DÉ LA PHILOSOPHIE MODERNE
Quand les hommes s'égorgent au nom de quelques principes philosophiques ou politiques, lorsqu'ils font , pour établir la domination de leurs dogmes , tout ce que des fanatiques ont osé pour les leurs , alors , quoiqu'ils bornent leur empire à la vie présente , il n'en est pas moins certain que leur philosophie a son fanatisme ; et c'est une vérité dont les prétendus sages du siècle ne se sont pas doutés. Ils sont morts : la plupart d'entr'eux avaient des vertus , mais pour avoir cru que le fanatisme était exclusivement le fruit des idées religieuses, pour avoir méconnu la nature de l'homme et des corps politiques , pour avoir ignoré le poison des germes qu'ils semaient , une effrayante complicité pèse sur leur tombe , et déjà leur épitaphe se mêle à celle d'un grand empire , à celle de deux républiques , à celle des plus florissantes colonies.
Les voilà donc au fond de leurs tombeaux , devenus , à leur insçu, les pères d'une famille de philosophes qui ont pris, en leur nom et sous leur étendard, la nouveauté pour principe, la destruc-
tion pour moyen , et une révolution pour principe; qui se sont armés des passions du peuple, en même temps que le peuple s'armait de leurs maximes ; et dans ce troc périlleux des théories , de l'esprit et des pratiques de l'ignorance, des subtilités des chefs et des brutalités des satellites , on les a vus tour-à-tour s'enivrer de popularité et de souveraineté, jusqu'à ce qu'enfin de cet accouplement des philosophes et de la classe du peuple, il soit sorti une nouvelle secte, forte des argumens de l'une et de la massue de l'autre , mais également redoutables à tous deux ; monstre inexplicable, nouveau Sphinx qui s'est assis aux portes d'une ville déjà malade de la ^peste , pour ne lui proposer que des énigmes et le trépas. « Le genre humain a-t-il souffert de toutes les guerres du fanatisme religieux , autant que de ce premier essai du fanatisme philosophique? » C'est le dernier problème du monstre : il s'est gravé dans la mémoire du monde épouvanté , et la postérité le résoudra en gémissant. Comment pourrais-je passer sous silence une des plus grandes plaies dont le genre humain ait encore été frappé? Et quand on songe que c'est par la main des philosophes , comment pourrait -on ne pas chercher à définir cette nouvelle et désastreuse philosophie?
On a de tout temps divisé la philosophie en deux branches : celle qui s'occupe de l'étude de la nature, et qui comprend la physique, la chimie, l'histoire naturelle et l'astronomie; et celle qui
n'étudie que la partie morale et intellectuelle de l'homme. Dans l'une et l'autre de ces divisions , la philosophie cherche et trouve toujours de nouvelles raisons d'admirer la nature , et de nouveaux moyens d'être utile aux hommes. Si la philosophie ne s'était pas écartée de cette honorable mission, elle eût contribué au perfectionnement de l'homme, au repos et à la gloire du monde ; et son nom , garant , souvenir et augure de bonheur, serait le plus doui espoir du genre humain. Mais il est de l'essence de la philosophie actuelle d'agrandir les esprits rares , et d'enhardir les âmes vulgaires ; d'exciter une admiration éclairée dans les uns , et une audace aveugle dans les autres. Semblable au métier de la guerre qui se change en théorie dans la tête du vrai guerrier , et devient la science protectrice des empires, tandis qu'il n'est pour le commun des hommes qu'une école de barbarie et de brigandage : la philosophie a donc eu le malheur d'enfanter des esprits orgueilleux dont les excès ont déshonoré son nom.
On entend aujourd'hui par philosophe, non l'homme qui apprend le grand art de maîtriser ses passions ou d'augmenter ses lumières , mais celui qui joint à l'esprit d'indépendance , le despotisme de ses décisions : qui doute de tout ce qui est, et qui afi&rme tout ce qu'il dit-, l'homme enfin qui secoue des préjugés sans acquérir des vertus. Il est résulté de là, qu'un physicien du premier ordre, mais religieux , tel que Pascal ou Newton, n'était pas phi-
losophe , et qu'un ignorant hardi était un vrai philosophe. Cette conséquence n'a pas étonné le siècle. Comme c'est éminemment l'esprit d'analyse qui domine dans la philosophie , ses nouveaux disciples ont employé partout les dissolvans et les décompositions. Dans la physique, ils n'ont trouvé que des objections contre l'auteur de la nature; dans la métaphysique que doute, subtilités : la morale et la logique ne leur ont fourni que des déclamations contre l'ordre politique , contre les idées religieuses et contre les lois de la propriété : ils n'ont pas aspiré à moins qu'à la reconstruction du tout, par la révolte contre tout ; et sans songer qu'ils étaient eux-mêmes dans le monde , ils ont renversé les colonnes du monde. Comment n'ont-ils pas vu que leurs analyses étaient des méthodes de l'esprit humain, et non un moyen de la nature? Que , dans cette nature , tout est rapport, proportion, harmonie et agrégation; qu'elle lie, rassemble et compose toujours , même en décomposant ; car ses lois ne dorment jamais; tandis que l'homme qui analyse , soit comme chimiste, soit comme raisonneur , ne peut qu'observer et suspendre, décomposer et tuer. Que dire d'un architecte qui , chargé d'élever un édij&ce , briserait les pierres , pour y trouver des sels , de l'air et une base terreuse, et qui nous offrirait ainsi une analyse au lieu d'une maison? Le prisme qui dissèque la lumière , gâte à nos yeux le spectacle delà nature.
Ils ont donc constamment abusé de l'instrument
le plus délié de l'esprit humain , je veux dire de l'analyse ou de la métaphysique. Ils n'ont pas senti que les vérités sont harmoniques, et qu'il n'est permis de les présenter que dans leur ordre : que si on dit aux hommes, vous êtes égaux, puisque vous êtes semblables , c'est une vérité purement anatomique; que si on leur dit, vous êtes frères , c'est une vérité religieuse : que si enfin on les voit inégaux par les talens, les emplois, la force et la fortune, plus sensibles aux injures qu'aux bienfaits , et plutôt rivaux que frères et amis , on ne sort pas de l'état naturel, ou de l'ordre politique. Annuler les différences, c'est confusion; déplacer les vérités, c'est erreur-, changer Tordre, c'est désordre. La vraie philosophie est d'être astronome en astronomie , chimiste en chimie , et politique dans la politique. Ils ont cru pourtant ces philosophes, que définir les hommes, c'était plus que les réunir; que les émanciper, c'était plus que les gouverner, et qu'enfin les soulever, c'était plus que les rendre heureux. Ils ont renversé des états pour les régénérer, et disséqué des hommes vivans pour les mieux connaître.
C'est en vain que Platon ( caria Grèce avait souffert aussi des débordemens de cette philosophie) leur avait dit que ce n'était point à eux à faire des vers et de la musique, mais d'en parler; puisque leur philosophie était discoureuse. C'est en vain que Zenon avait prononcé que le vrai philosophe n'est qu'un bon acteur, également propre au rôle de roi
et de sujet , de maître et d'esclave : car en effet , il est de la vraie philosophie de faire tout bien, et non de trouver tout mal. C'est en vain, dis-je , que les hommes étaient bien avertis sur la nature et la différence des deux philosophies : il s'est fait de nos jours dans toutes les têtes un changement qui a préparé la révolution dont les philosophes ont été brusquement promoteurs , guides et victimes ; révolution dans laquelle ils ont pensé qu'on pouvait dénaturer tout sans rien détruire, ou tout détruire sans péril , et hasarder le genre humain sans crime. Dans le monde , on se moquait jadis des philosophes, qui se moquaient à leur tour de tout ce que le monde adore ; qui affectaient le mépris des richesses , qui gourmandaient toutes les passions , qui démontraient le vide des grandeurs , et on se moquait d'eux par la même raison que nos philosophes se moquent des cultes , parce qu'on n'y croyait pas.
Mais si les anciens philosophes cherchaient le souverain bien , les nouveaux n'ont cherché que le souverain pouvoir. Aussi le monde s'est-il d'abord accommodé de cette philosophie qui s'accommodait de toutes les passions. Elle avait un air d'audace et de hauteur qui charma la jeunesse et dompta l'âge mûr; une promptitude et une simplicité qui enlevèrent tous les suffrages et renversèrent toutes les résistances : les instrumens de la destruction sont en effet si simples ! et comme ces philosophes semblaient avoir le privilège de la liberté et des lumiè-
res 5 qu'ils honoraient ou flétrissaient à leur choix , inscrivaient ou rayaient dans leur liste les grands hommes de tous les siècles, selon qu'ils les trouvaient favorables ou contraires à leur plan, ils captèrent , engagèrent et compromirent si bien l'amour-propre du public , des administrateurs , des courtisans et des rois eux-mêmes, (1) qu'il fallut se ranger sous leur enseigne pour faire cause commune avec la raison. On se ligua donc avec eux contre le joug sacré de la religion, contre les délicatesses de la morale, contre les lenteurs et les précautions de la politique et de l'expérience , en un mot, contre l'ancien monde ; et la philosophie ne fut plus distinguée de la mode.
On se souvient de la folle joie des philosophes, en voyant le succès de leurs livres , la foule des conversions et l'unanimité des suffrages : ils en furent éblouis au point de croire qu'à leur voix les peuples se mettraient en mouvement , comme les pierres de Thèbes aux accens d'Amphion. Ils ne virent pas que les applaudissemens leur venaient de l'ordre qui existait encore tout entier, et que c'était de tous les rangs de la société que partaient les suffrages. Quand on représente le chaos sur nos théâtres , les loges retentissent d'applaudissemens ; mais l'auteur de la pièce ne conclut pas de son succès, qu'on
(i) Le Grand Frédéric articule expressément la souveraineté du peuple dans son anli-MacLiavel.
Note de V Editeur.
uc saurait trop vite porter le chaos , la mort et le néant dans le monde.
C'est pourtant ce qu'ont tenté et exécuté les philosophes. Au lieu de laisser bondir la chimère dans le vide, ils ont dit: «Puisque nous tenons la puissance, réalisons la chimère; bâtissons entre les tombeaux des pères et les berceaux des enfans ; plaçons nos espérances sur d'autres générations ; que notre amour soit pour le futur et l'inconnu, et notre protection pour l'univers; notre haine et nos anathèmes pour nos contemporains , et pour le sol que nous foulons. Périssent nos colonies, périsse le monde, plutôt qu'un seul de nos principes; guerre aux châteaux! c'est-à-dire à l'or-, paix aux chaumières, c'est-à-dire, oubli. » Voilà leurs paroles; voilà l'esprit, le cœur, la doctrine et les oracles de ces amis de l'homme! Tuteurs hypocrites, ils ont aimé les pauvres et les nègres, de toute leur haine pour les blancs et les riches. Législateurs cosmopolites, ils ont ri des droits de la propriété, des alarmes de la morale, des douleurs de la religion et des cris de l'humanité... et combien de coups ils ont portés à cette triste humanité qui ne retentiront que dans la postérité !
Mais leur rire n'a pas duré : la secte qu'ils ont enfantée , les a d'abord écrasés sous la conséquence de leurs principes : hélas! s'est écrié l'an d'eux, en se donnant la mort, nous 71 avons trouvé qu'un labyrinthe au fond d'un abîme (1)! Les autres ont péri
(1) Mol remarquahie du girondin Guadet. '
sur l'échafaud , et leurs cendres trempent dans les larmes et le sang d'un million de victimes. Quelques uns plus infortunés peut-être , promènent dans l'Europe des douleurs sans remords , car tout fanatique vit et meurt sans remords; ils redemandent leur proie ou quelque nouvelle terre à régénérer ; ils ne conçoivent pas l'atroce méprise de leurs prosélytes : Comment, s'écrient-ils , nos disciples et nos satellites sont-ils devenus nos bourreaux !
C'est , leur a déjà répondu l'homme qui a le mieux peint les démons et l'enfer, Milton , c'est que vous construisiez dans l'empire de l'anarchie un pont sur le chaos ; mais quand il a fallu passer, des monstres vous en ont disputé l'abord : épouvantés de cette apparition, vous avez reculé , et les monstres vous ont dit, pourquoi reculer? vous êtes nos pères (1).
Il est triste sans doute que de telles images ne soient que les pâles copies de tout ce que le monde voit et endure, et je ne peux me défendre ici d'observer combien les Rousseau , les Helvétius , les Diderot, les d'Alembert , les Voltaire, sont morts à propos. En nous quittant à la veille de nos malheurs , ils ont emporté les suffrages du siècle 5 ils n'ont pas à gémir de la révolution qu'ils ont préparée ; ils n'ont pas à rougir des hommages de la
(i) L'auteur avait dit, tout constituant est gros d'un jacobin. Hélas ! et dans ce moment on veut des constitutions partout.
Note de l'Editeur.
48fî Convention. S'ils vivaient encore , ils seraient exécrés par les victimes qui les ont loués, et massacrés par les bourreaux qui les déifient.
Le plus éloquent de ces esprits forts a dit que les enfans étaient nécessairement de petits philosophes : il faut alors que les philosophes soient nécessairement de grands enfans. Mais Hobbes a fort bien prouvé que le méchant n'était qu'un enfant robuste : donc nos philosophes sont des méchans. « Nous ferons tomber, disaient- ils , les différences nationales par le commerce ; les limites politiques par la philantropic, les rangs et les conditions par l'égalité 5 les gouvernemens par la liberté, et toutes les religions par l'incrédulité. La philosophie n'a pour sceptre qu'un flambeau, et les grandes familles du genre humain marcheront à sa lumière ».
Mais la nature éternelle des choses s'est d'abord opposée à de si vastes intentions. Les lumières s'élèvent et ne se répandent point : elles gagnent en hauteur et non pas en surface : elles se font connaître au vulgaire par de plus nombreux résultats , jamais par leurs théories ; et semblables à la providence , les arts s'entourent de plus de bienfaits , sans rien diminuer de leur difficulté : au contraire c'est toujours de plus haut qu'ils versent la lumière, aussi la science qui s'élève trop, est-elle enfin traitée comme la magie; admirée à proportion qu'on l'ignore. Les aérostats n'ont rien fait soupçonner au vulgaire sur la théorie des airs ; les paratonner-
res , rien sur l'électricité; les pendules, rien sur les lois du mouvement; enfin, les découYertes de la géométrie n'ont pas tiré le peuple des quatre règles de l'arithmétique, et l'almanach n'apprend l'astronomie à personne. Il est donc certain qu'à mesure qu'elle s'élève , la science échappe au vulgaire : c'est donc le progrès en concentration , et non l'expansion des lumières , qui doit être l'ohjet des hons esprits ; car malgré les efforts d'un siècle philosophique, les empires les plus civilisés seront toujours aussi près de la harharie que l'acier poli l'est de la rouille : les nations comme les métaux , n'ont de brillant que leur surface. Le peuple repousse ou adopte les méthodes des savans , comme il en adopterait d'opposées; toujours sans conviction, il ne donne aux vérités, comme aux erreurs, que le suffrage de l'imitation , l'obéissance de la séduction et l'enthousiasme de la nouveauté. L'homme instruit est fondé à penser et à dire du peuple, ce que celui-ci ne peut ni penser ni dire de lui ; car il connaît le peuple et le peuple ne le connaît pas. Il faut donc consulter le savant sur le peuple, et non le peuple sur le savant. La volonté du peuple peut être de brûler les bibliothèques publiques ou les cabinets d'histoire naturelle; mais la volonté du savant ne sera jamais de détruire les ateliers et les magasins du peuple.
On peut poser comme principe, qu'il y a dans ce monde un consentement tacite donné par l'ignorant et le faible à la science et à la puissance ; et
i84 les philosophes le savaient bien : mais ils ont cru que le savoir et le pouvoir ne se quitteraient pas , et que l'artillerie et l'imprimerie seraient toujours dans les mêmes mains. L'expérience les a cruellement détrompés : du jour où le philosophe Robespierre eut la puissance , il opprima la science. Ses meurtriers abhorrent son nom , mais ils adorent ses principes, et vivent encore de ses crimes. Le monde est toujours menacé d'une de ces intercadences de lumières si funeste au genre-humain; époque de projets interrompus, d'empires renouvelés, d'hommes nouveaux, et de superstitions inconnues : malheureux temps où la barbarie qui détruit se mêle à la subtilité qui projette; où les antiques monumens des arts s'allient aux emblèmes bizarres et fugitifs de la nouveauté; où les souvenirs sont si tristes et les espérances si lointaines ; où l'homme de bien gémit également et sur tout ce qui tombe et sur tout ce qui s'élève. L'ignorance des sauvages et leur barbarie sans mélange n'offre pas de si désolantes images. Dans l'hiver, la nature engourdie ne craint pas les ravages des torrens; mais au temps des moissons , ils la surprennent chargée des richesses de l'année. La révolution avait trouvé les sciences et les arts dans l'état le plus florissant.
La philosophie étant le fruit de longues méditations , et le résultat de la vie entière , ne doit m ne peut être présentée au peuple qui est au début de la vie. Les paysans , par exemple , sont chargés du premier travail du corps politique : nous le répé-
tons, si avec nos lumières, nous avions leurs peines; et si avec leurs peines , ils avaient nos lumières , ils ne voudraient plus travailler, et nous ne voudrions plus vivre. Enfin, il y aura toujours pour le peuple sept jours dans la semaine; six pour le travail et un pour le repos et la religion : rien pour la philosophie. Voltaire disait, plus les hommes seront éclairés plus ils seront libres] ses successeurs ont dit au peuple, que plus il serait libre, plus il serait éclairé-^ ce qui a tout perdu.
L'égalité indéfinie parmi les hommes , étant un des rêves les plus extraordinaires de cette philosophie, mérite ici quelque sérieuse attention.
Au lieu de statuer que la loi serait égale pour tous les hommes , on décréta que les hommes étaient naturellement égaux , sans restriction , mais il y a une chose dont on ne pourra jamais décréter l'égalité : ce sont les talens , les conditions , les rangs et les fortunes. S'ils eussent dit que toutes les conditions sont égales, on se serait moqué d'eux; ils ne décrétèrent donc que l'égalité des hommes ; préférant ainsi le danger au ridicule; je dis le danger, car les hommes étant déclarés égaux , et les conditions restant inégales , il devait en résulter un choc épouvantable. Heureusement que les décrets des philosophes ne sont pas des lois de la nature : elle a voulu des hommes inégaux avec des conditions et des formes inégales , comme nous voulons des anneaux inégaux pour des doigts inégaux; d'où ré-
suite l'harmonie générale (1). C'est ainsi qu'en géométrie la parité résulte des impairs avec les impairs ; tandis que des impairs avec des pairs , ne produiraient que des impairs. Qu'importe donc aux hommes d'être déclarés égaux , si les conditions doivent rester inégales? Il faut, au contraire, se réjouir quand on voit des hommes très bornés dans des conditions très basses; comme il faudrait s'affliger, si la loi portait des brutes dans les grands emplois , et repoussait l'homme de génie vers les professions serviles et mécaniques. L'inégalité est donc l'âme des corps politiques , la cause efficiente des mouvemens réguliers et de l'ordre.
C'est que les philosophes ont confondu l'égalité avec la ressemblance. Les hommes naissent en effet semblables , mais non pas égaux. Or, c'est la ressemblance qui est la base de toute charité , de toute bonté, et même de toute politesse parmi les hommes ; car si notre prochain n'est pas toujours notre égal , il est toujours notre semblable. Supposons, par exemple, qu'un paysan tombé dans un précipice, crie à un passant; secourez votre semblable ] il est indubitable que le passant fût-il prince , volera à son secours. Mais si le paysan criait, secourez votre égal ; le passant serait tenté de lui ré-
(i) L'égalité absolue est si aljsurde, que même les échecs, le piquet et tous les jeux possibles n'existeraient pas , si toutes les pièces et les cartes avaient la même valeur. Que serait une armée sans chefs? Point d'élat social sans hiérarchie.
Note de l^ Editeur.
pondre , attendez votre égal. Ainsi , les hommes et les rangs étant inégaux , l'inégalité est le fondement de la politique ; et les hommes étant semblables et soumis aux mêmes infirmités , la ressemblance est le fondement de l'humanité. Mais l'égalité dissout à la fois et la politique et l'humanité 5 elle ébranle donc l'ordre social dans ses deux bases fondamentales. Au reste, ce sophisme, quoiqu'il ait produit des maux infinis , n'a fait illusion à personne. Si on dit à quelque satellite de la révolution : tu nés pas mon semblable et mon prochain, il rit; mais si on lui dit, tu n'es pas mon égal, il vous massacre. C'est qu'il croit à la ressemblance qui le frappe , et qui n'a pas besoin d'être prouvée ; et que ne croyant pas à l'égalité , il veut l'établir par la violence.
Observez que si les hommes sont naturellement inégaux , la loi les suppose pourtant égaux : elle soumet leur inégalité à sa mesure, leurs préjugés à son jugement, et leurs passions à son impartialité. Si les hommes naissaient égaux , on n'aurait pas besoin de lois pour les déclarer tels : aucun tribunal n'a encore proclamé que les hommes sont mortels.
Non seulement les philosophes ne pourraient pas fonder un corps social avec le dogme de l'égalité, mais ils ne sauraient même faire un drame, qui n'est qu'une faible image de la vie. N'oublions jamais que tout principe dont on ne peut, ou dont on n'ose tirer les conséquences , n'est pas un principe. Aussi, pour avoir perverti les idées, il s'est
trouvé que la langue s'est brusquement défigurée sous leurs yeux : de l'ordre intellectuel où ils s'étaient retranchés pour y régner, ils ont été précipités dans les vagues des passions populaires. Le§/ mots abstraits qu'ils avaient jetés au peuple, comme monnaie de cours, sont devenus les instrumens du sophisme et de la fourberie , et les expressions de la philantropie n'ont fourni des armes qu'à la barbarie et au fanatisme.
Les philosophes ont pu dire alors comme dans Tartufe , nous leur avons appris à n'avoir d'affection pour rien. En effet , le vice radical de la philosophie, c'est de ne pouvoir parler au cœur. On a souvent comparé l'âme au feu; mais l'esprit n'a que la clarté ; la chaleur est dans le cœur : l'esprit ne peut donc qu'éclairer les objets ; le cœur seul les pénètre et se les identifie. De là vient que la morale qui parle au cœur, a si peu d'obligations à l'esprit philosophique. La conscience ne fait pas des découvertes : le vice et la vertu sont ses deux pôles , elle y touche à chaque instant. Les anciens voulaient de la morale pour tout le monde , et gardaient les mystères de leurs théories pour leurs disciples; les modernes ont voulu de la philosophie pour tous , et de la morale pour personne.
Aussi, une religion, même la plus mal conçue, est-elle infiniment plus favorable à l'ordre politique, et plus conforme à la nature humaine en général, que la philosophie; parce qu'elle ne dit pas à l'homme d'aimer Dieu de tout son esprit, mais
de tout son cœur : elle nous prend par ce côté sensi*ble et vaste qui est à peu près le même dans tous les individus , et non par le côté raisonneur, inégal et borné qu'on appelle esprit. Quand on ne considérerait les religions que comme des superstitions fixes, elles n'en seraient pas moins les bienfaitrices du genre bumain; car il y a dans le cœur de l'bomme une fibre religieuse que rien ne peut extirper, et que toujours l'espérance et la crainte solliciteront, La superstition vague ne produirait que des malheurs : c'est une faiblesse que la fixité change en force. Les métaux sont répandus sur toute la terre; chaque état les marque à son coiuj ce qui produit le sentiment de confiance attaché à la fixité : ainsi , la superstition est partout; chaque peuple la marque à son coin et la fixe ; et ce que tant de religions ont de commun entr'elles, de bon et d'admirable, c'est le sentiment qu'elles entretiennent, c'est le rapport de l'homme à Dieu. Si par un heureux concours de causes trop rares , il s'établissait un culte plus universel sur la terre, le genre humain devrait s'en féliciter, comme il le ferait d'une monnaie et de toute mesure plus universelle. Il n'y a de bon que l'unité et la fixité; de nuisible que l'innovation et la versatilité. L'opinion publique dont les philosophes ont fait de nos jours un si grand épouvantail pour les gouvernemens , ne réside en effet que dans le public , cette portion oisive, inquiète et cliangeante des corps politiques, qui se fait tour-à-tour impie ou dévote pour em-
^90 barrasser son gouvernement : les opinions du peuple sont paisibles , universelles et toujours partagées par le gouvernement : qu'elles soient des jugemens ou des préjugés , n'importe ; elles sont bonnes puisqu'elles sont fixes et voilà pourquoi les mœurs (1) suppléent si bien aux lois. Dans le conflit des idées , des plans et des projets qu'enfantent les hommes , la victoire ne s'appelle pas vérité, mais fixité. C'est donc une décision et non un raisonnement, des autorités et non des démonstrations qu'il faut aux peuples. Le génie , en politique , consiste, non à créer, mais à conserver ; non à changer, mais à fixer; il consiste enfin à suppléer aux vérités par des maximes ; car ce n'est pas la meilleure loi qui est la bonne, mais la plus fixe. Voyez les opinions philosophiques 5 elles passent tour-à-tour sur la meule du temps , qui leur donne d'abord du tranchant et de l'éclat, et qui finit par les user. Voyez tous ces éclatans fondateurs de tant de sectes! Leurs théories sont à peine comptées parmi les rêves de l'esprit humain 5 et leurs systèmes ne sont que des variétés dans une histoire qui varie toujours.
Les anciens ayant donné des passions à leurs dieux , imaginèrent le destin qui était irrévocable , inexorable, impassible; afin que l'univers ayant une base fixe , ne fût pas bouleversé par les passions des Dieux. Jupiter consultait le livre du des-
(i) Mœurs , chose fixe, d'où mora^ mos.
tin, et l'opposait également aux prières des hommes, aux intrigues des dieux , et à ses propres penchans en faveur des uns et des autres. La nécessité étant le résultat des lois du mouvement qui s'accomplissent toujours, ne peut être que bonne : si elle eût été un mal . le monde eût d'abord fini.
Les jeunes gens sont loin de sentir qu'en politique , il n'y a de légitime que ce qui est stable ; qu'une loi connue et éprouvée vaut mieux qu'une loi nouvelle qui paraît meilleure , et que l'autorité ne fait pas de démonstrations , mais des décrets : ils sont loin sur-tout de penser, comme Socrate mourant , que les lois ne sont pas sacrées parce qu'elles sont justes , mais parce qu'elles émanent du souverain.
C'est ici, puisque tant de destructions laissent à découvert les fondemens antiques de la religion et de la justice , qu'il faut en avouer franchement le principe , et justifier ces deux premiers besoins de l'ordre social et politique : la révolution et la philosophie du siècle m'en font un devoir et une nécessité. Mais je ne parlerai en général que le langage de la raison humaine , dénuée des certitudes