‹ Pensées inédites de RivarolChapitre 6 sur 11 · SUR VOLTAIRE · texte numérisé non relu

SUR VOLTAIRE

Lorsque Voltaire arriva à Paris , toutes les proportions changèrent dans notre littérature. Les colosses devinrent des pygmées , et le reste fut invisible.

La poésie doit toujours parler par images, comme chez les enfans et les sauvages , toujours peignant , toujours décrivant , Voltaire a dit ,

Le cordonnier qui vient de ma chaussure, Prendre à genoux la forme et la mesure ,

il fallait Yartisan.

Voltaire et les philosophes du jour, ne comprirent pas que c'est pour fonder et défendre une religion qu'il faut de l'esprit, et qu'il n'en faut pas pour l'attaquer. On connaît leur refrain monstrueux, écrasez l'infâme.

Le vers tant répété de Voltaire par les écoliers et les recruteurs ,

Le premier (\\.\ijut roï Jid uu soldat heureux,'

i66 n'est pas français ; il fallait ,

Le premier qui fut roi , c'est un solfiât heureux ,

OU en changeant la rime ,

C'est un soldat heureux qui fut le premier roi.

Avec son principe qu il faut frapper fort plutôt que juste, on peut faire des tours de force et surprendre des succès, mais cette pratique est fausse, et a fait de mauvais écoliers. Comment dans son Œdipe Jocaste peut-elle dire ,

Les prêtres ne sont pas ce qu'un vain peuple pense ; Notre crédulité fait toute leur science j

elle qui a été assez crédule pour exposer son fils sur la foi d'un oracle? et qu'aurait-elle dit si Œdipe lui eût fait cette réponse?

Il s'en faut bien que Voltaire dans sa Correspondance offre quelques unes de ces charmantes formes de style dont madame de Sévigné fourmille. Quand il ne se soigne pas , il est lâche et même incorrect; il s'élève sans être sublime, s'abandonne sans être original , mais il a souvent de la grâce.

Tantôt Voltaire relève son siècle, et tantôt il le traite avec le dernier mépris. Tautôt il se plaint des

entraves qu'on met à la liberté de la presse; tantôt il déclame contre cette foule de rêves , de systèmes en physique et en politique , d'opinions extravagantes , de paradoxes , d'ennuyeux drames qu'enfantent la liberté et la fureur d'écrire : souvent il accuse Corneille de ne faire que raisonner, et Racine de ne dialoguer que des sentimens : quelquefois, il s'accuse lui-même d'avoir trop sacrifié à l'action, au mouvement, aux coups de théâtre, au merveilleux, à l'invraisemblable, et d'avoir ainsi ouvert la porte à des successeurs sans talent qui l'ont trop imité, et qu'applaudit un public que luimême a corrompu. Son mot, il faut frapper fort plutôt que juste , est donc une véritable hérésie en littérature.

Voltaire se plaignait beaucoup vers la fin de sa vie , de l'engouement de Paris pour l'Opéra , et de l'ascendant que la musique prenait sur sa prose et ses vers : il ne réfléchissait pas assez sur l'homme qui de sa nature préfère les sensations aux idées.

Voltaire n'a presque jamais rien écrit de rare 5 son sublime est presque toujours d'emprunt. La réponse de Mahomet à Zopire est de la maréchale d'Ancre , et celle de Gusman dans Alzire est du duc de Guise. Ce ne sont pas là les élans de Corneille, et les beaux vers de Racine inconnus jusqu'à eux, et qui seront admirés et pillés de siècle en siècle; mais Voltaire est à l'abri du vol , taudis qu'on n'était pas à l'abri des siens.

Je ne serais pas étonné, d'après les principes voltairiens et révolutionnaires qui ont perverti notre malheureuse nation , qu'une foule d'écrivains , et cela se fait déjà sentir, ne fissent des ouvrages où le bon sens, la morale et le goût seront également pervertis. On aura des romans , des drames monstrueux, des tragédies où l'horreur remplacera la terreur, des poèmes qui n'auront ni commencement, ni milieu, ni fin, où tout sera sacrifié à l'innovation dans le style , à la bizarrerie dans les idées, et où notre belle langue sera défigurée , ou pour mieux dire dénaturée : enfin , il en sera de la littérature comme des mœurs , et l'esprit sera aussi révolté que le cœur.

On me fit lire à Hambourg une esquisse sur le Génie du Christianisme, imprimée à Londres, qui annonce un ouvrage plus complet et plus étendu. Il y a du Fénélon et du Bossuel dans cette esquisse , et l'auteur qui est jeune encore , nous promet un homme religieux , et un grand écrivain (1).

(i) On voit que Rivarol avait bien deviné M. de Chateaubriand.

Note de l'Editeur.

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