‹ Pensees, fragments et lettres de Blaise PascalChapitre 39 sur 134 · VIII. * Injustice · texte numérisé non relu

VIII. * Injustice

94 II est dangereux de dire au peuple que les lois ne 70 sont pas justes ; car il n'obéit qu'à cause qu'il les croit justes. C'est pourquoi il lui faut dire en même temps qu'il y faut obéir parce qu'elles sont lois, comme il faut obéir aux supérieurs, non parce qu'ils sont justes, mais parce qu'ils sont supérieurs. Par là voilà toute sédition prévenue, si on peut faire entendre cela; et ce que c'est proprement que la définition de la justice.

104 IX. Montagne a tort : la coutume ne doit être suivie is4 que parce qu'elle est coutume, el non parce qu'elle soit raisonnable ou juste. Mais le peuple la suit par cette seule raison qu'il la croit juste ; sinon il ne la suivrait plus quoiqu'elle fût coutume, car on ne veut être assujetti qu'à la raison ou à la justice. La coutume sans cela passerait pour tyrannie; mais Tempire de la raison et de la justice n'est non plus tyrannique que celui de la délectation. * Ce sont les principes naturels à l'homme.

94 II serait donc bon qu'on obéît aux lois el coutumes parce qu'elles sont lois; qu'il* sût qu'il n'y en a

aucune vraie et juste à introduire; que nous n'y connaissons rien, et qu'ainsi il faut seulement suivre les reçues : par ce moyen on ne les quitterait jamais. * Mais le peuple n'est pas susceptible de cette doctrine» et ainsi comme il croit que la vérité se peut trouver et qu'elle est dans les lois et coutumes, il les croit et prend leur antiquité comme une preuve de leur vérité (et non de leur seule autorité sans vérité). Ainsi il y obéit» mais il est sujet à se révolter dès qu'on lui montre qu'elles ne valent rien; ce qui se peut faire voir de toutes en les regardant d'un certain côté.

X. * La nature de l'homme est tout nature : omne ani- hi mal '.

* Il n'y a rien qu'on ne rende naturel ; il n'y a natu- rel qu'on ne fasse perdre.

* La vraie nature étant perdue» tout devient sa nature.

* Gomme le véritable bien étant perdu, tout devient son véritable bien ^.

( Qu'est-ce que nos principes naturels , sinon nos i65 principes accoutumés? Et dans les enfants ceux qu'ils ont reçus de la coutume de leurs pères» comme la chasse dans les animaux ?

Une différente coutume en donnera d'autres principes naturels. Cela se voit par expérience ; et s'il y en

• Sans doute, le pewpïg.

' On irouye encore dans la Ck)pie la ligne suivante : « L'homme est proprement, omne animal. »

> Dans la Copie.

^52 DU YBAI BIEN

a dMneffaçabies à la coutume, il y en a aussi de la coutume contre la nature ineffaçables à la nature et à une seconde coutume : cela dépend de la disposition.

66 Les pères craignent que Tamour naturel des enfants «95 ne s'efface. Quelle est donc cette nature sujette à être effacée? La coutume est une seconde nature qui détruit la première. Pourquoi la coutume n'est-elle pas naturelle? J'ai bien peur que cette nature ne soit elle-même qu'une première coutume, comme la coutume est une seconde nature.

92 XI. La justice est ce qui est établi ; et ainsi toutes nos lois établies seront nécessairement tenues pour justes sans être examinées, puisqu'elles sont établies K

XIL * Injustice, *La juridiction ne se donne pas pour (le) juridiciant, 73 mais pour le juridicié. 11 est dangereux de le dire au peuple. Mais le peuple a trop de croyance en vous; cela ne lui nuira pas et peut vous servir. Il faut donc le publier : pctsce oves meas^ non tuas. Vous me devez pâture. "

Xm. * Justice.

* Comme la mode fait l'agrément^, aussi fait -elle 75 la justice. "

' Cette pensée n'est que dans la Copie.

' Pascal a dit ailleurs : c ... Il y a un siècle pour les blondes, un « autre pour les brunes... La mode même et les pays règlent souvent « ce que Von appelle beauté.. > Discours sur les passions de Va^ mour. Voy. vol. I", pag. 109.

'* Pourquoi suit-on la pluralité? est-ce à cause qu'ils*» ont plus de raison? non, mais plus de force.

Pourquoi suit- on les anciennes lois et anciennes opinions? est-ce qu- elles sont les plus saines? non, mais elles sont uniques, et nous ôtent la racine de la diversité.

** XIV. L'empire fondé sur l'opinion et l'imagination ^^ règne quelque temps, et cet empire est doux et volontaire : celui de la force règne toujours. Ainsi l'opinioii est comme la reine du monde, mais la force en est le tyran.

^^ XY. Summum jus^ summa injuria. La pluralité est la **^ meilleure voie, parce qu'elle est visible, et qu'elle a la force pour se faire obéir; cependant c'est l'avis des moins habiles.

Si l'on avait pu, l'on aurait mis la force entre les mains de la justice : mais comme la force ne se laisse pas manier comme on veut, parce que c'est une qualité palpable, au lieu que la justice est une qualité spirituelle dont on dispose comme on veut, on a mis la justice entre les mains de la force ; et ainsi on appelle ^Wre ce qu'il est force d'observer.

— * De là vient le droit de l'épée, car l'épée donne un véritable droit.

* Autrement on verrait la violence d'un côté et la justice de l'autre. Fin de la 12° provinciale.

* De là vient l'injustice de la Fronde qui élève sa prétendue justice contre la force.

— * Il n*en est pas de même dans TÉglise; car il y a une justice véritable et nulle violence.

XVI. * Quand le fort armé possède son bien , ce qu'il «» possède est en paix.

Page 1