridien décide de la vérité; en peu d'années de possession, les lois fondamentales changent; le droit a ses Coques. L'entrée de Saturne au Lion nous marque l'origine d'un tel crime. Plaisante justice qu'une rivière borne*! Vérité au deçà des Pyrénées, erreur au delà.
* Ils confessent que la justice n'est pas dans ces coutumes, mais qu'elle réside dans les lois naturelles connues en tout pays. Certainement ils la soutiendraient opiniât4*ément, si la témérité du hasard qui a
' D*aborcl : >... que le Irajel d'aune rivière rend crime! » CTétaieni les expressions mêmes de Montaigne qui a dit, Uv. U. ch. xii: « Quelle < bonté est-ce, que je voyai^ hier eu crédit et demain ne Testre plus, « et que le iraject d'une rivière fait crime? Quelle vérité est-ce que « ces montagnes bornent, mensonge au monde qui se tient au delà? »
semé les lois humaines, f en avait rencontré au moins ses t une qui fût universelle ; mais la plaisanterie est telle, que le canrice des hommes s'est si bien diversifié, qu*il . n*y en a point.
61 Le larcin, Tinceste, le meurtre des enfants et des pères, tout a eu sa place entre les actions vertueuses. Se peut-il rien de plus plaisant qu'un homme ait droit de me tuer parce qu'il demeure au delà de Teau, et que son prince a querelle contre le mien, quoique je n'en aie aucune avec lui 7
Il y a sans doute des lois naturelles; mais cette belle raison corrompue a tout corrompu : Nihil amplius nostrum est; quod nostrum dicimus, artis est; ex senatus-consultis et plebiscitis crimina eœercentur; ut olim vitiisj sic nunc legihus laboramus * .
De cette confusion arrive que l'un dit que l'essence de la justice est l'autorité du législateur; l'autre, la commodité du souverain; l'autre, la coutume présente, et c'est le plus sûr : rien; suivant la seule raison, n'est juste de soi; tout branle avec le temps. La coutume fait toute l'équité , par cette seule raison qu'elle est reçue; c'est le fondement mystique de son autorité. Qai la ramène à son principe, l'anéantit. Rien n'est si fautif que ces lois qui redressent les fautes; qui leur obéit, parce qu'elles sont justes^ obéit à la. justice
■ MonUigne, liv. II, ch. xii : « Il est croyable qu'il y a des lois nat torelles, comme il se volt es autres créatures : mais en nous elles c sont perdues, cette belle raison humaine s'ingérant partout de mais- « triser et commander, brouillant et conrondant le visage des choses, « selon sa vanité et inconstance. Nihil itoque amplius nostrum est : « quod nostrum dico artis est. »
qu'il imagine, mais non pas à l'essence de la loi : elle est loule ramassée en soi ; elle est loi , et rien davantage. Qui voudra en examiner le niotU le trouvera si faible et si léger, que, s'il n'est accoutumé à contempler les prodiges de l'imagination humaine» il admirera qu'un siècle lui ait tanl acquis de pompe et de révérence. L'art de fronder (et) bouleverser les Etats, est d'ébranler les coutumes établies, en sondant jusque dans leur source, pour marquer leur défaut de justice '. Il faut, dit-on, recourir aux lois fondamentales et primitives de l'État qu'une coutume injuste a abolies : c'est un jeu sûr pour tout perdre ; rien ne sera juste à cette balance. Cependant le peuple prête aisément l'oreille à ces discours. Ils secouent le joug dès qu'ils le reconnaissent; et les grands en profitent à sa ruine et à celle de ces curieux examinateurs des coutumes reçues ^. Mais, par un défaut contraire, les hommes croient quelquefois pouvoir faire avec justice tout ce qui n'est pas sans exemple. C'est pourquoi le plus sage des législateurs disait que, pour le bien des hommes, il faut souvent les piper; et un autre, bon politique : Cum veritatem quâ liberetur ignoret^ expedit quod faUatur^. Il ne faut pas qu'il sente la vérité
* D'abord : « défaut d'autorité et de justice. »
s D'abord : « ... examinateurs du fonds des coutumes reçues et des lois fondamentales d'autrefois. »
' Cette citation est empruntée au passage suivant de Montaigne, Hv. II. ch. XII : « L'homme forge mille plaisantes sociétés entre Dieu
« et lui Voici l'excuse que nous donnent sur la considération de
« ce sujet, Scevola grand pontife et Varron grand théologien en leur « temps : Qu'il est besoin que le peuple ignore beaucoup de choses « vraies et en croye beaucoup de fausses. Quum veritatem , quâ « liberetur^ inquirat, ^credatur ei expedire quod fallitur. » — C'est
ET DB LA JUSTICE. - f 29
de TusurpatioD : elle a été introduite autrefois sans raison ; elle est devenue raisonnable ; il faut la faire regarder comme authentique, éternelle, et en cacher le commencement, si on ne veut qu*elle ne prenne bientôt fin.
* V. Veri juris. Nous n'en n'avons plus : si nous en 406 avions, nous ne prendrions pas pour règles de justice de suivre les mœurs de son pays.
* C'est là que ne pouvant trouver le juste, on a trouvé le fort, etc.
* VI. J'ai passé longtemps de ma vie en croyant qu'il y «*o avait une justice, et en cela je ne me trompais pas; car il y en a une selon que Dieu nous l'a voulu révéler. Mais je ne le prenais pas ainsi, et c'est en quoi
je me trompais; car je croyais que notre justice était essentiellement juste et que j'avais de quoi la connaître et en juger. {Barré.)
* Mais je me suis trouvé tant de fois en faute de jugement droit, qu'enfin je suis entré en défiance de moi et puis des autres. J'ai vu tous les pays et hommes changeants; et ainsi après bien des changements de jugement touchant la véritable justice, j'ai connu que notre nature n'était qu'un continuel changement et je n'ai plus changé depuis ; et si je changeais je confirmerais mon opinion. {Barré.)
dans St Auguslin ( De eivitate Dêi, liv. IV, c. 31 ) que se trouve le passage suivant de Varron, auquel Montaigne faii allusion : « MuUa esse vera quœ non modo Vulgo teire non stt utile, sed etiam, tametsi fals'a, aliter existimare Populum expédiât. » Terentius Varro, De cuUu Deorum.