‹ Pensées inédites de RivarolChapitre 3 sur 11 · BON POUR LES FAUTES, ET JUSTICE POUR LES CRI- MES · texte numérisé non relu

BON POUR LES FAUTES, ET JUSTICE POUR LES CRI- MES

Etait-ce d'-nc pour enrichir quelques grossiers fripons d'Hambourg ou de Basic , assez avides de nos dépouilles pour paraître amoureux de vos principes , que vous avez passé par tant de malheurs et de crimes? Quoi! vous avez égorgé votre roi pour ramper sous un soldat de la révolution , et un prêtre renégat?

Rampait-on mieux dans l'antichambre des princes ou des minisîres que vous ne rampez dans celle d'un Bonaparte, et en remontant, dans celle d'un Barras? Français républicains, voilà ce que vous êtes.

Cromwel dans l'antichambre duquel vous eussiez aussi rampé, intitulait l'Angleterre république : comme les tyrans se moquent des révolutionnaires, et comme ceux-ci sont vils.

L'envie du peuple n'en voulait qu'aux parvenus; celle des soldats , non aux officiers nobles , mais aux officiers de fortune qu'on aurait dû appeler officiers de mérite; celle des philosophes n'en voulait qu'aux grands et aux anciennes familles. Ils

(i) La restauralion était toute clans ces trois mots.

Note de l'Editeur.

ô\it inspiré leur envie au peuple qui a renversé la statue d'Henri IV, Lrûlé les châteaux et les archives sur leur parole.

L'inlluence de la philosophie moderne est prouvée par le nouvel esprit des ministres , plus amoureux de la gloire philosophique ^ comme Necker, que de leurs fonctions auprès des rois.

Les émigré ayant une pente naturelle pour les rois auraient entretenu partout l'hahitude du respect; mais les rois les ayant tous repoussés, ils ont vécu dans des pays où la grossièreté plus ou moins démocratique a éraoussé leur royalisme, et on capitule de tous côtés pour rentrer en France. Au reste, tout est tellement changé, qu'on ne parle plus , le maître au valet, le père au fils, comme il y a dix ans. Bonaparte me fit offrir ma radiation, de la faveur et de la fortune; je repoussai son offre avec une indignation assez piquante ; il en montra de l'humeur; deviendra -t-elle dangereuse?

Si la révolution s'était faite sous Louis XIV, Cotin eût fait guillotiner Boileau , et Pradon n'eût pas manqué Racine. En émigrant, j'échappai à quelques jacoLins de mon almanach des grands hommes.

Nos rois en affaiblissant trop les privilèges des

ordres et des grands , ont préparé le niveau , ou pour mieux dire, le fumier de l'égalité révolutionnaire si favorable aux usurpateurs qui succèdent au peuple.

Les Français ont toujours eu du goût pour les étrangers, preuve de leur jalousie ; t, moins, les Ornaiio, les Broglio, Rose, Lowendhal, Saxe, Necker, Besenval, Bonaparte.

Constitutionnels, vous avez créé la banqueroute , et les cris des rentiers sont le moindre de vos chagrins.

L'ouvrage de M. Benjamin Constant, Sur la Nécessité de se rallier au gouvernement quel qu'il soit , est le seul ouvrage de cette espèce qui ait mérité quelque attention. L'auteur est sans contredit un homme d'esprit , mais il est tombé dans un sophisme ; car il s'ensuivrait qu'il faudrait refaire le même raisonnement à chaque mutation. La révolution ne finira que lorsqu'on prononcera la monarchie , par deux raisons : d'abord , parce que le mot république entretient le divorce entre la population et le territoire , et ensuite , parce que par une conséquence naturelle, la France ne sépare pas les deux mots république et révolution : d'où la grande illusion de

ceux qui depuis Rœderer jusqu'à Bouaparte, ont crié, la révolution est tinie , vive la république !

La nation fut entraînée par les philosophes; elle est écrasée par ses oppresseurs : ainsi égarée et opprimée , telle est son histoire.

N'est-il pas plaisant et bien effronté que Bonaparte qui a révolutionné au nom de la liberté , opprime cette même liberté , et que l'insurrection qui fut vertu contre le roi soit un crime contre le consul. Le Français est souvent bien ridicule.

S'il y avait eu de la morale et de la politique en Europe, il y aurait eu horreur universelle pour les envoyés de la convention ; on n'eût pas même reçu les envoyés du roi constitutionnel Louis XVI ; mais faute de tout cela on en est réduit à respecter les exécuteurs testamentaires de la convention.

Dans le temps du vandalisme , la France devint l'asile de tous les brigands, et tout criminel était sûr d'y être bien accueilli , et récompensé.

Voici en peu de mots l'histoire de cette journée

de Saiiit-Cloud, de cette conjuration si grande dans ses effets , si puérile dans ses moyens , si méprisable dans ses causes. C'est un prêtre dégradé, c'est un soldat frénétique et déserteur qui changent la face de la France humiliée, et par l'acte le plus despotique joint à la clémence la plus méprisante , chassent sans leur faire l'honneur de les condamner, ces vils praticiens, qui se disent les représentans de la nation, et ne sont jugés dignes ni de vivre ni de mourir.

Mais Bonaparte entre dans la salle , la tête nue et sans armes; indices équivoques d'assurance ou de crainte; mais il n'a pas le temps de parler, on crie, hors la loi! à bas le dictateur! cris d'enfans, menaces sans force et sans effet. Un petit Bruius montre à Bonaparte un poignard, d'un bras mal assuré : celui-ci se retire , pâle, effrayé et irrésolu. Que faisait Syèes cependant? attaché aux moindres mouvemens de Bonaparte, il le suivait et ne Caccompaqnait vas , se faisant un bouclier de son ombre , et prêt à protester de. violence, si la chance avait mal tourné : aussi dans ce jeu de hasard où il avait mis si peu de fonds , Bonaparte ne lui a laissé de gain que ce qu'il voulait donner aux caries. Au milieu de ces orages arrive un message de Barras , qui mai informé des circonstances , lâche dans l'infortune autant (ju'il avait été insolent dans la prospérité, dépose son autorité entre les mains de celte assemblée qui elle-même n'a plus de pouvoirs , et lui fait du tyran commun un ridicule éloge, qui sem-

blerait une épigramme, s'il n'était pas une bassesse. Cette lecture est interrompue par un bruit de tambours qui se fait entendre dans le château. C'est un peloton de grenadiers qui marche à l'assaut contre la grande nation ; il entre dans la salle , et un soldat, après avoir déclaré au peuple souverain dans la personne de ses représentans que le général Bonaparte ne permet plus qu'on délibère , chasse le peuple roi dehors à coups de crosse de fusil. — Voilà l'histoire de cette grande et ridicule journée qui aura sans doute les plus terribles conséquences. Je dois àmon frère tous les détails de cette journée , car il y assista pour en rendre compte à Louis XVIII.

L'objet de tout gouvernement est le maintien de la société, et le but de celle-ci, dès qu'elle s'est formée , n'a été et n'a pu être que la garantie de la sûreté , et de la propriété. Cette définition claire, précise et complelte , n'aurait donné lieu à aucune équivoque, si on n'y avait ajouté mal-à-propos, et en pléonasme , ce mot ambigu et contentieux de liberté.

Le despotisme de Titus, de Trajan et de Marc- Aurèle, était aussi grand que celui de Tibère, de Néron et de Domitien. D'un signe de tête ils fai* saient mouvoir le monde connu depuis l'Euphrate

BISUOTHECA

jusqu'au Danube : ils étaient despotes , mais n'étaient point tyrans. Montesquieu s'est trompé à cet égard.

Un gouvernement serait parfait , s'il pouvait mettre autant de raison dans la force que de force dans la raison.

L'imprimerie est, comme nous l'avions dit, l'artillerie de la pensée. Un homme qui parle en public ne peut avoir une armée d'auditeurs; celui qui écrit peut avoir une armée de lecteurs. La censure est une institution très politique , et nos philosophes révolutionnaires en ont prouvé la nécessité : ils ne sont au fond que des malfaiteurs. Le consul ne manquera pas de l'établir.

Le cœur est la partie infinie de l'homme ; Tesprit a ses limites ; on n'aime pas Dieu de tout son esprit, on l'aime de tout son cœur. J'ai remarqué que les gens qui manquent de cœur, et le nombre en est plus grand qu'on ne croit, ont tous un amour-propre excessif, une certaine fausseté dans l'esprit, carie cœur rectifie tout dans l'homme; qu'ils sont jaloux et ingrats , et qu'il ne s'agit que de les obliger pour s'en faire des ennemis.

On me demandait en 1790 comment finirait la

révolution ; je fis cette réponse bien simple : ouïe roi aura une armée, ou l'armée aura un roi. J'ajoutai, nous aurons quelque soldat heureux , car les révolutions finissent toujours par le sabiie; Sylla, César, Cromwel.

Si après la ligue, nous n'avions pas eu un maître roi, c'en était fait delà maison de Bourbon. La Fronde pouvait devenir très sérieuse , mais le jeune roi grandissait pour devenir grand, et tout rentra dans l'ordre. Quel Bourbon ne faudrait-il pas après notre affreuse révolution , car la légitimité réunira les rois tôt ou tard , et tuera Bonaparte.

On réfléchira à ceci : il est heureux pour les Bourbons que la maison de Stuart soit éteinte. Jamais l'Angleterre n'eût armé pour eux.

La liberté de la presse a tout commencé et tout achevé dans la révolution; seul fléau dont Moïse oublia de frapper l'Egypte.

Que faire d'un peuple qui a renversé la statue d'Henri IV, et élevé un arc de triomphe à Marat? et les rois vivent tranquilles dans leurs capitales.

Quelques personnes ont de la renommée et n'ont pas de réputation : celte distinction est bonne à faire. L'une tient plus à l'histoire et l'autre à la société.

Le peuple est un instrument au service de toutes les passions. Ce qui prouve combien le Françaispeuple est peu fait pour la liberté, c'est qu'il a toujours frappé ses victimes sans les juger.

M. Necker voulut dominer le roi par l'assemblée, et ne voulut pas employer l'argent nécessaire pour acheter un parti et pratiquer une majorité : ainsi le gouvernement n'étant pas corrupteur, et l'assemblée n'étant pas corrompue, ils eurent l'une et l'autre le dépit d'une vertu forcée 5 et l'assemblée ne ressembla pas mal à une femme indignée de la retenue d'un amant trop sage.

Il y avait tel député dans cette assemblée qui craig^nit en arrivant de n'être député qu'à Bicêtre, et sa crainte était d'un bon esprit : mais revenu de cette première alarme, un grand conspirateur l'acheta, il devint l'orateur factieux et insolent de la révolution. La cour l'acheta trop tard, et il fut puni par ceux qu'on n'achetait pas , ce qu'ils regardèrent comme du mépris. :;jpnBi) iuovu eiot eai io

Cicéroii, Hoitensius, ne pouvaient arriver au suprême pouvoir, les armées étant aux ordres de César et de Pompée : c'étaient des avocats , les autres étaient des généraux, et c'est toujours un de ceux-ci qui règne. Eloge de Bonaparte; il méprise les philosophes, et déteste les avocats.

Quand tout va bien dans un empire , tout ouvrier est iustrumentde prospérité; il est retenu par l'harmonie générale : quand tout va mal, tout ouvrier est jacobin.

Au lieu des droits de l'homme, il fallait l'aire les principes du corps politique-, c'était la tâche de l'assemblée constituante, qui comme on sait ne constitua que nos malheurs; mais elle craignit que les publicistes n'entrassent en discussion avec elle d'après ce titre : elle aima donc mieux armer toutes les passions , et surtout la vanité, en prenant pour texte les droits de l'homme , sans songer que ce titre excluait toute espèce de constitution. Aussi la révolution et le germe de toutes les révolutions , se Jrouvent-ils dans la déclaration des droits, et la constitution qui les suit n'a pu prévaloir contre eux. Tous les pouvoirs et le roi lui-même ont péri pour iivoir servi la lettre de la constitution contre l'esprit de la révolution. L'assemblée au lieu de dire hoç est jus a dit JMS esta, et depuis elle fit autant d'outrages à sa constitution qu'à la royauté. ^^^^^titi

Le peuple ne tire sa force que de ses bras ; il ne doit les employer qu'au travail, et non pour frapper et détruire.

Dans le Dictionnaire de l'Académie, on n'y trouve pas ce qu'on ne sait point, mais on n'y trouve pas ce qu'on sait.

On se scrl souvent de ces phrases proverbiales qui sont purement d'occasion, et ne peignent que des choses indifférentes. Elles sont sans noblesse, et ne font honneur ni au goût ni à la raison.

Quand le souverain ne fait pas des lois, les propriétaires se font des usages : ce qui est arrivé dans les langues dont le peuple n'a que la propriété. Cicéron disait, partout où les propriétaires, c'està-dire l'usage a décidé, les lois le confirment.

L'imagination est la faculté de se retracer les perceptions avec plus ou moins de vivacité. Quand elle domine seule , elle occasionne les songes et même la folie. Elle composée des images et des fictions en empruntant des souvenirs à la mémoire. En réveillant les perceptions elle nous donne des sensations c.omme les objets mêmes. -- -yf^uu^i ^i

Enée est le héros de la piété filiale pour avoir luimême porté son père sur ses épaules à travers les flammes ; mais il ne le serait pas s'il l'eût fait porter par ses esclaves. On est héros quand on fait un sacrifice immense à son roi ou à sa patrie. On peut être un grand roi, un grand homme, un grand général sans être héros.

La main est puissance comme premier instrument de l'homme, en réunissant à la fois l'organe et la force, la volonté et l'ohéissance.

La métaphysique est l'usage le plus délié de l'esprit humain, de ce coup d'œil ou regard intérieur que la nature nous a donné, et qui s'exerce sur le côté théorique de tous les arts et de tout ce qui existe. Les théories et les définitions sont son ohjet. Dès qu'il faut conclure ou agir, elle nous renvoie à la logique et à l'expérience, mères des raisonnemens et des arts.

Dans un animal quelconque, le moi se compose de la réunion de toutes nos facultés ; il personnifie l'âme et le corps, et n'en fait qu'un seul être. Un homme qui dit moi, dit plus que celui qui dit mon ame.

i06 Un homme qui est toujours réel peut n'être pas vrai, mais il est vraiment homme. Un homme vrai est toujours un vrai homme, un homme réel, sans quoi il serait un fantôme.

La réminiscence est la faculté de sentir . de se rappeler la continuation de notre être; ce qui fait que l'homme se reconnaît, que le moi d'aujourd'hui est le moi de la veille , et qu'on ne recommence pas son existence à chaque instant. Elle est la continuité ou la liaison de nos idées. L'identité diffère de la mémoire.

Les Platoniciens croyaient que les connaissances que nous acquérons ne sont que des réminiscences de ce que nous avons su avant la naissance : en quoi ils avaient tort, puisque ç'iiuraienl été des réminiscences sans souvenir, et une mémoire sans conscience. Il ne peut exister une métempsycose d'idées.

On dit dans le monde, il a fait cette phrase-là de réminiscence : c'est un retour d'une idée sans conscience qu on a déjà eue ou vue quelque part.

Dans les gouvernemens représentatifs les ministres sont responsables de leur gestion. Aux yeux de la justice tout homme est responsable de ses actions ; aux yeux de la morale les intentions même sont responsables. Une affreuse responsabilité pèse

i07 sur la tête de ceux qui égarent les rois et les peuples.

La rhétorique est l'art de rendre l'homme éloquent sur les choses étrangères et éloignées de lui comme si elles lui étaient propres ou présentes 5 de régler l'éloquence elle-même, de classer toutes les formes du discours , et de mettre les idées , les sentimens et les mouvemens à leur véritable place : c'est l'art de persuader; elle emprunte à la logique les moyens de convaincre.

Le fond d'un roman peut être vrai , mais les détails en sont faux. Il est de leur essence de peindre les mœurs du temps dont ils peignent les personuaîies sous d'anciens noms , ou sous des noms invenlés. Les romans philosophiques doivent peindre le ridicule des hommes et des opinions. Un grand esprit pourra bien faire un roman, mais il n'en fera sûrement pas deux.

Toutes nos idées sont d'abord des sensations, et ensuite des souvenirs. La sensation diffère du sentiment; l'un est l'effet, l'autre la cause. On peut éprouver le sentimenl de la faim sans voir ou sans avoir vu des comestibles ; on ne peut éprouver le sentiment du manger, sans manger eu effet. Le senti-

i08 ment nous vient à la fois de nos besoins et des objets extérieurs; les sensations ne viennent que des objets.

La puissance politique est conservatrice, elle protège et réprime ; elle est l'organe de la force publique et de la justice. Les grands empires sont faits pour le gouvernement purement monarchique ; les petits états pour le démocratique , et les états qui ne sont ni grands ni petits pour l'aristocratique. Les formes dépendent du fond ; ce qui prouve l'ignorance et la bêtise de nos faiseurs de constitutions.

Etre et substance sont les mots les plus universels de toutes langues, les plus abstraits et les plus collectifs que l'iiomme puisse employer; ils ont le néant pour opposition : c'est à eux que viennent aboutir tous les genres, toutes les classes, toutes les espèces; ils sont exprimés ou sous entendus dans toutes les définitions et descriptions ; car tout est être ou substance ; ces deux mots conviennent à la matière et à l'esprit. Voilà ce qu'ils ont de commun , et voici leur différence. Uêtre est tout ce qui existe , sans égard aux qualités tant intérieures qu'extérieures dont il est doué : la substance est l'être caché sous les qualités apparentes qui le rendent sensible. Ainsi une fleur est un être; sa

substance est sous les apparences de sa couleur, de son odeur, de sa forme et de son poids. Nous ne connaîtrons jamais la suLstance des êtres, puisque nous ne les connaissons que par leurs qualités sensibles. Nous croyons l'esprit une substance à qui nous ôtons toutes les qualités de la matière , excepté l'existence et la pensée; car sans cette exception de l'existence, nous ferions en parlant de l'esprit la définition du néant, et sans l'attribut de la pensée, en parlant de l'esprit, on ne définirait que l'élre. Il résulte que les qualités sont des êtres, quoiqu'elles ne puissent exister qu'attachées aux substances , et que réciproquement il n'j a point de substance sans qualités : on les nomme accidens parce qu'elles ne sont pas essentiellement constantes dans la substance ; une fleur peut changer de forme et de couleur; l'esprit change de pensée et ne pense pas toujours.

Que si on ne considère l'esprit que comme un attribut du corps animé , et si on veut que les qualités sensibles ne soient que des manières d'être, des modes ou des modifications du sujet qui produit en nous les sensations du toucher, de la vue, de l'odorat, etc., alors il n'y aura réellement d'être et de substance dans ce monde que la matière, et l'esprit ne sera que la faculté de penser, une suite de pensées et de volontés, bref la plus brillante modification des corps organisés. Quant à la nature d'un être quelconque , on entend par ce mot l'union de sa substance et de ses qualités : ainsi on ne con-

naît jamais qu'en partie la nature d'une chose , c'est-à-dire par ses qualités ou propriétés ou attributs : la substance est toujours cachée... Le mot chose est le nom vulgaire de Vêtre et de la substance.

Le sujet d'une conversation n'en est pas toujours l'objet. Une affaire est le sujet qui occupe, et diffère de son objet.

Le bon ton est la science des convenances dans la conversation et dans les manières. Il faut bien faire attention au sujet qu'on traite et aux gens à qui on parle. Il est entre le mode et la négligence, et dans le monde il est ce que le bon goût est dans les beaux arts. En fait de style , le ton en est la convenance à la nature du sujet, mais on peut passer du style grave à un sujet badin, et du style badin, à un sujet grave. Le goût oppose souvent le ton du style à la nature du sujet.

La vérité est la qualité de ce qui est réel et évident; de ce qui est sensible et prouvé, de ce qui tombe sous les sens et de ce qui frappe la raison. La signification du mot vérit4 est vague et composée ; il n'est donc pas possible de la définir généralement. On met dans le premier ordre lés vérités

Ml mathématiques : ce sont des vérités de définitions; elles ont l'évidence pour elles; ensuite les vérités physiques, fondées sur le rapport des sens; elles produisent la certitude. Les vérités historiques sont fondées sur le témoignage des hommes, sur la mémoire et sur la vraisemblance ; ce sont les pro- Labililés qui approchent plus ou moins de la cer- ^titude. Les vérités abstraites sont opposées à la fausseté , à l'erreur, à l'illusion , aux chimères et aux contradictions : les vérilés morales sont fondées sur la raison , sur l'expérience , et sur la nécessité.

Le style est l'art de forcer l'attention aux idées , et la poésie consiste à les faire retenir. On fait donc toujours la guerre à l'oubli.

Les animaux sont près de l'avenir par leurs besoins, à cause de la crainte qui chez eux s'appellerait prévoyance, s'ils avaient l'idée du temps. Quelques philosophes parlent des animaux, comme de Dieu , avec des expressions empruntées de l'homme : d'autres leur refusent tout, et en font des automates, comme ils nient l'existence de Dieu : idolâtres ou athées , nil médium est. On découvrira pourquoi les animaux n'ont pas le temps, quand on découvrira pourquoi nous l'avons.

L'Europe doit s'attendre à de grands boule-

versemens avec cet ambitieux consul qui gouverne la France. Trois empires doivent se liguer contre lui, la Russie, l' Autriche et la Prusse ; l'Angleterre sera le banquier. L'Espagne ne peut rien que pour elle-même; l'Italie est nulle, et la Pologne touche à sa lin. D'ici à un siècle quand la Russie aura cent millions d'habilans , elle deviendra l'Europe ellemême. L'empire romain périt par les hordes du. Nord; c'est une pente naturelle. Les Français auront toujours sur le cœur la bataille de Rosbach; ils chercheront à s'en venger. La Prusse est située entre trois colosses, que deviendra-t-elle ? L'Autriche se relèvera de ses pertes. Ce gouvernement est habile et profond : elle a tout dû à sa temporisation , à sa politique et à ses mariages ; son plan est toujours le même. D'ailleurs, c'est un gouvernement paternel. Il y a un moi politique comme il y a un MOI humain; chacun tend à soi, et la révolution n'éclaire personne : ce n'est pas ma faute.

II y a une singulière parité entre la révolution d'Angleterre et celle de France. Le long parlement et la mort de Charles 1"; la convention et la mort de Louis XV I ; et puis Cromwel et puis Bonaparte. S'il y a une restauration aurons-nous un autre Charles second mourant dans son lit, et un autre Jacques second quittant son royaume, et puis une dynastie étrangère? C'est une idée tout comme une autre que cette prévision ; mais il faut recomman-

der la prévoyance à ceux qui gouvernent. Charles l^' et Louis XVI en manquèrent absolument, et malgré leurs vertus ils périrent sur l'échafaud. Les vertus d'un monarque ne doivent pas être celles d'un particulier. Un roi honnête homme , et qui n'est que cela , est un pauvre homme de roi.

Si après la bataille de Pharsale César se fût défait des Brutus, des Cassius , des Cimber, etc. , ils ne l'auraient pas assassiné en plein sénat ; ce furent des ingrats monstrueux et sans politique qui ne virent pas que l'empire avait besoin d'un maître. Sylla entendait mieux le gouvernement que César : celui-ci était pourtant plus grand homme que Sylla ; il voulut être bon, noble et généreux, et il en fut la dupe. Il y a de quoi être dégoûté de ces vertus-là quand on gouverne. On donna à Louis XVI un excellent et terrible conseil après la séance du jeu de paume; les députés y furent de grands coupables; il ne voulut pas y obtempérer ; de là sa faute et sa perte. Je connais ce conseil et celui qui le donna ; mais je ne dirai pas l'un, et je ne nommerai pas l'autre. Il y a des choses qu'il faut savoir taire.

Les philosophes ont tant déclamé contre les jésuites , et cela fait déjà leur éloge, que tout homme juste a raison de les défendre. Qui ne sait les ser vices que cette congrégation a rendus à la religion dans les Deux-Mondes : et quel bien ont fait leurs

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ennemis , les jansénistes , cette espèce de prolestans qui ne veulent aucune hiérarchie soit religieuse , soit monarchique , et qui par une sorte de fatalisme sacrifient tout à une rigide nécessité qui conduit au désespoir? heureusement qu'on n'ose plus se dire janséniste 5 ce serait trop ridicule,

On m'objectera peut-être que les jésuites ont été accusés , mais sans preuves , d'en vouloir quelquefois à la personne des rois 5 mais ils n'en veulent jamais à la royauté, car ils ne peuvent s'en passer; la conséquence est immense. Quand trois ministres se liguèrent pour les détruire en France et dans la Péninsule, ils se firent les instrumens des philosophes 5 et cette destruction a été une des grandes causes de nos malheurs- Le parlement de Paris qui était un repaire de jansénistes s'unit à eux , et Louis XV laissa tout faire, quoiqu'il détestât les gens dérobe et qu'il n'aimât pas les philosophes.

On fit une grande faute de rétablir les parlemens, qui par leur refus d'enregistrer les impôts amenèrent la révolution 5 ils étaient morts , il ne fallait pas les faire revivre ; mais il fallait rétablir les jésuites qui par l'éducation donnée à la jeunesse auraient paralysé les efforts de la philosophie , et prêché avec fruit la douce loi de l'Evangile qui vient de Dieu pour le bonheur des hommes, et qui est la première des lois : lex ligat, religioque religat.

Il n'y a qu'une morale, comme il n'y a qu'une

iV6 géométrie j ces deux mots n'ont point de pluriel, La morale est iille de la justice et de la conscience ; c'est une religion universelle.

Un peu de philosophie écarte de la religion et beaucoup ij ramène. Bacon a dit ceci de la religion , et il a voulu faire entendre que lorsqu'on revient à elle , c'est qu'elle nous rappelle par son côté politique.

Il n'y a que la nature qui ait toujours uni le châtiment et la récompense dans chacune de ses lois : aussi ses préceptes sont des penchans. Le corps social ne peut pas être aussi magnifique : les lois menacent et châtient.

La nature nous condamne à tuer un poulet ou à mourir de faim, c'est là le fondement de nos droits : et voici la généalogie des ressorts politiques 5 les besoins fondent les droits et les droits fondent les pouvoirs 5 mais en France on a donné au peuple des pouvoirs dont il n'avait pas le droit et des droits dont il n'avait pas le besoin.

Différence entre les procédés de la nature et les nôtres. Quand la nature rassemble des élémens pour faire un être vivant , cet être jouit aussitôt de deux

moi, dont l'un intérieur, l'autre extérieur : mais quand nous formons par exemple un règlement, un collège, un empire, cet être ne jouit que d'un moi extérieur.

Cette impossibilité de faire le moi dans le corps politique et dans toutes les associations a décidé la forme de tous les gouvernemens ; parce qu'il y avait autant de nécessité d'un côté que d'impossibilité de l'autre : on s'en est tiré par une fiction.

Raisons qui rendent presqu'impraticable la constitution anglaise en France. La force publique étant maritime, son explosion est extérieure : mais la France étant continentale, une force publique serait fatale à la liberté. La liberté est pour ainsi dire insulaire.

La philosophie est un esprit d'abstraction et d'analyse. Le philosophe décompose la pierre, l'architecte la taille et l'emploie, et s'il ne peut la fixer, il a recours au ciment.

Les fondemens de tout édifice sont condamnés à une obscurité éternelle. L'état de peuple est un état de commençant. L'homme naît dans la dou-

ble disette des subsistances et des lumières; il acquiert les unes et les autres par le travail et le temps : et quand il les a acquises , il ne veut plus être peuple. L'assemblée a tout fait pour une place où personne ne veut rester.

Les rois et les peuples ne se révoltent que contre le corps politique.

Ils ont rendu l'insurrection constitutionnelle : mais la fièvre n'est point constitutionnelle dans l'homme , elle est souvent inévitable ; mais il faut toujours la repousser.

Les pays attachés à la mer, comme Tyr, Amsterdam , etc. , ne peuvent être opprimés que par une force extérieure : les habitations dans les îles et autour du cap de Bonne-Espérance bravent leur gouvernement.

Un bourgeois souffrira peut-être plus impatiemment d'être comparé à un savetier , qu'un noble à un bourgeois.

Croyez -vous que si un garçon perruquier est

fait sous-lieutenant, les soldats qu'il a coiffés lui obéiront mieux? cela suppose trop de philosophie j ces sortes d'idées n'ont rien de politique.

A mesure que les superstitions diminuent chez un peuple , le gouvernement doit augmenter de précautions, et resserrer l'autorité, et la discipline.

Les princes étant la forme visible du gouvernement, il n'y a que ceux qui entendent cette fiction qui doivent connaître la vie intérieure, les jeux, les mœurs , les plaisanteries des princes : le peuple doit ignorer tout cela; à plus forte raison des papes. Benoît XIV aimé des gens d'esprit ne fut pas estimé du peuple romain.

Politesse dans Cinférieur, signe de son état. Dans le supérieur signe de son éducation ; aussi malgré la révolution , celui-ci continue pour n'avoir pas l'air d'avoir perdu son éducation, tandis que rhomme du peuple cesse d'être poli , pour prouver qu'il a changé d'état. Il brave , il insulte, parce qu'il obéissait autrefois , ce qu'il flattait : c'est à ce signe qu'il reconnaît l'égalité.

Les états despotiques périssent, faute de despotisme; comme les gens fins , faute de finesse.

Dans les gouvernement représentatifs , il faut d'abord que tous les députés puissent être coutenus dans une salle , quelle que soit l'étendue de l'empire : en second lieu, la majorité de la nation peut avoir constamment la minorité dans l'assemblée. Au reste c'est presque toujours la minorité qui gouverne.

Il y a g-rande distinction à faire entre la majorité arithmétique, et la majorité politique d'un état.

Les peuples peuvent comme Didon, gémir d'avoir trouvé la lumière.

On a eu des prêtres constitutionnels , mais on ne peut avoir une religion constitutionnelle.

D'après les principes de la constitution , et de la révolution, il ne faut expliquer que le peu de bien qui s'est opéré depuis quelques années : en effet si les colonies n'avaient pas été brûlées, il faudrait expliquer pourquoi?

L'assemblée constituante tâcha avant son départ d'organiser le désordre.

Lors (le la première révolution , je veux dire la conquête , la minorité dit à la majorité , mets-ïoi dessous ; dans cette dernière révolution la majorité a dit à la minorité , soyons égaux, et il se trouve que la vengeance est terrible.

La noblesse oublia ce principe , res eodem modo conservanlur quô generanlur. Les nobles ont d'abord défendu leur esprit avec leur épée , et leur état avec des brochures.

Grande distinction entre la propriété , et la souveraineté : les rois avaient dans leurs édits des formules de propriétaire , et de despotes plus absolus qu'ils ne l'étaient en effet : tout cela est fondé sur le droit primitif de la conquête, sur ce qu'ils étendirent peu à peu sur le royaume , le ton qu'ils avaient pris sur leur domaine, sur ce que les hommes valant toujours plus , les mots se sont trouvés trop forts. Il fallait être plus maître encore; et avoir des formes plus modestes. C'est là la sottise des révolutionnaires , ils auraient dû cacher au peuple leurs forces , en leur imposant des formes respectueuses envers le prince , et ces formes auraient à leur tour déguisé au roi sa faiblesse.

Les peuples qui composent un grand empire ,

n'ont pu être consultés pour le composer : c'est la conquête qui a fondé les dijfîérentes peuplades. Ainsi la France ne doit pas dire que ses rois l'ont détrônée , puisqu'ils l'ont formée. Ils ont rassemblé des ruisseaux et en ont formé un fleuve. Doiton consulter pour la destruction de l'empire ceux qu'on n'a pu consulter sur sa formation?

Le corps politique a des besoins , des droits , et des pouvoirs , comme je l'ai dit. Mais ia correspondance est telle entre ces trois principes, que le peuple n'a jamais le droit de ce qu'il ne peut pas : ainsi de ce qu'il ne peut être assemblé , de ce qu'il ne peut être unanime , il suit qu'il ne peut délibérer , qu'il ne peut élire la forme du gouvernement et être souverain.

Un démocrate vous dit aujourd'hui, sols libre , du ton dont un despote vous dit , sois esclave. Il est plaisant que ces MM. prétendent que nous ne voulons pas être libres.

La liberté, et l'égalité, ne sont point les deux buts du corps politique.

A Constantinople l'empire finit avant une dispute

théologique , et à Tarente avant la fin du spectacle. Nos philosophes voient bien aujourd'hui, que leur plume est un poignard.

Comparaison du sénat romain à l'empereur, et de l'assemblée , au roi. Celui-ci perd des prérogatives , comme l'autre perdait des privilèges.

On parle toujours de l'état d'où l'on sort. Sous les empereurs on parlait au nom de la république, et sous notre constitution on parle toujours au nom de la monarchie.

Nous sommes dans un siècle où l'obscurité protège mieux que la loi, et rassure plus que l'innocence.

On peut comparer la société à une salle de spectacle , on n'y était aux loges que parce qu'on payait davantage.

Trois sortes de personnes se sont présentées à la brèche lors de la révolution, d'abord les puissans, ensuite les riches, et enfin le petit peuple. Les deux premières classes se sont d'abord retirées,

la révolution a d'abord été de finance, ensuite elle a été philosophique, l'intérêt a fait taire la religion, et la vanité a bientôt fait taire l'intérêt lui-même.

L'ancienne division du royaume était fondée sur les mœurs ; aussi ou s'entendait bien quand on disait un gascon, un normand, etc.

Raison pourquoi une certaine démocratie, ramène une certaine grossièreté de mœurs : preuve de plus que ce genre de gouvernement ne convient qu'aux petits états , aux états commençants où. chacun se connaît.

La fortune de Voltaire maintint l'équilibre de son existence, voyez le Mondain. Rousseau otfre au contraire un grand défaut d'équilibre entre son talent et sa fortune. L'un convenait à un grand empire ; l'autre à une petite ville , où la pauvreté peut être une vertu. Mais par une bizarrerie que les seules passions expliquent, l'un vécut à Genève, et l'autre à Paris : l'un voulut jouir fastueusement de sa fortune chez un petit peuple, et l'autre étonner une grande nation du spectacle de sa farouche pauvreté. Ce n'est pas là la vraie philosophie.

Le vrai philosophe, est d'abord celui dont on

ne parle pas. Nous n'entendons pas aujourd'hui par philosophe un homme qui maîtrise ses passions, qui se cache , mais un homme qui a l'esprit d'analyse , une grande hardiesse , et qui secoue des préjugés sans acquérir des vertus.

Dans le monde celui - là est un vrai philosophe qui pardonne à la société son défaut de fortune , avec autant de calme qu'un tel, riche banquier, pardonne son défaut d'esprit à la nature.

Dans les petites démocraties , on a un peuple ; dans les grands états , on a un public : c'est â celuilà qu'il faut parler; favorisant toujours le penchant qu'il a à se séparer du peuple.

En Angleterre, les communes sont une forte aristocratie.

Les puissances étrangères croient autant que nos démocrates , à la souveraineté du peuple ; mais elles se conduisent comme si elles n'y croyaient pas ; de sorte qu'elles prospèrent parce qu'elles sont inconséquentes à ce principe, et que nous périssons parce que nous y avons été conséquens.

Si la souveraineté du peuple était une vérité, l'assemblée nationale et les jacobins surtout , qui ont poussé ce principe jusqu'où il peut aller, n'auraient pas fait un pas qui n'eût été un triomphe pour ce même principe.

A-t-on attendu les découvertes de Newton sur la gravitation , pour peser les corps , les poétiques pour faire des poèmes , et les ouvrages de politique pour fonder des empires ?

Là où il y a nécessité , il n'y a pas de contrat, mais plutôt nature éternelle des choses. Contrat emporte l'idée d'arbitraire. Rousseau s'est trompé à cet égard. Il semble avoir dit, sit pro ratione voluntas.

Il se peut, et il arrive , que le contrat social contrarie la nature éternelle du corps politique , et voilà pourquoi les empires se forment mieux par calus, usage, et laps de temps, que par délibération et innovation.

Dans le monde physique , c'est la fréquence , et la répétition des mêmes sensations, c'est la constance et la perpétuité des formes, qui fondent no-

ne

tre réalité et celle de tous les corps enviromians : ainsi dans le corps politique le maintien de la forme du gouvernement , la fixité des lois , la durée des usages, etc. Les Espagnols sont le peuple de l'Europe le moins amoureux des nouveautés. Il y a de la nationalité chez eux, et c'est une grande force.

Tout gouvernement a des droits sur les lumières des gens d'esprit et sur les facultés des gens riches. Mais il y en a qui allègent les liches et repoussent les gens d'esprit ; ils ne veulent ni de l'or des uns, ni des lumières des autres.

La nature a voulu que l'homme de génie eût du plaisir à répandre ses idées, ainsi les gouverne mens sont sans excuse.

La nature a voulu aussi que l'homme trouvât du charme à commander aux hommes, sans cela on n'aurait pu avoir des rois , et des magistrats , que comme on a des chevaux avec le fouet, et la bride. Ce charme vient de l'homogénéité , car il n'y aurait que de l'ennui à une espèce supérieure , de commander à une espèce inférieure ; ainsi le berger s'ennuie avec son troupeau , en proportion de ses lumières.

Un homme d'un grand sens , employé par les rois, consulte mieux la nature du corps politique, l'interroge mieux, mûrit les événemens, rapproche les époques. Richelieu ne fit qu'opérer en vingt ans , ce qu*i se serait opéré dans un siècle ; car le génie ne consiste pas à contrarier la nature , ou à forcer les événemens, comme se le figurent nos modernes philosophes , mais plutôt à hâter le cours des choses vers leurs penchans naturels.

Les empereurs exerçaient , à Rome , les vengeances du peuple contre les nohles ; aussi leur histoire serait-elle toute différente si elle n'eût pas été écrite par des nohles. En France les rois ont soutenu d'ahord le peuple contre les nobles, et ensuite les nohles contre le peuple. La révolution a détruit les uns et les autres.

Paris est aussi indifférent aux malheurs de Montpellier, Nismes et Avignon, qu'à ceux de la Chine ou du Tonquin; ce qui prouve que l'unité et la vigueur du gouvernement , doivent suppléer dans les grands états à l'esprit publie qui n'y peut exister.

Les passions sont en règle dans cette révolution , ce sont les principes qui ont tort, puisqu'il n'y a qu'eux de nouveaux : les passions pré-existaient

et survivront à tout. L'envie, l'ambition, la cruauté ne connaissent pas le changement, elles sont toujours prêtes à entrer par la porte qui s'ouvre : Quadrata porta ruunt. Pilote, change ta manœuvre, car les vagues et les vents sont toujours les mêmes.

Il s'agit de poser une digue au centre de l'Europe, car le principe de la souveraineté du peuple, sèmerait des révolutions sans fin et sans terme.

Les Romains qui parlaient toujours de la république, épuisèrent toutes les formes de l'adulation envers leurs princes , et nous qui parlons toujours de la monarchie, nous avons inventé de nouvelles formes de grossièreté et de barbarie , envers les nôtres.

Quand Montesquieu a dit point de monarchie sans noblesse y il est tombé dans un inconvéniant remarquable, en laissant du vague et de l'arbitraire dans l'expression. 11 a semé le germe d'une dispute. Entendait-il une noblesse qui a des pouvoirs? ou une noblesse qui n'a que des honneurs ?

Il n'y a que quatre manières d'exister pour la noblesse : comme souveraine eu Allemagne , comme

féodale en Pologne, comme constitutionnelle en Angleterre, on comme caste sacrée dans l'Inde. En Espagne et en France , la noblesse n'était qu'une condition agréable.

Dans une grande nation le roi et le peuple se cherchent sans cesse : les nobles de naissance et les nobles de charge comme en Espagne et en France s'interposent sans cesse entre le peuple et le gouvernement, le modèrent, ou l'arrêtent. Les intrigues des rois , et les besoins du peuple, font la moitié du chemin pour se rencontrer; et le gouvernement prend d'abord une couleur monarchique. Les affaires en se multipliant se consolident; ainsi dans un cercle, plus on trace de rayons, et mieux on appuie et l'on marque le centre.

Placés entre le passé et l'avenir comme entre un vieillard chargé d'expérience et un enfant au berceau , ils ont donné la préférence à l'enfant. Aussi prétendent -ils qu'il faut tout attendre des générations à venir, et sacrifier celle-ci à la suivante.

Rousseau a fait graver à la tête de ses œuvres politiques un satyre qui s'approche d'un flambeau, et il lui crie : Satyre, n approche pas, car 'e feu bride. En quoi il a mal expliqué son allégorie, car le satyre

étant encore loin n'est frappé que de la lumière. Il fallait donc lui crier, n approche pas, car la lumière brûle ; et c'est de quoi il s'agissait. Nos philosophes ont donc jeté la lumière à nos satyres sans songer qu'elle hrûle.

Rien ne rend misérable comme de se conduire dans un état par les règles et les principes ou données d'un autre état. Un sauvage qui aurait nos lumières , un citoyen qui aurait l'ignorance du sauvage seraient également malheureux.

Les paysans font pour nous la première digestion de la vie sociale , si avec nos lumières nous avions leurs peines , et si avec leurs peines ils avaient nos lumières ils ne voudraient plus travailler, et nous ne voudrions plus vivre.

Quatre partis se sont donné rendez-vous dans la révolution, accord unique dans l'histoire, jansénistes, calvinistes, philosophes, et capitalistes.

Eii'et de la décoration militaire sur tous les Français. Mais la gloire a souvent fait reculer ceux que la vanité a fait avancer.

Entre un démagogue et un démocrate , la différence est de la main à l'inslrument.

Avec les mots : ordre et liberté on conduira et ramènera toujours le genre humain du despotisme à l'anarchie et de l'anarchie au despotisme.

La fièvre suppose des humeurs préexistantes, comme l'insurrection, l'abus du pouvoir ou le faible usage de l'autorité.

La souveraineté est le premier phénomène des corps politiques, c'est le droit de se conserver, de se défendre, de s'accroître, de jouir enfin de la plénitude de sa vie politique. Tout a sa souveraineté.

Il est démontré qu'il y a des états où les mouvemens du peuple ne peuvent qu'être funestes au corps politique , ce qui fait que la souveraineté ne peut le regarder.

L'art qu'il faut pour faire entrer le peuple dans la souveraineté prouve assez qu'il n'y est pas naturel; c'est ce qu'on appelle aujourd'hui faire une constitution.

Rousseau , orateur ambidextre , homme à talens plutôt que grand métaphysicien. Mais quand le

talent a brillé à droite, il cherche aussi à briller à gauche.

Si la révolution et ses mal eurs n'étaient arrivés , nos raisons politiques fortes de principes incontestables seraient pourtant restées sans force , parce qu'elles eussent manqué de la puissance de l'application. Le Contrat Social aurait toujours été l'évangile des factieux et l'épouvantail des rois : mais quand on part des effets , on arrive bientôt aux causes , et les causes assurent aussitôt les principes. L'esprit de parti n'a rien pu sur nous.

Les main -mortes tant décriées, ont pourtant fait les plus beaux établissemens du royaume ; c'est que le corps politique a aussi son côté main-mortable.

Les Français ont mis la liberté avant la sûreté. Cependant l'homme quitte les bois où la liberté l'emporte sur la sûreté pour arriver dans les villes oh la sûreté l'emporte sur la liberté.

La liberté est le premier bien pour un peuple pauvre et peu nombreux : quand l'empire s'agrandit et s'enrichit, elle n'est plus un besoin : j'entends ici la liberté politique.

Dans l'ancienne lutte du roi et des parlemens , il avait les troupes, et ceux-ci le peuple, dans la lutte de l'assemblée et du roi elle a le peuple et lui n'a plus les troupes. Observez que dans l'ancien régime les écliecs des parlemens tournaient au profit de l'autorité , et que dans le nouveau les pertes du roi sont autant d'échecs au corps politique: aussi subsistait -il par les victoires du roi sur le^ parlemens, et a-t-ii péri par une victoire du peuple sur le roi.

A l'ouverture des états-généraux le roi n'ayant parlé que de sa détresse, et M. Necker que de sa vertu, l'assemblée perdit dans le même jour l'espoir d'être corrompue , et la crainte d'être réprimée.

Il y avait dans la nation , et il y avait toujours eu dans l'assemblée de ses représentans une majorité d'envieux et une minorité d'ambitieux ; car c'est le grand nombre qui désespère d'avoir les places , et les prétentions fondées ne sont que pour le petit nombre : mais l'ambition veut obtenir son objet, et l'envie veut le détruire : et c'est celte envie de la majorité qui l'a emporté sur l'ambition de la minorité.

Il n'y a que ceux qui sont hors de la maison qui cherchent à la renverser. On a observé dans les

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tremblemens de terre de Lisbonne et de Lima que la canaille se jetait dans toutes les maisons , pillait, violait, massacrait : car les gueux sont aussi funestes au corps politique que les tremblemens de terre et les volcans.

Le gouvernement doit toujours compter sur l'amour des nouveautés , sur la tendance au murmure et à la désobéissance , sur la résistance enfin du peuple à gouverner, et, comme eu mécanique, ajouter l'eÉfort de la machine à l'effet qu'elle doit produire.

Il y a peu de rois qui se soient plus reposés sur l'amour des peuples que les rois de France : et cependant il n'y a pas de peuple qui ait fait plus de libelles contre ses rois.

Le problême est de savoir si le corps politique se porte mieux sous le gouvernement purement monarchique , que sous un gouvernement représentatif. Dans le premier cas, c'est la crainte du peuple; c'est-à-dire, des insurrections qui contient le gouvernement 5 dans le second, on n'a que la corruption des représentans pour obtenir l'ordre.

La crainte, la plus puissante des passions, peut

seule assurer l'existence et la durée du corps politique, elle en assure la félicité quand elle est réciproque entre le peuple et Je roi; car si le peuple craint le roi , il n'y a pas de révolte , et si les rois craignent le peuple, il n'y a pas d'oppression ; mais il y a toujours anarchie ou despotisme quand la crainte n'est que d'un côté.

On a examiné s'il valait mieux se faire craindre que se faire aimer : Henri IV fit l'un et l'autre. Louis XIV se fit craindre et se fit admirer.

Certains bourgeois fougueux que la représentation nous envoie ont les inconvéniens de l'incorruptibilité sans connaître cette vertu.

Un roi tient plus au corps politique qu'un particulier quelconque. Si unparticulier fait un crime, on ne lui dit pas : vous faites mal à l'état , car cette considération ne l'arrêterait pas ; mais on lui parle de supplice. On arrête toujours un roi, au contraire, par la considération de l'état, plus que par la crainte d'un péril particulier.

L'intérêt général l'emporte sur la liberté particulière , Un homme qui laisserait sa terre en friche, pour-

rait être accusé de folie, ou de méchanceté, très justement, dans un corps politique.

Platon disait : c'est au musicien à faire de la musique, c'est au poète à faire des vers , c'est au philosophe à en parler. Platon n'a point dit : c'est au philosophe à faire des vers ou de la musique, mais seulement à en parler. La vraie philosophie est ce hon esprit qui ne parle qu'en politique sur les états, en astronome sur les astres, etc. Le feu roi de Prusse qui parlait de tout en philosophe, agissait tantôt en politique , tantôt en guerrier, tantôt en administrateur. La philosophie n'est point /aiseusCf elle est discoureuse. C'est d'ailleurs un dissolvant, et la politique est un lien.

La philosophie renvoie l'homme dans les bois , la religion dans les temples , et la politique dans les villes.

Les attroupemens d'ouvriers sont aussi nuisibles au corps politique que la dispersion des soldats. Il est de l'essence de l'armée d'être dans les casernes ou sous les drapeaux : il est de l'essence du peuple d'être dispersé dans les ateliers ou dans les champs.

L'esprit de la révolution est opposé à la lettre de

la constitution. Les piques aux armes constituées , les tribunes aux assemblées délibérantes , les jacobins à tous les pouvoirs. C'est comme dans un concert de musique où lorsque chaque concertant fait sa partie, rien ne va.

Le corps politique n'a point en soi de côté philosophique, pas plus que de côté chimique; mais chaque chose a un regard philosophique et ce regard est en nous , mais non dans les choses 5 voilà la source de toutes les erreurs de l'esprit humain. C'est ainsi que fini, infini, espace, durée, fin, commencement, n'existent que dans nous. Si nous appliquons ces conceptions à la nature , c'est pour notre usage et non pour le sien , car elles n'en sont pas : ainsi la toise qui mesure un mur, n'est ni du mur ni dans le mur; elle est de nous et dans nous.

Le corps politique, ce phénomène artificiel a toute la sûreté et tous les inconvéniens du calcul; il a ses parties aliquotes qui sont bornées et les parties irréductibles et irrationnelles qui sont dans ce nombre : ainsi dans une toise, les pieds, les pouces et les lignes sont connues , et les portions de la toise qui ne sont ni pied , ni pouces , ni lignes , sont à l'infini. La nature marche par les incommensurables et l'art par des intervalîes mesurés.

Tel phénomène ne peut exister qu'à telle condition. Si vous voulez donner aux abeilles la liberté du papillon, vous n'aurez ni rucbe ni miel; et c'est pourtant ce qu'on a voulu.

Liberté , égalité , fausse devise du corps politique; on sait ce que l'une coûta aux Lacédémoniens , et ce que l'autre a coûté de nos jours aux Fra nçais .

La faveur populaire qui s'attachait aux parlemens lorsqu'ils résistaient au roi, se serait aussi attachée au même prix, à une simple loge de francsmaçons.

Le peuple croit sa portion de souveraineté moins aliénée, ses droits moins trahis, par des rcprésentans qui lui ressemblent, que par un roi. Voici la généalogie des lois^: elles sont filles des usages , qui sont fils des besoins , lesquels sont enfans de la nature.

Si vous eussiez consulté tous les Français avant les états 'généraux , vous auriez vu que chacun voulait un peu de la révolution actuelle. Il semble que la fortune n'ait fait que recueillir les voix pour

i39 la donner toute entière : chacun à part dit : c*est trop.

Les philosophes disent que ce n'est point une guerre d'homme à homme , une lutte des factions et des passions; mais un grand mouvement dans l'esprit humain. Il faut les prendre au mot, et la révolution n'est plus qu'une grande expérience de la philosophie qui perd son procès contre la politique. Révolution vient du mot revolvere qui signifie mettre sens dessus dessous.

Les anciens avaient en Grèce des exegètes ou interprètes des lois, que les juges consultaient dans les occasions difficiles.

La morale est comme le corps politique lui-même fondée sur l'honiogénéité , car il n'y a point de morale de l'homme à la bête, ni de l'homme à Dieu. Entre animaux elle serait fondée sur l'animalité ; entre des anges , sur la spiritualité ; entre hommes elle le serait sur l'humanité, mère de toutes vertus : car elle conduit d'abord à la justice et ensuite à la bienfaisance.

Soixante-dix dames patriciennes , à Rome , em-

poisonnèrent une foule d'hommes et de femmes illustres, et n'auraient laissé dans la république que des sots et des servantes si on les eût laissé faire. C'est là l'emblème de toutes les factions.

Parallèle de la religion et de la démocratie française : offrant pour cette vie l'égalité que la religion nous promettait pour une autre vie. Il est en faveur de la religion.

La volonté est une esclave robuste qui est tantôt au service des passions et tantôt au service de la raison : c'est un éréthisme de toutes nos facultés trop souvent produit par les passions ; car on ne peut que les concevoir absentes de la volonté, et nous ne voyons que trop souvent la raison abandonnée par elle. L'envie, la cruauté, l'ambition, veulent; la raison prie ou commande. Les femmes abondent en volontés. Un faible éréthisme s'appelle velléité. Quand on est passé de l'âge des passions et des sensations à celui des idées , on a peu de volontés ; et c'est pourtant alors qu'on a la tête politique.

Un peuple veut beaucoup et par conséquent beaucoup de choses contraires à la prospérité du corps politique : car tout peuple est enfant. Si

comme les juifs , il quitte sa terre pour suivre un chef dans le désert, il faut des prestiges pour le séduire et des miracles pour le sauver. S'il nomme un général ou un roi, il n'y a de politique dans ce grand acte que ce qui est nécessaire et forcé , je veux dire la nomination d'un chef; mais le choix de tel ou tel , s'il est purement volontaire, est ordinairement mauvais.

Le peuple accorde sa faveur et rarement sa confiance : raison fondée sur la nature de la démocratie. Tous les jeunes gens haïssent la religion et le gouvernement , et ceux qui s'attachent naturellement à l'une ou à l'autre , ne le pouvant faire par politique, le font toujours par faiblesse ou par hypocrisie : ils sont flatteurs ou dévots. C'est l'impatience du joug qui est le principe de cette haine des gouvernemens paternels. C'est d'eux pourtant que nos philosophes se sont servis pour la révolution actuelle 5 au lieu de multiplier les moyens de discipline et de subordination, ils ont recruté les passions.

Le talent est si peu de l'esprit, qu'un auteur fiançais pour avoir fait une comédie contre les philosophes, est aujourd'hui leur plus grand satellite. Dirait-il pour se disculper que les ministres le payaient ?

Quand le corps politique se forme après la conquête, le gouvernement y joue un rôle très actif et très considérable, et comme tout conspire à la réunion des partis, et à la prospérité du tout, on ne songe point à se plaindre de cette première et importante partie du gouvernement. Semblable au fruit vert qui tient d'autant plus à l'arbre qu'il est éloigné de la maturité. Mais quand ce gouvernement , quand ce premier moteur a tout organisé , quand les troupes et les tribunaux sont bien établis, les grands cbemins et les communications bien ouvertes, alors les raisonneurs ne voient plus dans ce repos général , dans cette prospérité calme et universelle, d'autre tâche que ce gouvernement père du bien et de la sûreté de tous : on le critique en paix, on en jouit avec défiance, les conversations ne subsistent plus que de médisances contre la cour; de la baine de la cour on passe bientôt à celle du gouvernement; de l'irrévérence pour le roi au dégoût de la royauté même , et autrefois de qui aimions-nous à médire au coin de nos foyers? On croit en voyant un tel ordre de choses , une telle masse de lumières , qu'on peut échafauder tout cela contre le gouvernement, la voûte est si grande, les parties en paraissent si bien liées, qu'on croit pouvoir en chang^er les colonnes et la clef même.

Le gouvernement est tellement important qu'il

peut suppléer sans cesse à la législation et à la constitution.

Lorsque dans un gouvernement il y a changement dynastique, tout le monde en convient, mais lorsqu'on laisse le roi et qu'on détruit la royauté, on profite du côté invisible de la révolution pour nier la mutation du gouvernement. En France l'espèce de république qui exista en 1790 n'était pas avouée, et on avouait la monarchie.

Quand la législation est bonne , elle couvre les défauts de la constitution, et celle-ci ne peut le lui rendre.

Une sûreté entière , une propriété toujours sacrée de ses biens et de sa personne , voilà la vraie liberté sociale.

La liberté hors de la société n'emporte pas l'idée de sûreté , et celle-ci ne peut se comprendre sans liberté et sans société.

Le peuple souverain à Athènes récompensait largement ceux qui l'amusaient, comme les vainqueurs

des jeux et autres : presque jamais les ministres et les généraux qui le servaient, qu'ils frappaient au contraire d'ostracisme. L'aristocratie romaine était fortement opposée à cette conduite.

On veut de la sûreté pour soi et pour tout le monde. Il n'en est pas de même de la liberté. On n'en veut que pour soi et on se méfie de celle des autres.

La jouissance du droit politique de citoyen ne doit être considérée que sous le rapport de l'état ; car dire que ces droits conviennent à la fierté de l'homme , c'est parler en rhéteur.

On demande toujours si les rois sont faits pour les peuples ou les peuples pour les rois ; c'est cemme s'ils demandaient si les poulets sont faits pour les hommes ou ceux-ci pour les poulets. La réponse est toute simple : Les peuples sont faits pour le corps politique; car dans l'état, si le peuple est la portion la plus considérable, le gouvernement est la pièce principale : l'un et l'autre sont faits pour le tout. L'aiguille dans une pendule n'est pas faite pour les roues , ni les roues pour l'aiguille ; le tout est fait pour la pendule.

Les comparaisons de troupeaux et de bergers en politique ne valent rien, parce que il n'y a pas d'homogénéité : aussi la religion s'est-elle emparée de cette image, parce que c'est un dieu qui se charge des hommes.

Un berger environné de ses moutons , n'est autre chose qu'un homme entouré de beaucoup de subsistances : ce n'est pas là l'image de la royauté.

Il ne peut y avoir de contrat entre le roi et le corps politique, entre le corps politique et le peuple ; puisque tout y est nécessaire. Si on obéit à sa nature éternelle , tout prospère ; sinon , tout est forcé , et tout souffre ; le corps politique pâtit également des oppressions royales et des révoltes populaires.

Le rapport n'est point du peuple au roi , ni du roi au peuple, mais de l'un et de l'autre au corps politique.

Le corps politique souffre quand les rois font des actes de propriétaires ; le propriétaire et le peuple des actes de souverain.

Les philosophes qui peignent aux peuples les

plaisirs et les abus de la richesse, sont d'autant plus coupables, qu'ils ne peuvent faire comprendre aux esprits grossiers les peines des riches , les ennuis et les anxiétés de l'esprit : le petit peuple ne comprendra jamais qu'on périsse d'ennui au sein des jouissances, qu'on abhorre la vie après un bon dîner, et qu'on se tue sur une ottomane. Racine mourut d'un regard de Louis XIV ; et cette leçon ne peut servir au peuple : la nature est également bonne dans ses dons et dans ses refus.

Les philosophes fondent souvent l'égalité sur des rapports auatomiques ; ils concluent de ce que les nerfs , les muscles , et la configuration extérieure est la même; que deux citoyens doivent être égaux : mais égal ne signifie pas semblable, nous le répétons : c'est une erreur funeste.

Un Montmorency n'étalait pas ses titres à chaque instant; l'homme d'esprit étale les siens à chaque phrase. L'espoir secret des philosophes en établissant celte égalité , c'est que toute distinction conventionnelle étant abolie, une aristocratie naturelle et indestructible leur resterait.

Entre deux hommes tels que Voltaire et un porteur d'eau, c'est ce qu'ils ont de commun qui est ad-

•147 mirable et essentiel aux yeux de la nature ; ce qu'ils ont de différent est insensible.

Ce qu'il faut entendre par corruption dans le corps politique. Tarente fut prise avant la fin de la pièce de théâtre qu'on jouait. L'amour des arts l'emportait sur celui de la patrie.

Il n'y a point de patrie là où. on ne se connaît pas tous. Ce qui remplace ce sentiment dans un grand état, n'est plus que le lien d'un langage commun et la vanité du nom. Si ce lien manque à des états différens , il n'y a plus que le gouvernement qui doit être plus fort.

Le pauvre n'ayant que sa liberté personnelle à engager, menace la sûreté des riches , qui à leur tour menacent sa subsistance. Si par un respect ironique, le riche refusait d'engager le pauvre, qu'arriverait-il?

La différence entre un ouvrier et un esclave , c'est que l'ouvrier n'engage sa liberté que pour un jour; et comme il faut qu'il l'engage tous les jours , il x'ésulte que l'ouvrier n'est libre que pendant le sommeil : or, le sommeil d'un ouvrier libre ressemble fort à celui d'un esclave.

148 ■ La vraie origine de l'esclavage apès la force et la conquêle , c'est le besoin de manger et l'amour de la vie.

Si j'avais vu tout homme manquant de pain, ou asservi par un maître, se tuer plutôt que servir ou travailler, et dans une cage de fer se briser la tête contre les barreaux plutôt que de manger, j'en concluerais que l'homme est essentiellement libre; mais alors les corps politiques n'eussent jamais existé.

Un roi qui n'a jamais été dans le secret de son existence , ne peut pas être dans le secret de son néant. N'ayant vécu que d'une vie de grand propriétaire , il ne sent point la mort politique qui s'est opérée en lui; il ne la sait que par oui dire.

Quand l'armée dépend du peuple, il se trouve à la fin que le gouvernement dépend de l'armée.

Quand un gouvernement a été assez mauvais pour exciter l'insurrection, assez faible pour ne pas l'arrêter, l'insurrection est alors de droit comme la maladie ; car la maladie est aussi la dernière ressource de la nature; mais on n'a jamais dit que la maladie fût un devoir de l'homme.

i49 Par un véritable esprit militaire, des régimens entiers ont écrit, le roi a prononcé que la loi était au-dessus de lui : nous avons cru à sa parole : La nation, la loi et le roi.

Véritable esprit de démagogue. Le maire de Paris forcé d'exécuter un décret qui ne plaît pas à la canaille, s'arrête et dit : je suis entre la loi et l'opinion publique.

L'armée est un corps dépositaire de la force publique toujours sûr de sa subsistance sans travail , mais sans liberté.

Dans la pure démocratie, tout soldat est citoyen, et tout citoyen est soldat , parce que tout homme est à la fois gouvernant et gouverné.

Quand un empire est grand et les affaires compliquées, si le gouvernement veut que le peuple y soit représenté , il arrive qu'il l'est par les amis de la forme du gouvernement déjà existante, et le peuple les regarde comme ses ennemis : ou qu'il est représenté par les ennemis de la forme existante , et alors il y a révolution.

ISO Des ignorans mal intentionnés ont l'air moins ignorans que des ignorans à bonnes intentions : cela s'est vérifié parmi nos députés ; ils ont eu l'air d'avoir un plan 5 tant qu'il y a eu quelque chose à détruire. Un marteau qu'on promène sur les compartimens d'une maison a l'air de suivre un dessin.

Alfred-Ie-Grand chercha des lois chez diÉFérens peuples pour en faire son code. Toutes les nations en ont fait autant.

Dans tout état , les villes frontières ont moins de liberté que les villes de l'intérieur; tant la sûreté est avant la liberté.

Il y a dans le corps politique une gradation de rivalité et d'émulation qui en fait l'harmonie , depuis le manœuvre jusques au grand propriétaire, et du simple soldat au maréchal de France. Dans la double hiérarchie des rangs et des fortunes , chacun n'ambitionne que l'homme qu'il a devant soi, et qui ne le sépare que d'un degré de dignités ou de la richesse. Cette ambition est très raisonnable ; mais les philosophes ont brusquement rapproché les deux extrêmes en opposant le soldat au général et le manœuvre au propriétaire : ce contre-coup a tout renversé.

d51 Les machines qui remplacent les bras sont bonnes dans les états médiocrement peuplés; elles sont nuisibles dans ceux qui ont une grande population. Une majhine est comme Briarée qui avait cent bras et un seul estomac.

La philosophie a un air de hardiesse qui charme les jeunes gens : elle a une promptitude , une simplicité qui les ravit. La politique leur semble timide , lente et compliquée , les instrumens de la destruction sont si simples? Un marteau suffit pour abattre une maison.

L'homme ne jouit jamais d'une liberté plénière, mais seulement d'une liberté du second ordre, par exemple : il est bien libre de manger telle ou telle chose , mais il n'est pas libre de ne pas manger du tout.

Le corps politique a un côté main-mortable ; tout y est viager, usufruitier, et voilà pourquoi on disait : le roi est toujours mineur et le domaine inaliénable.

La nature pour donner la vie assemble les élémeus, les unit, et continue à les resserrer pour for-

tifier son ouvrage , enfin ils prennent tant de consistance que le tout devient compacte; mais le jeu de la machine se ralentit enfin, et la mort commence sous les efiforts du principe de la vie : il en est ainsi dans le corps politique.

Dans le corps politique le gouvernement est le moyen, et la félicité publique, le but. Mais en démocratie , le moyen et le but étant dans les mêmes mains , le peuple ne s'occupe que du premier : c'est l'état de la France : il lui faut un maître.

Si on était sûr d'un gouvernement comme de la Providence, à son exemple, il faudrait bien qu'il prît le despotisme.

Le corps politique est une idée multiple , une idée complexe, il faut bien s'accoutumer à ces sortes d'idées, puisqu'au fond l'homme n'en a pas d'autres. L'homme ne pouvant exister sans la terre, le corps politique ne peut exister sans la terre et l'homme. Un cavalier ne peut se concevoir sans le cheval, et l'équitation ne peut se concevoir sans l'un et l'autre.

La forme de la bride est forcée par les propor-

i55 tions de l'homme et du cheval , comme la forme du gouvernement est forcée par les proportions du territoire et de la population.

Cette idée du c^rps politique se complique encore davantage selon les circonstance locales. En Egypte , par exemple , il n'existerait pas sans le Nil 5 ailleurs sans la mer. Le corps politique étant le mariage de l'homme et de la terre , c'est le gouvernement qui règle et légitime les actes de la souveraineté , et les actes de la souveraineté ne sont autre chose que les mouvemens du corps politique , comme un pontife légitime les fruits des unions entre hommes et femmes , etc.

Les hommes sont la partie mohile du corps politique. La terre en est la partie immobile; elle en est la substance, les hommes n'en sont que la forme. Quand les Hébreux quittèrent l'Egypte , ils ne furent plus dans le désert un corps politique , mais une caravane , un troupeau , une armée , selon l'occurrence. Ne pouvant s'attacher à une terre sablonneuse qui fuyait sous leurs pas , ils contractèrent avec le ciel, et ne devinrent enfin un corps politique qu'en entrant dans la terre promise. Un corps politique de sa nature ne peut être nomade. En Arabie , la terre ne permet pas à l'homme de s'al-

lier avec elle. L'arbre séparé de la terre n'est plus que du bois.

Ce qui ajoute aux difficultés de la politique , c'est qu'un état sans voisins qui aurait à jouir d'une paix perpétuelle, se constituerait de lui-même, tout autrement que celui qui peut être attaqué. Une armée sans chef met de terribles chances dans la formation du corps politique.

Ce qu'on appelle office, emploi, charge , poste, expression qui indique la peine et le travail , tout cela est poursuivi avec acharnement, comme prix ou récompense. La vanité fait encore plus d'heureux que l'avarice. Voilà tout l'artifice de l'ordre social. Sans cette heureuse concurrence d'ambition , on n'aurait ni officiers , ni magistrats , ni même des rois.

En France le corps politique a besoin d'un maître, plus que partout ailleurs. La souveraineté du peuple tuera tous les rois , s'ils continuent d'avoir

LE DIADÈME SUR LES YEUX , AU LIEU DE l' AVOIR SUR LE FRONT :

Si Dieu n'était pas fort l'univers n'irait pas.

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