LETTRE
A l'abbé de villefort, beau-frère de la marquise
DE VILLEFORT, SOUS-GOUVERNANTE DES ENFANS DE FRANCE, ET DEPUIS CHANOINE DU CHAPITRE ROYAL DE SAINT-DENIS , AUTEUR DE PLUSIEURS ORAISONS FU- NÈBRES. — 1800.
Votre lettre, adressée à Londres, mon cher abbé, m'est parvenue à Hambourg-. J'ai quitté l'Angleterre pour deux raisons; c'est que d'abord le climat ne me convient pas , et qu'ensuite j'ai besoin d'être sur le continent pour mon dictionnaire de la langue. D'ailleurs , je n'aime pas un pays où il y a plus d'apothicaires que de boulangers , et où l'on ne trouve de fruits mûrs que les pommes cuites. Les Anglaises sont belles , mais elles ont deux bras gauches :
Et la grâce , plus belle encor que la beauté ,
a dit notre Lafontaine qui a dit tant de choses ; les Françaises doivent trouver ce vers charmant. Paris est mon élément, mon cher Villefort, et je crains
bien de ne plus le revoir. Ma santé est pourtant assez bonne; mais la lame use le fourreau, et le physique chez moi n'est plus au niveau du moral. J'approche de la cinquantaine, et dans quelques années , je serai dans cet âge où. tout décède dans l'homme avant la mort.
Vous me dites que votre pinceau vous fait vivre; il ne faut que cela pour un émigré. Faites donc des croûtes pour avoir du pain puisque cela vous réussit; ma plume me rend le même service; venter largitor ingenii. Vous avez la bonté de m'appeler Tacite ; vous avez raison , car il y a long-temps que je me tais , comme je l'ai déjà dit.
J'ai trouvé enfin la règle des participes , et celle du placement de l'épithète avant ou après le substantif (1). Excepté un jeune homme que je forme, il se nomme ChênedoUé , ceux qui m'entourent ne m'entendent guère, et ce n'est pas tant-pis pour moi. Vous me parlez de mon frère, et vous l'appréciez très-bien , c'est me faire grand plaisir. Le malheureux , après avoir échappé aux boucheries de Robespierre , vient d'être jelé dans les tours du Temple par Bonaparte , et c'est aux missions que le comte d'Avaray lui a fait avoir du roi (2) , qu'il
(i) Il est bien malheureux que ce morceau se soit perdu.
(2) Le comte d'Avaray avait de Thonneur, de l'esprit et du cœur j s'il eût vécu à l'époque et dans le cours de la restauration, Louis XVIII sur lequel il avait beaucoup d'influence, n'aurait pas fait toutes les fautes cjui nous ont perdus.
Note de l'Editeur.
doit tout cela. Mon frère m'aurait été fort utile pour mon dictionnaire. Le roi vient de m'envoyer pour lui un brevet de colonel : cela ressemblerait-il à ceux que Jacques second donnait à Saint-Germain ? Le roi m'a fait l'honneur de m'écrire des lettres aussi honorables que bien écrites , et on est fort content à Blankenbourg de la correspondance de mon frère; mais le malheureux se fera fusiller, car il ose tout et brave tout.
J'avais prévu que la révolution finirait par le -sabre, et le premier consul sait très bien s'en servir. Il faut voir à présent jusqu'où le poussera l'enivrement du pouvoir : on se perd souvent pour vouloir aller plus loin que ses espérances, et l'ambition se dévore elle-même. On m'a fait des offres de grandeur et de fortune si je voulais rentrer en France; je les ai repoussées : le roi est un principe ; on ne peut s'en écarter.
Adieu , mon cher abbé, je suis et serai toujours tout à vous. Ecrivez-moi quelquefois , et je vous répondrai; je ne réponds pas à tout le monde
N» B. La lettre qui suit aurait dû empêcher Chênedollé de dire des choses aussi sottes que peu gracieuses du frère de l'auteur, dans un recueil qu'il publia, intitulé V Esprit de Rivarol. Il connaissait bien toute l'amitié de Rivarol pour son frère , et il n'aurait pas du oublier les serrices qu'ils lui rendirent l'un et l'autre à Handiovirg.
Note de C Editeur.