DU GOUT ET DE LA CRITIQUE
Quand il est sûr de marcher dans la bonne voie, quand il suit les traces de ceux de ses prédécesseurs qui jouissent à juste titre d’une grande célébrité, l’ar-
tiste alors peut s’armer de la hardiesse et de l’assurance qui conviennent au vrai talent. Il ne doit pas se laisser détourner du droit chemin par le blâme d’une foule ignorante. C’est lui qui a raison, c’est de lui que viennent les leçons et les exemples du goût.
Plus on est convaincu et fort, plus il faut être bienveillant envers les hésitants et les faibles.
La bienveillance est une des grandes qualités du génie.
Le malheur des grands artistes, celui qui n’est connu que d’eux seuls et dont ils ne se plaignent qu’entre eux, c’est de n’être pas assez sentis. Il y a un effet total qui constate le succès; mais ces détails de la perfection,
mais cette foule de traits précieux ou par tout ce qu’ils ont coûté ou parce qu’ils n’ont rien coûté du tout, voilà ce dont quelques connaisseurs jouissent seuls et dans le secret, ce que les applaudissements publics ne disent pas, ce que l’envie dissimule toujours, ce que l’ignorance ne peut jamais entendre et ce qui, s’il était bien connu, serait la première récompense des vrais talents.
« Il ne s’est presque jamais rien fait de grand dans le monde que par le génie et la fermeté d’un seul homme qui lutte contre les préjugés de la multitude ou qui lui en donne. » (Voltaire.) — Oui, si le génie est bon, tant mieux; mais s’il est mauvais, comme a été le sien, où cela con-
duit-il? A la barbarie, au désaveu absurde de ce qui est à jamais le beau, le vrai, au dessèchement de l’âme et du cœur, au rien, au vide, au calme affreux d’une terre inhabitée.
Le temps fait justice de tout.
Des ouvrages absurdes ont pu surprendre, tromper un siècle par des traits faux, mais éblouissants, parce qu’en général les hommes jugent rarement par eux-mêmes, parce qu’ils suivent le torrent et que le goût pur est presque aussi rare que le talent.
Le goût! Il consiste moins encore à apprécier le bien là où il se montre, qu’à le reconnaître sous l’épaisseur des défauts qui le cachent. Les commencements informes de certains arts ont quel-
quefois au fond plus de perfec* tion que l’art perfectionné.
Il y a plus d’analogie qu’on «ne pense entre le bon goût et les bonnes mœurs. Le bon goût est un sentiment exquis des convenances que donne un heureux naturel et que développe une éducation libérale.
Ce n’est guère que le bas style dans les arts, tant en peinture qu’en poésie et en musique, qui plaît naturellement à la multitude. Les plus sublimes efforts de l’art n’affectent point les esprits incultes. Un goût fin et délicat est le fruit de l’éducation et de l’expérience. Nous recevons seulement en naissant la faculté de nous donner ce goût et de le
cultiver, ainsi que nous naissons avec la disposition de recevoir les lois de la société ou de nous conformer à ses usages. C’est jusqu’à ce point, mais pas plus loin, qu’on peut dire que le goût nous est naturel.
Le peuple ignorant montre aussi peu de goût dans ses jugements sur l’effet ou sur le caractère d’un tableau qu’en face des objets animés. Dans la vie, il s'extasiera devant la violence ou l’emphase; dans l’art, il préférera toujours des attitudes forcées ou guindées et des couleurs brillantes à une noble simplicité, à une grandeur tranquille, telles que nous les voyons représentées dans les tableaux des anciens.
Peut-on jamais assez aimer, assez admirer le beau suprême?
Quelle fleur, entre les plus belles fleurs, peut égaler la rose, et parmi les oiseaux du firmament, quel est celui que l’on pourrait comparer à l’aigle de Jupiter?
De même est-il rien de comparable aux œuvres d’Homère, à une statue de Phidias, à un tableau de Raphaël, à une tragédie lyrique de Gluck, à un quatuor ou à une sonate d’Haydn? Est-il rien de plus beau, de plus divin et, par conséquent, de plus digne d’amour?
La louange pâle d’une belle chose est une offense.
Il faut continuellement former son goût sur les chefs-d’œuvre
de l’art : c’est perdre son temps que de s’occuper à d’autres recherches. On peut jeter les yeux sur les beautés inférieures, mais non les étudier, encore moins les imiter.
Quand les anciens voyageaient, quand ils allaient à la campagne, ils emportaient toujours avec eux des objets d’art, des tableaux, des petits bronzes.
L’empereur Tibère voyageait invariablement avec un tableau de Zeuxis ou d’Apelles représentant un prêtre de Cybèle. Nous, quand nous sommes hors des lieux où nous vivons d’ordinaire, ayons toujours sous les yeux nos gravures, nos croquis d’après* les maîtres pour entretenir notre goût, pour nous aider à com-
prendre les choses nouvelles ou pour nous prémunir contre les séductions.
Il est naturel de voir ses amis en beau, excepté cependant lorsqu’ils tombent dans le faux.
Alors il est de la vraie amitié, de la charité (car celle-ci n’est pas seulement de donner dans la main), d’assister, de fortifier, de redresser l’âme et le cœur par des conseils éclairés et sincères sur tout ce qui est bon, beau et profitable. La louange d’un fat ou d’un ignorant, bien loin de nous encourager, doit au contraire nous donner l’éveil de quelque faute.
Pour tirer du fruit de la critique de nos amis, il est bien né-
cessaire que nous sachions, par la connaissance de leur caractère, de leur goût, de leurs habitudes d’esprit, distinguer jusqu’à quel point leurs observations peuvent avoir leur raison d’être.
La même sagacité qui fait qu’un homme excelle dans son art doit l’amener à faire un usage convenable du jugement des savants et des gens ineptes.
Pour être un bon critique du grand art et du grand style, il faut être doué du même goût épuré qui a guidé l’artiste et présidé à la confection de son œuvre.
Il y a peu de personnes, soit instruites, soit même ignorantes,
qui, si elles disaient librement leurs pensées sur les ouvrages des artistes, ne pourraient pas leur être utiles. Les seules opinions dont on ne peut tirer aucun fruit sont celles des demi-connaisseurs.