DES LIVRES SAINTS ET DES PRETRES
et pour l'entendre, il faut rêver. Il ne faut qu'un moment, je ne dis pas d'attention, mais à' écoutemenl , pour comprendre et recevoir en soi les beautés de la Bible, beautés qui s'étendent ou se resserrent , en quelque manière, selon la diverse disposition et la capacité diverse des esprits ; en sorte qu'elles entrent dans les plus petits, et remplissent les plus grands tout entiers, et que l'intelligence du même homme, selon qu'elle est elle-même mieux ou moins bien disposée, en reçoit une plénitude dès qu'elle leur ouvre un accès.
La Bible apprend le bien et le mal; l'Évangile, au contraire, semble écrit pour les prédestinés; c'est le livre de l'innocence. La première est faite pour la terre, l'autre semble fait pour le ciel. Selon que ces livres sont, l'un ou l'autre, plus répandus dans une nation, ils y nourrissent des humeurs religieuses diverses.
Il y a dans l'Écriture beaucoup de choses qui, sans être d'une clarté parfaite, sont cependant toutes vraies. Il était nécessaire de nous entretenir, par l'obscurité, dans la crainte et dans le mérite de la foi. Il faut insister sur ce qui est clair, et glisser sur ce qui est obscur; éclaircir ce qui est incertain par ce qui est manifeste ; ce qui est trouble par ce qui est serein; ce qui est nébuleux par ce qui est lucide; ce qui embarrasse et contrarie la raison par ce qui la contente. Les jansénistes ont fait tout le contraire : ils insistent sur ce qui est incertain, obscur, affligeant, et glissent sur le reste; ils éclipsent les vérités lumineuses et consolantes par l'interposition des vérités opaques et terribles. Application : Multi vocati, voilà une vérité claire; Pauci electi, voilà une vérité obscure. « Nous sommes enfants de colère, »
roilà une vérité sombre, nébuleuse, effrayante. « Nous « sommes tous enfants de Dieu; il est venu sauver les « pécheurs, et non les justes; il aime tous les hommes « et veut les sauver tous ; » voilà des vérités où il y a de la clarté, de la douceur, de la sérénité, de la lumière. Rappelons et confirmons la règle : 1° il y a beaucoup d'oppositions et même d'apparentes contradictions danr l'Écriture et dans les doctrines de l'Église, dont cependant aucune n'est fausse; 2° Dieu les y a mises ou permises, pour tenir, par l'embarras et l'incertitude, dans la crainte et le mérite de la foi. Il faut tempérer ce qui effraye la raison par ce qui la rassure, ce qui est austère par ce qui console. Les jansénistes troublent la sérénité, et n'illuminent pas le trouble. On ne doit cependant pas les condamner pour ce qu'ils disent, car cela est vrai, mais pour ce qu'ils taisent, car cela est vrai aussi, et même plus vrai, c'est-à-dire d'une vérité plus facile à saisir, et plus complète dans son cercle et dans tous ses points. La théologie, quand ils nous l'exposent, n'a que la moitié de son disque, et leur morale ne regarde Dieu que d'un œil.
Les jansénistes ont porté dans la religion plus d'esprit de réflexion et plus d'approfondissement que les jésuites, ils se lient davantage de ses liens sacrés. Il y a dans leurs pensées une austérité qui circonscrit sans cesse la volonté dans le devoir; leur entendement, enfin, a des habitudes plus chrétiennes. Mais ils semblent aimer Dieu sans amour, et seulement par raison, par devoir, par justice. Les jésuites, au contraire, semblent l'aimer par pure inclination, par admiration, par reconnaissance, par tendresse, enfm par plaisir. Il y a de la joie dans leurs livres de piété, parce que la nature
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et la religion y sont d'accord. Il y a, dans ceux des jansénistes, de la tristesse et une judicieuse contrainte, parce que la nature y est perpétuellement mise aux l'crs par la religion.
CXXXH.
Les jansénistes disent qu'il faut aimer Dieu,^et les jésuites le font aimer. La doctrine de ceux-ci est remplie d'inexactitudes et d'erreurs peut-être; mais, chose singulière , et cependant incontestable , ils dirigent mieux.
Les jansénistes aiment mieux la règle que le bien ; les jésuites préfèrent le bien à la règle. Les premiers sont plus essentiellement savants, les seconds plus essentiellement pieux. Aller au bien par toute voie semblait la devise des uns ; observer la règle à tout prix était la devise des autres. La première de ces maximes, il est b(>n de la dire aux hommes : elle ne peut les égarer. La deuxième, on doit quelquefois la pratiquer, mais il ne faut la conseiller jamais. Les gens de bien très-éprouvés sont les seuls qui n'en puissent pas abuser
Le janséniste attend la grâce de Dieu, comme le quiétiste sa présence; le premier attend avec crainte, et le second avec langueur; l'un se soumet, l'autre se résigne, très-inégalement passifs, mais également fatalistes.
Les jansénistes font de la grâce une espèce de quatrième personne de la sainte Trinité; ils sont, sans le croire et sans le vouloir, quaternitaux. Saint Paul et saint Augustin, trop étudiés, ou étudiés uniquement, ont tout perdu, si on ose le dire. Au lieu de grâce, dites
aide, secours, influence divine, céleste rosée : on s'entend alors. Ce mot est comme un talisman dont on peut briser le prestige et le maléfice en le traduisant ; on en dissout le danger par l'analyse. Personnifier les mots est UK mai funeste en théologie.
^ cxxxvi.
L,es jansénistes ont trop d'horreur de la nature, qui est cependant l'œuvre de Dieu. Dieu avait rais en elle plus d'incorruptibilité qu'ils ne le supposent; en sorte que l'infection absolue de la masse était impossible. Ils ôtent au bienfait de la création, pour donner au bienfait ie la rédemption, au Père pour donner au Fils.
Les philosophes pardonnent au jansénisme, parce que le jansénisme est une espèce de philosophie.
TITRE n.
Dieu est Dieu ; le monde est un lieu; la matière est une apparence; le corps est le moule de l'âme; la vie est un commencement.
Tous les êtres viennf-'>t de peu, et peu s'en faut qu'ils ne viennent de rien. Un chêne naît d'un gland, u)i homme d'une goutte d'eau. Et dans ce gland, dans cette goutte d'eau , combien de superfluités ! Tout germe n'occupe qu'un point! Le trop contient Tassez; il en est le lieu nécessaire et l'aliment indispensable, au moins dans ses commencements. Nul ne doit le souffrir en soi; mais il faut l'aimer dans le monde; car il n'y aurait nulle part assez de rien, s'il n'y avait pas toujours un peu de trop de chaque chose en quelque lieu.
La vérité consiste à concevoir ou à imaginer les personnes ou les choses, comme Dieu les voit; et la vertu à se donner de la bonté ; et la bonté, si elle est parfaite, à n'avoir que le* sentiments qu'on peut croire qu'aurait un ange, si, devenu ce que nous sommes, en demeurant tout ce qu'il est, il était mis à notre place, et voyait ce que nous voyons.
La sagesse est le repos dans la lumière; mais c'e^^t la lumière elle-même qui, par le jour qu'elle répand et les prestiges qu'elle opère, en colorant les abstractit comme de légères nuées, et en prêtant à l'évidei l'éclat delà sérénité, excite souvent la sagesse à se jou r dans ses rayons.
Il n'y a de beau que Dieu ; et, après Dieu, ce qu'il v a de plus beau, c'est l'âme; et après l'âme, la pens et après la pensée, la parole. Or donc, plus une âme t : t semblable à Dieu, plus une pensée est semblable à une âme, et plus une parole est semblable à une pensée, plus tout cela est Beau,
Voici de plus graves pensées ; je parlerai plus grave^ ment.
La volonté de Dieu dépend de sa sagesse, de sa bonté de sa justice, et borne seule son pouvoir. Tout ce qu est mal sera puni ; tout ce qui est bien sera compté, e rien ne sera exigé que ce qui aura été possible.
L'amour des corps sépare les âmes de Dieu, car Diei n'a point l'amour des corps. L'horreur du mal unit Dieu, car Dieu a le mal en horreur. 3Iais il aime toutei les âmes, même celles qui aiment le mal, si elles con servent quelque amour pour lui et quelque horreur po elles-mêmes, au fond de leurs égarements. Ce que no aimons malgré nous, par la force de la matière, il ni taut pas l'aimer par choix, ou de notre consentemen car alors on l'aimerait trop, et c'est là que serait le m
Établir le règne de Dieu, ou l'existence de tout bie; est la loi de la politique, eu du gouvernement des pe pies, et celle de l'économique, ou du gouvernement la maison, et celle aussi de la morale, ou du gouve:
nement de soi. La loi est ce qui oblige, et dont rien ne peut dispenser, pas même la bouté de Dieu.
Je reprends ma joie et mes ailes, et je vole à d'autres clartés.
Un objet , quel qu'il soit , nous est plus ou moins agréable, selon qu'il est , dans tous ses points, plus ou moins nettement semblable à son type ou à son modèle, qui est dans les idées de Dieu. Nos qualités sont plus ou moins louables, et même plus ou moins réelles, plus ou moins éminentes, plus ou moins dignes de leur nom, selon qu'elles sont plus ou moins, dans leur action et leur essence, conformes à leur règle, dont Dieu a l'idée.
Vraiment, nous voyons tout en Dieu, et nousne voyons rien qu'en lui, du moins dans la métaphysique. Sans son idée et ses idées, on ne peut rien apercevoir, rien distinguer, rien expliquer, ni surtout rien évaluer à son taux intrinsèque , à ce taux secret et sacré qui , placé dans le sein et au centre de chaque chose, comme un abrégé d'elle-même, en marque seul exactement, quand on le lit à cette lumière, le degré précis de mérite, le vrai poids et le juste prix.
Rien ne nous plaît, dans la matière, que ce qu'elle a de presque spirituel, comme ses émanations; que ce qui touche presque à l'âme, comme les parfums et les sons; que ce qui a l'air d'une impression qu'y laissa quelque intelligence, comme les festons qui la brodent ou les dessins qui la découpent; que ce qui fait illusion, comme les formes, les couleurs; enfin que ce qui semble en elle être sorti d'une pensée , ou avoir été disposé pour quelque destination, indice d'une volonté Ainsi nous ne pouvons aimer, dans les solidités du monde,
que ce qu'elles ont de mobile ; et, clans ce qu'il a subtil, nous devons nos plus doux plaisirs à ce qui e à peine existant, à ces vapeurs plus que légères, et à ce invisibles ondulations qui, en nous pénétrant, nous éU vent plus haut et plus loin que nos sens. Pressés poussés par les corps, nous ne sommes vraiment atteint que par l'esprit des choses, tant nous-mêmes somme esprit !
Je disais bien : la matière est une apparence ; tout et peu, et rien n'est beaucoup ; car qu'est-ce que le mon sntier? J'y ai pensé, je le crois, je le vois presque, et le dirai hardiment. Le monde entier n'est qu'un pe d'éther condensé, l'éther qu'un peu d'espace, et l'espac qu'un point, qui fut doué de la susceptibilité d'étalé un peu d'étendue, lorsqu'il serait développé, mais qi n'en avait presque aucune, quand Dieu l'émit hors (J son sein. Newton lui-même le disait : « Quand Dieu voi « lut créer le monde, il ordonna à un morceau d'espac « de devenir et de rester impénétrable. » Avec ses grî vitations, ses attractions, ses impulsions et toutes ci forces aveugles dont les savants font tant de bruit, avi les énormes masses qui effrayent nos yeux, la mati tout entière n'est qu'une parcelle de métal, qu'un gr de verre rendu creux, une bulle d'eau soufflée, où clair-obscur fait son jeu, une ombre, enfin, où rien m pèse que sur soi, n'est impénétrable qu'à soi, n'attirt ou ne retient que soi, et ne semble fort et immensf qu'à l'extrême exiguïté, à la petitesse infinie des parti cules de ce tout, qui est à peu près rien. Tout ce monde quand la main de Dieu le soupèse, quel poids a-t-ilî quand le regard de Dieu l'embrasse , quelle étendu( a-t-il? quand il le voit, que lui en semble? et quand
jx'nètre, qu'y frouve-t-il? Voilà la question. La plus
iiiblo (les catastrophes imaginables, la conflagration
I r univers, que pourrait-elle être autre chose que le
t tillement, l'éclat et l'évaporation d'un grain de poudre
la chandelle?
U vérité! il n'y a que les âmes et Dieu qui otîrent do 1 grandeur et de la consistance à la pensée, lorsqu'elle entre en elle-même, après avoir tout parcouru, touf onde, tout essayé à ses creusets, tout épuré à sa lulière et à la lumière des cieux , tout approfondi , tout
ODQU.
TITRE m.
DE L'HOMME, DES ORGANES, LE l'aME et des facultés INTELLECTUELLES.
H y a deux existences que l'homme enfermé dans luimême pourrait connaître : la sienne et celle de Dieu ; je suis, donc Dieu est. Mais la sensation seule peut lui apprendre celle des corps.
Nous voyons tout à travers nous-mêmes. Nous sommes un milieu toujours interposé entre les choses et nous.
L'homme n'habite, à proprement parler, que sa tête, et son cœur. Tous les lieux qui ne sont pas là ont beau être devant ses yeux, à ses côtés ou sous ses pieds, il n'y est point.
Le corps est la baraque où notre existence est campée.
Ce n'est guère que par le visage qu'on est soi. Le corps montre le sexe plus que la personne, l'espèce plus que l'individu.
DES OUGANES. 43
Au-c]essous de la tête, des épaules et de la poitrine commence l'animal, ou cette partie du corps où F âme ae doit pas se plaire,
Il y a, dans le visage, quelque chose de lumineux, qui ne se trouve pas dans les autres parties du corps.
Le sourire réside sur les lèvres; mais le rire a son siège et sa bonne grâce sur les dents.
Il y a, dans les yeux, de l'esprit, de l'âme et du corps.
Il n'appartient qu'à la tête de réfléchir, mais tout le corps a de la mémoire. Les pieds d'un danseur, les doigts d'un musicien habile, ont, dans un degré érai- «ent, la faculté de se ressouvenir.
La voix est un son humain que rien d'inanimé ne saurait parfaitement contrefaire. Elle a une autorité et une propriété d'insinuation qui manquent à l'écriture. Ce n'est pas seulement de l'air, c'est de l'air modulé par nous, imprégné de notre chaleur, et comme enveloppé par la vapeur de notre atmosphère, dont quelque émanation l'accompagne, et qui lui donne, une certaine configuration et de certaines vertus propres à agir sur l'esprit. La parole n'est que la pensée incorporée.
L'homme, en famille, est doué de la faculté d'inventer un langage, comme le castor de celle de bâtir là où il trouve de l'eau et des arbres. Le besoin de parler n'est pas moins inhérent à l'un que le besoin de bâtir à l'autre. L'homme invente les langues, non avec l'uni-
Ibrmité suivant laquelle construit le castor, assujetti par le genre fixe et borné de son instinct, mais avec les variétés possibles à l'intelligence. L'invention des langues est donc une industrie naturelle, c'est-à-dire commune, et, en quelque sorte, donnée à tous. Quant à son exercice, il ne faut pas s'imaginer qu'il soit si difïicile d'inventer quelques mots : les enfants même en sont capables, et le genre humain a partout commencé comme eux. Or, peu de mots suffiraient à une famille isolée, et qui ne connaîtrait que ses besoins et sa demeure. C'est de peu de mots aussi que se composent d'abord les idiomes des inventeurs. D'autres surviennent, et ajoutent aux mots connus des mots nouveaux. Imposer des noms n'est pas plus difficile que d'imposer des figures. Les langues des sauvages ne sont donc pas plus merveilleuses que les cartes de leur pays qu'ils tracent sur des peaux de cerf. Dessiner, c'est parler aux yeux, et parler, c'est peindre à l'oreille. Il y a loin du dessin d'un huron à un tableau de David, et du premier idiome des arcades à la langue de Cicéron, comme il y a loin de la pirogue ou du canot creusé, avec le feu, dans un tronc d'arbre, à un navire de haut bord, d'un carbet scythe à la ville de Constantin. Courber un arc, y attacher une corde, y ajuster une flèche, sont des opérations aussi compliquées et aussi difficiles que celle de construire une phrase; et cependant l'arc et la flèche sont partout; partout où il y a des insulaires, il y a des barques ; partout où il y a des hommes et des forêts, il y a de la chasse et des armes, des armes qui atteignent de loin. Partout où il y a plusieurs hommes, il y a des mots. L'homme est né avec la faculté de parler; qui la lui donne? Celui qui donne son chant à l'oiseau.
DE L AME. 4o
Les mots inventés les premiers sont les simples dénominatifs; les actifs suivent; les affectifs succèdent; ceux qui expriment de simples actes de l'esprit sont les derniers.
Il y a, dans les langues, quelque chose de fatidique et d'inspiré.
On peut considérer la langue de l'homme, dans le mécanisme de la parole, comme la corde qui lance d'elle-même la flèche qu'on y a ajustée. La parole, en effet, est une flèche qu'on décoche.
L'âme est une vapeur allumée qui brûle sans se consumer; notre corps en est le falot. Sa flamme n'est pas seulement lumière, mais sentiment.
L'âme est aux yeux ce que la vue est au toucher; elle saisit ce qui échappe à tous les sens. Comme, dans l'art, ce qu'il y a de plus beau est hors des règles, de même, dans la connaissance, ce qu'il y a de plus haut et de plus vrai est hors de l'expérience.
Les sens sont des lieux où l'âme a des plaisirs et des douleurs. Par la mort, par l'âge et souvent par la maladie, ces lieux sont détruits. Par le recueillement, la prière et l'austérité religieuse ou philosophique, l'âme en est absente.
Il est des âmes qui non-seulement n'ont pas d'ailes mais qui même n'ont pas de pieds pour la consistance, et pas de mains pour les œuvres.
VI y a dans l'àme un goût qui aime le bien, comme il y a dans le corps un appétit qui aime le plaisir.
Il faut, comme disait Laurent Joubert, en parlant de l'âme humaine à la reine de Navarre, la colorer, la parfumer, la teindre et l'imbiber.
L'esprit est l'atmosphère de l'âme.
Plus j'y pense, plus je vois que l'esprit est quelque chose hors de l'ame, comme les mains sont hors du corps , les yeux hors de la tête, les branches hors du tronc. Il aide k pouvoir, mais non pas à être plus.
Ce que nous appelons âme dans les hommes est invariable, mais ce que nous appelons esprit n'est le même ni à tous les âges, ni dans toutes les situations, ni tous les jours. L'esprit est quelque chose de mobile dont la direction change par tous les vents qui soufflent constamment.
L'esprit est un feu dont la pensée est la flamme. Comme la flamme, il tend naturellement à s'élever. On travaille à le ravaler, en dirigeant sa pointe en bas.
fout ce qui joint à la sensibilité la faculté de se mouvoir, ou sur soi, ou autour de soi, avec choix et par une détermination propre, a quelque manière de penser; mais l'homme seul a des pensées dont il peut former un tissu et une longue contexture.
Je soupçonne que les organes de la pensée sont dis
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tribués en plusieurs classes. Par les uns on imagine, par les autres on réfléchit , de manière cependant qu'aucun n'est ému sans émouvoir les autres. Les hommes d'un grand génie sont ceux dont les organes ont une telle force et une telle union, qu'ils sont toujours émus ensemble, dans une exacte proportion.
XX VIII
Quand nous réfléchissons, il se fait matériellement dans nos organes des plis, des déplis, des replis qui vont jusqu'au froncement, si la réflexion est profonde.
Chacun de nos organes est comme un appareil où se digèrent et se filtrent les diflerents objets de leurs sensations. Quand on exprime ce qu'on pense, il se fait une sorte de sécrétion agréable, et quand on pense ce qu'il faut, une utile nutrition s'opère.
L'habitude de penser en donne la facilité; elle nous rend plus pénétrants et plus prompts à tout voir. Nos organes, comme nos membres, acquièrent par l'exercice plus de mobilité, de force et de souplesse.
S'il y a ou s'il n'y a pas des idées qu'on peut appeler innées, est une question qui tient essentiellement ù la science, à la connaissance de l'âme, et non pas simplement une question d'école. Si, lorsque la proposition en frappe l'oreille, l'idée d'une chose, d'une existence qui n'a jamais frappé les sens, naît aussitôt dans notre esprit, y éclôt et s'y développe, on peut dire, on doit penser que c'est là une idée innée , ou dont ie germe était en nous, à peu près comme on suppose que le feu est dans les veines du caillou. En considérant ces notions comme des germes que nous portons dans uoivQ
esprit, et que certains traits de lumière y font éclore, on s'entend et l'on devient plus clair. Ces idées innées ne sont point indestructibles en nous. Elles peuvent, au contraire, être très-aisément défigurées, dénaturées, altérées, déplacées. Quoique éternel, tout cela est mobile et se chasse aisément, comme tout ce qui est germe.
On ne peut concevoir aucun objet, sans au préalable la possibilité; aucun individu, sans au préalable une nature; aucune existence, sans au préalable une existence; rien enfin d'individuel, sans une idée universelle. L'idée universelle estlelieu indispensableà chaque chose pour se placer dans notre esprit. C'est comme une idée première qui nous vient de notre esprit, de la nature et de Dieu même : notion mathématique, transcendante, qui précède toute instruction et même toute expérience. Quand vous dites : Dieu est juste, Dieu est bon, que faites-vous, sinon une des plus hautes et des plus hardies opérations de l'entend-^ment? Vous comparez Dieu à un modèle, son être à une nature idéale. Vous lui attribuez une perfection que vous concevez hors de lui en quelque sorte ; tant le primitif est pour l'esprit hors d'existence et en essence seulement! Et cette haute opération, cette opération si hardie, le moindre esprit la fait sans cesse, sans effort, que dis-je? inévitablement. Les idées! les idées! elles sont avant tout, et précèdent tout dans notre esprit.
Platon a tort : il y a des choses qui se communiquent et (jui ne s'enseignent pas; il y en a qu'on possèd* manifestement, sans pouvoir les communiquer. A la rigueur, peut-être, on n'est savant que de ce qui peut être enseigné; mais on peut être doué d'un art qui ne sau-