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DE L’ÉTUDE DE L’ANTIQUE ET DES MAITRES

Le doute même est un blâme touchant les merveilles des anciens.

Prétendre se passer de l’étude des antiques et des classiques, ou c’est folie, ou c’est paresse. Oui, l’art anticlassique, si tant est que ce soit un art, n’est qu’un art de paresseux. C’est la doctrine de ceux qui veulent produire sans avoir travaillé, savoir sans avoir appris; c’est un art sans foi comme sans discipline, s’aventurant privé de lumière dans les ténèbres, et demandant au seul hasard de le conduire là où l’on ne peut avancer qu’à force de courage, d’expérience et de réflexion.

Les anciens n’étaient si supérieurs à nous (jue parce que leur manière de voir était aussi sensée que puissante, et aussi sincère que belle. Ce principe chez eux ne se perdit jamais; ils l’appliquaient à tout, ils en avaient fait une habitude en toutes choses.

Aussi admirons-nous des ruines de leur art ou de leur industrie jusqu’aux moindres détails, jusqu’à des poteries communes qu’ils méprisaient sans doute, et dont les beaux contours nous enchantent encore.

C’est cette manière de voir que nous avons à reconquérir. Le fil est rompu; il a été rattaché un instant pendant la renaissance des arts en Italie; de nouveaux viècles de barbarie l’ont rompu

encore : il faut tacher de le renouer.

C’est par les débris des ouvrages des anciens que les arts ont repris naissance chez les modernes; c’est par les moyens qu’ils employaient eux-mêmes qu’il faut chercher à faire revivre les anciens parmi nous, en les continuant.

Il faut copier la nature toujours et apprendre à la bien voir.

C’est pour cela qu’il est nécessaire d’étudier les antiques et les maîtres, non pour les imiter, mais, encore une fois, pour apprendre à voir.

Croyez-vous que je vous envoie au Louvre pour y trouver ce qu’on est convenu d’appeler « le

beau idéal », quelque chose d’autre que ce qui est dans la nature?

Ce sont de pareilles sottises qui, aux mauvaises époques, ont amené la décadence de l’art. Je vous envoie là parce que vous apprendrez des antiques à voir la nature, parce qu’ils sont euxmêmes la nature : aussi il faut vivre d’eux, il faut en manger.

De même pour les peintures des grands siècles. Croyez-vous qu’en vous ordonnant de les copier, je veuille faire de vous des copistes? Non, je veux que vous preniez le suc de la plante.

Adressez-vous donc aux maîtres, parlez-leur, ils vous répondront, car ils sont encore vivants.

Ce sont eux qui vous instruiront; moi, je ne suis que leur répétiteur.

Je n’ai que le petit mérite de connaître le chemin qu’il faut suivre pour arriver, et je vous l’indique. Voilà notre but : c’est d’approcher de cela (l’antique); car qu’est-ce que cela? c’est la nature, c’est la connaissance intime et l’expression achevée, philosophique, de la beauté et de la forme.

Les Grecs ont tellement excellé en sculpture, en architecture, en poésie, en tout ce qu’ils ont touché, que le mot grec est devenu le synonyme du mot beau. Il n’y a qu’eux d’absolument vrais, d’absolument beaux, parce qu’ils ont vu, reconnu et rendu. Vous les avez vus ces maîtres : ils ne boudent pas, eux, c’est tel quel, c’est ça! Les Romains les ont imi-

tés, et ils sont encore admirables; mais nous, nous sommes Gaulois, nous sommes barbares, et ce n’est qu’en nous efforçant de nous rapprocher des Grecs, ce n’est qu’en procédant comme eux que nous pouvons mériter et obtenir le nom d’artistes.

Il n’y a point de scrupule à copier les anciens. Leurs productions sont un trésor commun où chacun peut prendre ce qui lui plaît. Elles nous deviennent propres, quand nous savons nous en servir : Raphaël, en imitant sans cesse, fut toujours lui-même.

Si l’on consulte l’expérience, on trouvera que c’est en se rendant familières les inventions des autres qu’on apprend, dans l’art,

ii inventer soi-même, comme on s’habitue à penser en lisant les idées d’autrui. Ce n’est donc qu’en observant, en étudiant incessamment les chefs-d’œuvre, que nous pouvons vivifier nos propres moyens et leur donner du développement.

Monsieur, vous savez tout ce que l’on peut apprendre par soimême; mais tant que vous n’aurez pas consulté les anciens, vous ne réussirez pas à rendre ce modèle tel qu’il est. 11 n’y a qu’eux qui vous rapprendront.

Avec toute votre bonne organisation, vous resteriez devant la nature votre vie entière, que vous ne parviendriez pas à la traduire en esprit et en vérité.

Celui qui ne voudra mettre a contribution aucun autre esprit que le sien meme se trouvera bientôt réduit à la plus misérable de toutes les imitations, c’est-àdire à celle de ses propres ouvrages.

Un habile peintre qui ne courra pas le risque d’être corrompu, saura se servir avec avantage même de certains exemples vicieux. 11 tirera parti des choses les plus médiocres, qui, en passant par ses mains, acquerront de la perfection. Il trouvera dans les essais grossiers de l’art avant son renouvellement des idées originales, des combinaisons heureuses, et, qui plus est, quelquefois des inventions sublimes.

Toutes les fois que j’ai été me rassasier de la vue des compositions peintes sur les vases antiques, je suis sorti plus que jamais persuadé que c’est d’après ces exemples qu’il faut qu’un peintre travaille, que c’est là ce qu’il doit imiter lorsqu’il peint des sujets grecs. Il ne peut faire des grecs qu’en les imitant, en les suivant pas à pas. Bien plus : il peut, sans être un froid plagiaire, prendre aux peintures des vases des compositions entières et les traduire sur une toile. Il y a encore du génie à savoir ainsi recréer par la perfection des couleurs, par cet achevé de la nature que donnera l’étude, — de la nature si bien indiquée déjà, mais cependant à demi exprimée seulement dans ces simples traits.

Les exemples d’autrui, loin d’affaiblir notre imagination et notre jugement, ainsi que beaucoup de gens le pensent, servent au contraire à rassurer, à consolider nos idées de la perfection, qui, dans l’origine, sont faibles, informes et confuses. Elles deviennent solides, parfaites et claires, par l’autorité et la pratique de ceux dont on peut dire que l’approbation des siècles a consacré les ouvrages.

Que sont, comparées aux parties qui font la gloire des anciens, celles qui causent l’orgueil des modernes? Pompeuses ordonnances, flatteries du coloris, balancement des masses, enchaînement des groupes, et tant d autres coquetteriése de métier qui

lit

ne disent rien à l’âme. C’est à l’âme que les anciens voulaient parler; c’est elle que Raphaël, Michel - Ange et les autres croyaient seule digne de recevoir les hommages de l’art. En revanche, c’est elle qu’ont généralement négligée les peintres grands coloristes, grands machinistes, tous ceux enfin qui ont particulièrement excellé dans ces moyens pittoresques que tant de modernes se sont plu à célébrer comme des progrès, et à propos desquels ils ont osé s’adjuger à eux-mêmes le prix qu’ils refusaient à l’antiquité.

On peut dire, sans nuire certes à la gloire des anciens, qu’en général, ils n’ont pas su, comme les modernes, multiplier les plans

dans leurs tableaux, observer les dégradations qu’exigent ces plans successifs, lier les figures aux ligures ou les groupes aux grom pes, captiver le regard par les prestiges d’une couleur qui n’est pas celle de la nature, et qui se fait prendre pour elle. Oui, ils ont négligé ou peu connu ces choses, parce qu’ils les regardaient comme des distractions du beau qu’ils avaient en vue, parce qu’ils pensaient que ces parties secondaires de l’art n’auraient fait que détourner les spectateurs, comme eux-mêmes, de celles qui méritent tous les soins.

Homère est le principe et le modèle de toute beauté, dans les arts comme dans les lettres.

Depuis deux siècles, notre théâtre n’a plus de rival, et, quoi qu’en disent les romantiques d’outre-mer ou d’outre-Rhin, il faudra bien qu’on finisse par convenir que la scène sur laquelle on représente les chefs-d’œuvre de Corneille, de Molière et de Racine est préférable à celles où se jouent les monstruosités de Shakspeare et d’Otway, les romans dialogués de Schiller et les rapsodies de Kotzebue. Le théâtre est une grande partie de notre gloire nationale, et le plus sûr peut-être de nos titres littéraires.

Pourquoi? Parce que là, plus qu’ailleurs, on s’est souvenu d’Homère et des grands exemples antiques; parce que là, plus qu’ailleurs, on a mis en pratique

le principe de l’imitation fidèle et raisonnée des anciens.

On a dit en parlant de Racine et des autres : ces grands hommes savaient à fond le grec, et c’est en se nourrissant des chefsd'œuvre de l’antiquité qu’ils ont fini par surpasser les anciens.

— Quelle stupidité, quelle audace ! Ces grands hommes, cela va sans dire, étaient bien plus justes et bien plus modestes.

Voyez les préfaces de Racine, l’humilité de notre grand Poussin et l’opinion de la Fontaine, lorsqu’il a écrit à je ne sais quel abbé : « Qui de nous peut se croire l’égal des Grecs et des Romains? )>

il ô

Mme Dacier connaissait mieux le grec que l’esprit de son siècle.

Son apparition renouvela la stupide et honteuse querelle intentée contre les anciens et soulevée cette fois par un Lamotte : lutte du bon goût contre l’ignorance et la mauvaise foi, qui se termina par le triomphe des anciens. Mais cette victoire fut paralysée; le coup était porté, il devait être mortel pour tous les genres de beau. Un adversaire plus redoutable qu’aucun autre par sa popularité, un homme aussi sceptique en science qu’en haute religion, Voltaire, par ses sarcasmes, porta au beau les dernières atteintes. Bientôt la langue grecque et les lettres grecques furent réduites à se réfugier dans les in quai'to de l’Académie des

Inscriptions. C’est depuis nette époque que le sceptre de la philologie est sorti des mains françaises pour n’y rentrer peut-être jamais.

Et cependant, la langue française est, selon l’opinion des savants, celle qui se rapproche le plus du grec, c’est-à-dire de la langue la plus parfaite qu’aient jamais parlée les hommes. La langue française, disent-ils, est sans aucune comparaison la plus belle des langues modernes; peu s’en faut même qu’ils ne lui donnent la préférence sur le latin, qui n’a pas, à leur avis, assez d’euphonie et de clarté. Ils ne manquent pas de raisons pour repousser les objections qu’on fait sur cette quantité d’auxiliaires et de petits mots qui tem-

barrassent notre langue et garrottent la pensée dans les difficultés d’une phrase à construire.

Voici leur proposition : la langue la meilleure est celle qui réunit au plus haut degré la clarté, la variété et l’élégance. Or, la langue française est la plus claire; il n’y a qu’une opinion là-dessus.

Elle est la plus variée, car elle se prête également à toutes les formes de style, à toutes les espèces de composition en prose et en vers dont elle offre des modèles achevés dans tous les genres.

Enfin, elle est la plus élégante, car elle est, dans toute l’Europe, la langue de la bonne compagnie.

Ne résulte-t-il pas de là que, puisque notre langue est celle qui se rapproche le plus du grec,

on la parlera et on 1 écrira d'autant mieux quon aura étudié la littérature grecque de plus près et. avec plus de zèle? C’était l’avis de Boileau, qui s’y entendait.

Donc, dans les lettres comme dans les arts, il n’y a de salut que pour ceux qui, les yeux toujours fixés sur l’antiquité, lui demanderont pieusement de les guider et de les instruire.

Qu’on ne me parle plus de cette maxime absurde : « Il faut du nouveau, il faut suivre son siècle, tout change, tout est changé. » Sophisme que tout cela ! Est-ce que la nature change, est-ce que la lumière et l’air changent, est-ce que les passions du cœur humain ont changé depuis Homère? « Il faut sui-

vre son siècle » : mais si mon siècle a tort? Parce que mon voisin fait le mal, je suis donc tenu de le faire aussi? Parce que la vertu, aussi bien que la beauté, peut être méconnue par vous, il faut que je la méconnaisse à mon tour, il faut que je vous imite !

Il y a eu sur le globe un petit coin de terre qui s’appelait la Grèce, où, sous le plus beau ciel, chez des habitants doués d’une organisation intellectuelle unique, les lettres et les beaux-arts ont répandu sur les choses de la nature comme une seconde lumière, pour tous les peuples et pour toutes les générations à venir. Homère a le premier débrouillé par la poésie les beautés naturelles, comme Dieu a organisé la vie en la démêlant du

chaos. Il a pour jamais instruit le genre humain, il a mis le beau en préceptes et en exemples immortels. Tous les grands hommes de la Grèce, poètes, tragiques, historiens, artistes de tous genres, peintres, sculpteurs, architectes, tous sont nés de lui : et, tant que la civilisation grecque a duré, tant que Rome, après elle, a régné sur le monde, on a continué de mettre en pratique les mêmes principes une fois trouvés. Plus tard, aux grandes époques modernes, les hommes de génie ont refait ce qu’on avait fait avant eux. Homère et Phidias, Raphaël et Poussin, Glück et Mozart, ont dit en réalité les mêmes choses.

Erreur donc, erreur que de croire qu’il n’y a de santé pour

l’art que dans l’indépendance absolue; que les dispositions naturelles courent le risque d’être étouffées par la discipline des anciens; que les doctrines classiques gênent ou arrêtent l’essor de l’intelligence. Elles en favorisent au contraire le développement, elles en rassurent les forces et en fécondent les aspirations; elles sont une aide et non une entrave.

D’ailleurs, il n’y a pas deux arts, il n’y en a qu’un : c’est celui qui est fondé sur rimitation de la nature, de la beauté immuable, infaillible, éternelle. Qu’est-ce que vous voulez dire, qu’est-ce que vous venez me prêcher, avec vos plaidoyers en faveur du « neuf »?

En dehors de la nature, il n’y a pas de neuf, il n’y a que du baroque; en dehors de l’art, tel que

l’ont compris et pratiqué les anciens, il n’y a, il ne peut y avoir que caprice et divagation .

Croyons ce qu’ils ont cru, c’està-dire la vérité, la vérité qui est de tous les temps. Traduisons-la autrement qu’eux, si nous pouvons, dans l’expression, mais sachons comme eux la reconnaître, l’honorer, l’adorer en esprit et en principe, et laissons crier ceux qui nous jettent comme une insulte la qualification d’ « arriérés ».

Ils veulent de la nouveauté !

Ils veulent, comme ils disent, le progrès dans la variété, et pour nous démentir, nous qui recommandons la stricte imitation de l’antique et des maîtres, ils nous opposent la marche des sciences

dans notre siècle ! Mais les conditions de celles-ci sont tout autres que les conditions de l’art. Le domaine des sciences s’agrandit par l’effet du temps; les découvertes qui s’y font sont dues à l’observation plus patiente de certains phénomènes, au perfectionnement de certains instruments, quelquefois même au hasard. Qu’est-ce que le hasard peut nous révéler dans le domaine de Limitation des formes? Est-ce qu’une partie du dessin reste à découvrir? Est-ce que, à force de patience ou avec de meilleures lunettes, nous apercevrons dans la nature des contours nouveaux, une nouvelle couleur, un nouveau modelé? Il n’y a rien d’essentiel à trouver dans l’art après Phidias et après Raphaël, mais il

y a toujours à faire, même après eux, pour maintenir le culte du vrai et pour perpétuer la tradition du beau.

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