‹ Pensees, fragments et lettres de Blaise PascalChapitre 51 sur 134 · RAISON, COUTUME, INSPIRATION · texte numérisé non relu

RAISON, COUTUME, INSPIRATION

* Infini. Rien,

* Notre âme est jetée dans le corps où elle trouve s nombre, temps, dimension. Elle raisonne là-dessus et appelle cela nature, nécessité, et ne peut' croire autre chose.

161 — L*unité jointe à Tinfini ne Taugmente de rien, non plus qu'un pied à une mesure infinie. Le fini sV néantit en présence de Tinfini, et devient un pur néant. Ainsi notre esprit devant Dieu; ainsi notre justice devant la justice divine.

Il n'y a pas si grande disproportion entre notre justice et celle de Dieu qu'entre Tunité et l'infini ^.

> Pascal avait écrit d'abord : « ne veut, i

' Peut-être Pascal exprime ici le contraire de sa pensée qui serait quMl n*y a pas si grande disproportion entre l'nnité et Tinfini qu'entre notre justice et celle de Dieu Les anciennes éditions ont adopté cette modification ; mais nous n'avons pas le droit de changer le texte.

U4 MOYBNS

29, — Il faut que la justice de Dieu soit énorme comme sa miséricorde : or, la justice envers les réprouvés est moins énorme et doit moins choquer que la miséricorde envers les élus.

164 — Nous connaissons qu'il y '^a un in6ni et ignorons sa nature, comme nous savons qu'il est faux que les nombres soient finis ; donc il est vrai qu'il y a un infini en nombre, mais nous ne savons fee qu'il est. Il est faux qu'il soit pair, il est faux qu'il soit impair; car, en ajoutant l'unité, il ne change point de nature : cependant c'est un nombre, et tout nombre est pair ou impair; il est vrai que cela s'entend de tous nombres finis.

[En marge du paragraphe précédent ; * N'y a-t-il point une vérité substantielle, voyant tant de choses vraies qui ne sont point la vérité même?)

— Ainsi on peut bien connaître qu'il y a un Dieu sans savoir ce qu'il est.

* Nous connaissons donc l'existence et la nature du fini, parce que nous sommes finis et étendus comme lui.

* Nous connaissons l'existence de l'infini et ignorons sa nature, parce qu'il a étendue comme nous, mais non pas des bornes comme nous '.

" Mais nous ne connaissons ni l'existence ni la nature de Dieu, parce qu'il n'a ni étendue ni bornes.

— * Mais par la foi nous connaissons son existence; par la gloire nous connaîtrons sa nature. Or, j'ai déjà montré qu'on peut bien connaître l'existence d'une chose sans connaître sa nature.

^ D*abord : « ... Parce que nous avons rapporl à lui par retendue, et disproportion avec lui par les limites. »

d'arbiver a la foi. 465

460 — Parlons maintenant selon les lumières naturelles* ^

S'il y a un Dieu, il est infiniment incompréhensible, puisque, n'ayant ni parties ni [bornes, il n'a nul rapport à nous : 'nous sommes donc/incapables de connaître ni ce qu'il est, ni s'il est. Cela étant, qui osera entreprendre de résoudre cette question? Ce n'est pas nous, qui n'avons aucun rapport à lui.

Qui blâmera donc les chrétiens de ne pouvoir rendre raison de leur créance, eux qui professent une religion dont ils ne peuvent rendre raison? Ils déclarent, en Texposant au^ monde, que c'est une sottise, stultitiam, et puis vous vous plaignez de ce qu'ils ne la prouvent pas ! S'ils la prouvaient, ils ne tiendraient pas parole : c'est en manquant de preuve qu'ils ne manquent pas de sens^ Oui ; mais encore que cela excuse ceux qu. Toffrent telle, et que cela les ôte du blâme de la produire sans raison, cela n'excuse pas ceux qui la refssçoivent. Examinons donc ce point, et disons : Dieu est, ou il n'est pas. Mais de quel côté pencherons-nous? La raison n'y peut rien déterminer. Il y a un chaos infini qui nous sépare. Il se joue un jeu à l'extrémité de cette dislance infinie où il arrivera croix ou pile. Que gagerez-vous? Par raison, vous ne pouvez faire ni l'un ni l'autre; par raison, [vous ne pouvez défendre nul des deux.

Ne blâmez donc pas de fausseté ceux qui ont pris un choix; car vous n'en savez rien. — Non : mais je les blâmerai d'avoir fait, non ce choix, mais un choix ; car encore que celui qui prend croix et l'autre soient en pareille faute, ils sont tous deux en faute : le juste est de ne point parier.

Oui, mais il faut' parier : cela n'est pas volontaire ; vous êtes embarqué. Lequel prendrez - vous donc? Voyons. Puisqu'il faut choisir, voyons ce qui vous intéresse le moins : vous avez deux choses à perdre, le vrai et le bien ; et deux choses à engager, votre raison et votre volonté, votre connaissance et votre béatitude; et votre nature a deux choses à fuir, l'erreur et la misère. Votre raison n'est pas plus blessée, puisqu'il faut nécessairement choisir, en choisissant Tun que Tautre. Voilà un point vidé; mais votre béatitude? Pesons le gain et la perte, en prenant croix que Dieu est. Estimons ces deux cas : si vous gagnez, vous gagnez tout; si vous perdez, vous ne perdez rien. Gagez donc qu'il est sans hésiter. — Cela est admirable : oui, il faut gager ; mais je gage peut-être trop. — Voyons. Puisqu^il y a pareil hasard de gain et de perte, si vous n'aviez qu^'à gagner deux vies pour une, vous pourriez encore gager. Mais s'il y en avait trois à gagner, il f faudrait jouer (puisque vous êtes dans la nécessité ? t de jouer) et vous seriez imprudent, lorsque vous êtes forcé à jouer, de ne pas hasarder votre vie pour en gagner trois à un jeu où il y a pareil hasard de perte et de gain. Mais il y a une éternité de vie et de bonheur. * Et cela étant, quand il y aurait une infinité de hasards dont un seul serait pour vous, vous auriez enicore raison de gager un pour avoir deux, et vous agiriez de mauvais sens, étant obligé à jouer, de refuser de jouer une vie contre trois à un jeu où d'une infinité de hasards il y en a un pour vous, s'il y avait une infinité de vie infiniment heureuse à gagner. * Hais il y a ici une infinité de vie infiniment heureuse à gagner.

D^ARRIVBR A LA FOI. ^67

un hasard de gain contre un nombre fini de hasards de perte ', et ce que vous jouez est fini/ Cela est tout parti : partout où est Tinflni et où il n*y a pas infinité de hasards de perte contre celui de gain, il n'y a ploint à balancer, il faut tout donner. * Et ainsi, quand on est forcé à jouer, il faut renoncer à la raison, p^ur garder la vie plutôt que de la hasarder pour le gain infini aussi prêt à arriver que la perte du néant.

I6S Car il ne sert de rien de dire qu'il est incertain si on gagnera, et qu'il est certain qu'on hasarde; et que Tinfinie distance qui est entre la certitude de ce qu'on s'expose et Vincertitude de ce qu'on gagnera égale le bien fini qu'on expose certainement, à l'infini qui est incertain. Cela n'est pas ainsi : tout joueur hasarde avec certitude pour gagner avec incertitude ; et néanmoins il hasarde certainement le fini pour gagner incertainement le fini, sans pécher contre la raison. Il n'y a pas infinité de distance entre cette certitude de ce qu'on s'expose et l'incertitude du gain ; cela est faux. Il y a, à la vérité, infinité entre la certitude de gagner et la certitude de perdre. Mais l'incertitude de gagner est proportionnée à la certitude de ce qu'on hasarde, selon la proportion des hasarda de gain et de perte; et de là vient que s'il y a autant de hasards d'un côté que de l'autre , le parti est à jouer égal contre égal; et alors la certitude de ce qu'on s'expose est égale à l'incertitude du gain ; tant s'en faut qu'elle

m en soit infiniment distante. Et ainsi notre proposition

* D'abord : • et autant de hasard de gain que de perte. • — Les deux copies mettent : « nombre infini de hasards, t ce qui est une foute; il y a fini dans le MS.

est dans une force infinie, quand il y a le fini à hasarder à un jeu où il y a pareils hasards de gain que de perte, et l'infini à gagner. Cela est démonstratif; et si les hommes sont capables de quelques vérités, celle-là Test.

Je le confesse, je l'avoue. Mais encore n'y a-t-il* point moyen de voir le dessous du jeu? — Oui, l'Écriture, et le reste, etc.

Oui; mais j'ai les mains liées et la bouche muette; 165 on me force à parier, et je ne suis pas en liberté; on ne me relâche pas, f et je suis fait d'une telle sorte que« t je ne puis croire. Que voulez-vous donc que je fasse?

Il est vrai. Mais apprenez au moins votre impuissance à croire *, puisque la raison vous y porte et que néanmoins vous ne le pouvez; travaillez donc non pas à vous convaincre par Taugmentation des preuves de Dieu, mais par la diminution de vos passions. Vous voulez aller à la foi, et vous n'en savez pas le chemin; vous voulez vous guérir de l'infidélité, et vous en demandez les remèdes : f apprenez de ceux qui ont été* t liés ^ comme vous, et qui parient maintenant tout leur bien; ce sont gens qui savent ce chemin que vous voudriez suivre, et guéris d'un mal dont vous voulez guérir. Suivez la manière par où ils ont commencé; * c'est en faisant tout comme s'ils croyaient, en prenant de l'eau bénite, en faisant dire des messes % etc. Naturellement même cela vous fera croire et vous

* D'abord : « ... que votre impuissance â croire ne vient que du défaut de vos passions. »

' La Copie lit « tels comme vous, » au lieu de liés ; c'est une faute.

* Pascal nous semble développer plus loin cette considération dans be fragment où il dit que nous sommes automate autant <iu*esprit,

d'arriver a la foi. ^69

abêtira ^ — Mais c'est ce que je crains. — Et pourquoi? qu'avez-vous à perdre?

* Mais pour vous montrer que cela y mène, c'est que cela diminuera les passions qui sont vos grands obstacles, etc.

0! ce discours me transporte, me ravit, etc.

Si ce discours vous plait et vous semble fort, sachez qu'il est fait par un homme qui s'est mis à genoux , auparavant et après, pour prier cet Être infini et sans parties, auquel il soumet tout le sien, de se soumettre aussi le vôtre pour votre propre bien et pour sa gloire; et qu'ainsi la force s'accorde avec cette bassesse.

— * La coutume est notre nature : qui s'accoutume à la foi la croit et ne peut plus ne pas craindre l'enfer. Et ne croit autre chose.

* Qui s*accoutume à croire que le roi est terrible, etc.

* Qui doute donc que notre âme étant accoutumée s à voir nombre, espace, mouvement, croye cela et rien que cela?

et qu'il est bon que la coutuuie incline l'automate qui entraîne r esprit sans^qu'il y pense,

■ Montaigne avait dit avant Pascal : « Il nous faut ahestir pour . « nous assagir. » Llv. n. cb. xii.

Et St Paul : « Nemo se seducat : si quis videtur inter vos sapiens « esse in boc ssculo, stultus fiât ut sit sapiens; sapientia enim bujus « mundi, stultitia estapud Deum. » Epist, ad Corinth, HI. 19.

Dans Pascal comme dans St Paul, abêtir ne doit pas être pris à la lettre, mais dans la profondeur du sens cbrétien : c'est une de ces paroles que la vraie pbilosopbie accepte et défend contre les déclamations d'une pbilosopbie superficielle et contre les excès d'une dévotion abusive.

Nous donnons à la fin de ce volume un passage curieux d'une Lettre d'Arnauld à la princesse de Guemené qui craignait qu'on n'abêtit son fils.

261 — Croyez-vous qu*il soit impossible que Dieu soit infini, sans parties? Oui. Je vous veux donc faire voir une chose infinie et indivisible : c'est un point se mouvant partout d'une vitesse infinie; car il est en tous lieux, et est tout entier en chaque endroit ^

Que cet effet de nature, qui vous semblait impossible auparavant, vous fasse connaître qu'il peut y en avoir d'autres que vous ne connaissez pas encore. Ne tirez pas cetle conséquence de votre apprentissage, qu'il ne vous reste rien à savoir, mais qu'il vous reste infiniment à savoir.

* Fin de ce discours.

«64 Or quel mal vous arrivera-t-il en prenant ce parti? 7 Vous serez fidèle, honnête, humble, reconnaissant, bienfaisant, sincère ami, véritable. A la vérité, vous ne serez point dans les plaisirs empestés, dans la gloire, dans les délices. Mais n'en aurez- vous point d'autres? Je vous dis que vous y gagnerez en cette vie; et qu'à chaque pas que vous ferez dans ce chemin, vous verrez tant de certitude du gain et tant du néant de ce que vous hasardez, que vous connaîtrez à la fin «que vous avez parié pour une chose certaine, infinie, pour laquelle vous n'avez rien donné.

(Les lignes suivantes se trouvent intercalées, pages 4 du MS., de telle sorte que pascal a écrit au-dessus et au-dessous une [>artie du grand fragment Infini. Rien: )

* Page 423 du MS se trouve cetle note isolée : « Le mouvement « infini, le point qui remplit tout; le mouvement en repos. lùfini sans « quantité, indivisible et infini. »

d'arriver a la foi. ^^^

On a bien de l'obligation à ceux qui avertissent 4 des défauts, car ils mortifient. Ils apprennent qu*on a été méprisé; ils n'empêchent pas qu'on ne le soit à l'avenir, car on a bien d'autres défauts pour Tétre. Ils préparent l'exercice de la correction et l'exemption d'un défaut.

(EnHn sur les marges du même fragment Infini. Rien, sont écrites le$ pensées qui suivent : )

292 II est faux que nous soyons dignes que les autres s nous aiment : il est injuste que nous le voulions. Si nous naissions raisonnables et indifférents, et connaissant nous et les autres, nous ne donnerions point cette inclination à notre volonté. Nous naissons pourtant avec elle : nous naissons donc injustes, car tout tend à soi. Cela est contre tout ordre : il faut tendre au général ; et la pente vers soi est le commencement de tout désordre, en guerre, en police, en économie, dans le corps particulier de Thomme.

* La volonté est donc dépravée.

Si les membres des communautés naturelles et civiles tendent au bien du corps, les communautés ellesmêmes doivent tendre à un autre corps plus général dont elles sont membres. * L'on doit donc tendre au général.

* Nous naissons donc injustes et dépravés.

168 Nulle religion que la nôtre n'a enseigné que Thomme nait en péché. Nulle secte de philosophes ne l'a dit ; nulle n'a donc dit vrai.

* Nulle secte ni religion n'a toujours été sur la terre que la religion chrétienne.

— * Il n'y a que la religion chrétienne qui rende rhomme aimable et heureux tout ensemble. Dans rhonnéteté on ne peut être aimable et heureux tout ensemble.

265 — Le cœur a ses raisons, que la raison ne connaît point : on le sait en mille choses. Je dis que le cœur aime l'être universel naturellement et soi-même naturellementy selon qu'il s'y adonne; et il se durcit contre l'un ou l'autre, à son choix. Vous avez rejeté l'un et conservé l'autre : est-ce par raison que vous vous aimez?

291 C'est le cœur qui sent Dieu, et non la raison. Voilà ce que c'est que la foi : Dieu sensible au cœur, non à la raison.

— * La seule science qui est contre le sens commun? : et la nature des hommes est la seule qui ait toujours

subsisté parmi les hommes ^

Partis.

272 II faut vivre autrement dans le monde selon ces es diverses suppositions ;

1® Si l'on pouvait y être toujours.

2*^ S'il est sûr qu'on n'y sera pas longtemps, et incertain si on y sera une heure.

■ La même pensée se trouve reproduite à peu près dans les mêmes termes, page 265 du MS. de la manière suivante :

« La seule religion contre la nature, contre le sens commun, contre nos plaisirs, est la seule qui ait toujours été. »

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