‹ Pensées inédites de RivarolChapitre 5 sur 11 · A M. DE CHÊNEDOLLÉ , LITTÉRATEUR TRÈS DISTINGUÉ · texte numérisé non relu

A M. DE CHÊNEDOLLÉ , LITTÉRATEUR TRÈS DISTINGUÉ

J'ai reçu votre lettre, mon cher Chênedollé , où vous m'exprimez si bien votre attachement et votre reconnaissance. Vous apprendrez à Paris , et cela m'a fait la plus vive peine , que mon frère est dans les tours du Temple : quand il en sortira , si vous le retrouvez , dites-lui de ne plus se mêler de politique, quoiqu'il s'y entende assez bien, et de continuer sa traduction de la Jérusalem délivrée (1). Je fus très content de ses vers , et en effet il a du talent pour la poésie : je lui disais un jour, devant vous, je vous laisse les vers, laissez -moi la prose ; il me répondit plaisamment , je ne vous la dispute pas. Quelquefois il me blâmait d'avoir publié mon pe-

(i) Le frère de Rivarol avait déjà traduit trois^cbants de^Ia Jérusalem, et il ne lui reste que les premières strophes et l'épisode d'Olinde et Sophronie : le reste s'est perdu.

tit almanacii des grands liommes , qui me fit taut de sots ennemis , et il vient de m'envoyer un petit poème très original et très spirituel qui lui en fera bien autant, c'est la Prise de l'Hélicon. Au reste, quand j'eus publié cet almanach , il se conduisit très bien à mon égard, et je ne l'oublie pas : il disait à tous ceux qui criaient tant et me menaçaient tant, c*est moi qui ai fait votre article, et je suis à vos ordres ; on le connaissait , et les choses n'allaient pas plus loin ; calamus gladium timet. Dites aussi à mon frère de vous lire , les Amours de Lijsis et de Thémire dans l'Ile de Délos'^ c'est ce qu'il a fait de mieux avec le petit poème dont je viens de vous parler. Il y a aussi de bonnes choses dans sa tragédie, reçue, il y a long-temps, au Théâtre Français, et le caractère de Guillaume-le-Conquérant, ce héros de votre patrie , est bien tracé.

Berlin , si je n'avais pas vécu si long-temps à Paris , serait pour moi une ville agréable , et la charmante reine , qui est toute Française , m'honore de sa bienveillance : ce qu'on appelle mon esprit, lui plaît beaucoup, et la princesse d'Olgorouki fait à cet égard chorus avec elle. J'ai trouvé ici un ami, émigré comme moi, M. de Dampmartiu qui doit rentrer en France ; il portera à mon frère tout ce que j'ai d'inédit ; j'aime mieux que tout cela soit publié en France qu'en Allemagne, et c'est tout simple.

Allons , mon cher Chênedollé , vous avez du talent pour la poésie, achevez votre poème, et ne

soyez pas paresseux comme moi; la paresse a du charme , mais elle est sans profit.

Adieu , je suis et je serai toujours entièrement à vous.

A MADAME LA MARQUISE DE COIGNY , SUR LA MORT DE LA COMTESSE DE BETHISY. BRUXELLES, 1795.

Cette jeune Bethisy dont votre main légère a touché en passant le douloureux souvenir, était en eÉfet un être très rare> Mariée avant de s'être développée, elle est morte avant d'être connue. Elle est morte à vingt ans, en trente-six heures, avec un enfant dans le sein , trop persuadée que les maux de la France étaient sans remède ; ainsi vous voyez que sa mort a été funeste. Convaincue qu'il fallait aimer peu de gens et connaître heaucoup de choses , elle avait de bonne heure concentré ses affections et agrandi ses idées. Son appétit de savoir s'alliait à un grand goût , et la variété de ses connaissances s'étendait avec ordre et dessin. Dans les sujets de métaphysique , exercice qu'elle aimait beaucoup, ses questions abrégeaient les difficultés ; ses réponses redressaient souvent l'explication. Ayant d'abord été un peu romanesque , comme

toutes les âmes sensibles , mais ayant tout aussitôt rencontré des gens qui l'avaient désenchantée , elle avait tiré de ce que les femmes appellent un revers, des avantages certains. L'indépendance et la fierté de son caractère , se fondaient dans une mélancolie douce et habituelle ; mais elle trouvait dans son extrême jeunesse et dans sa belle imagination des armes contre cette mélancolie. Combien de gens ont cherché inutilement en amour, ce qu'on trouvait dans sa tendre amitié. D'ailleurs point de superstitions , quoiqu'il lui eût été facile d'être une sainte Thérèse ; point d'égaremens , quoiqu'elle eût l'âme d'Héloïse. Environnée d'esprit et d'intérêts difîérens , tel se croyait en état de l'admirer qui ne savait que l'aimer, et tel autre l'aimait qui ne croyait que l'admirer. Voilà une faible esquisse de ce que le monde a perdu , et n'oubliez pas que cette perte se fit cruellement senlir au milieu de tant de grandes pertes.

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