DES DIFFÉRENTS AGES
notre esprit et nos paroles, entre notre âme et nos manières.
Il y a, dans les vêtements propres et frais, une sorte de jeunesse dont la vieillesse doit s'entourer.
La vieillesse est amie de l'ordre, par cela même qu'elle est amie du repos. Elle aime l'arrangement autour d'elle, comme un moyen de commodité, comme épargnant la peine, et facilitant les souvenirs.
LU
La vieillesse devait être plus honorée dans des temps où chacun ne pouvait guère savoir que ce qu'il avait vu.
LUI
Il faut réjouir les vieillards.
Vous avez peut-être raison de penser ainsi, mais vous n'avez pas raison de soutenir votre opinion contre un vieillard.
L'amitié qu'on a pour un vieillard a un caractère particulier : on l'aime comme une chose passagère; c'est un fruit mûr qu'on s'attend à voir tomber. Il en est à peu près de même du valétudinaire; on lui appliquerait volontiers le mot d'Epictète : « J'ai vu casser ce qui était fragile. »
Chose effrayante, et qui peut être vraie : les vieillards aiment à survivre.
Avec des sens qui sont éteints, et des forces qui diminuent, on tient plus à la vie à venir qu'à la vie présente, et l'on est malheureux si, ne pouvant plus vivre
de celle-ci, on ne veut pas non plus vivre de l'autre. En chercliantà retenir des biens qui fuient, avec des mains impuissantes à les saisir, on s'éloigne, on se détourne des biens qui viennent et semblent d'eux-mêmes se donner à nous, tant ils conviennent à nos faiblesses et s'assortissent avec elles, par le peu de force et de vie qu'il faut pour les goûter. A cette époque, la mémoire n'a plus aucun ressort, et, par un bienfait signalé, la crédulité est extrême. Au lieu donc de chercher à ranimer ses souvenirs, il ne faudrait songer qu'à fortifier ses espérances, à les nourrir, à s'y plonger; car c'est à cela seulement que nous sommes demeurés propres. Or, les espérances, à cet âge, ne peuvent plus avoir pour objet que les choses d'une autre vie.
Il n'y a d'heureux par la vieillesse que le vieux prêtre et ceux qui lui ressemblent.
Le temps et la santé, quand ils changent, changent notre tâche et nos obligations. Tout âge est près de sa fin; il a un avenir toujours proche, et dont il nous importe à tous de nous occuper également, avenir que la jeunesse a sous ses pieds, comme la vieillesse le voit devant ses yeux. Faut-il donc agir, à la fin de la vie, comme au milieu ou au commencement? Notre action, à cette époque, ne doit-elle pas être dirigée autrement que dans d'autres temps ? Doit-on agir alors pour ce qui fuit, ou pour ce qui s'approche? Quant ù moi, je crois qu'il faut planter et non bâtir, quoi qu'en aient dit les jeunes hommes.
La vie est un pays que les vieillards ont vu et habite».
Ceux qui doivent le parcourir ne peuvent s'adresser qu'à eux pour en demander les routes.
Il faut recevoir le passé avec respect, et le présent avec défiance, si l'on veut pourvoir à la sûreté de l'avenir.
Notre vie est du vent tissu.
Que de gens boivent, mangent et se marient; achètent, vendent et bâtissent; font des contrats et soignent leur fortune ; ont des amis et des ennemis, des plaisirs et des peines; naissent, croissent, vivent et meurent, mais endormis !
Il ne suffit pas de suivre le grand chemin de la vie humaine, de naître, de se marier et de mourir. Il faut, tandis qu'on croît, vivre soumis à la volonté de ses parents. Il faut, plus tard, fonder, gouverner et pourvoir, pour le présent et pour l'avenir, sa maison, sa famille et sa société, en inculquant dans tout ce qui nous touche des principes solides de probité et de vertu, en assujettissant assidûment à la règle et soi-même et les siens, en approvisionnant sa maison des biens nécessaires, sa famille de bons exemples, et ses amis de bons souvenirs. Enfin il faut mourir en espérant une meilleure vie.
Un peu de vanité et un peu de volupté, voilà de quoi se compose la vie de la plupart des femmes et des hommes.
La vie entière est employée à s'occuper des autres ;
nous en passons une moitié à les aimer, l'autre moitié à en médire.
On a besoin pour vivre de peu de vie; il en faut beaucoup pour agir.
Lxvni.
Nous sommes prêtres de Vesta : notre vie est le feu facré que nous avons mission d'entretenir, jusqu'à ce que Dieu lui-même l'éteigne en nous.
Il est des âmes limpides et pures où la vie est comme un rayon qui se joue dans une goutte de rosée.
Chacun est sa parque à lui-même, et se file son avenir.
Il faut traiter notre vie comme nous traitons nos écrits : mettre en accord, en harmonie, le commence- \ ment, le milieu et la fin. Nous avons besoin, pour cela, d'y faire beaucoup d'effaçures.
Songe au passé quand tu consultes, au présent quand tu jouis, à l'avenir dans tout ce que tu fais.
Les dettes abrègent la vie.
N'aimer plus que les belles femmes, et supporter les méchants livres : signes de décadence.
Il faut accepter de bonne grâce les difformités que le ciel envoie ou que le temps amène.
Le meilleur des expédients, pour s'épargner beau-
îoup do peine dans la vie, c'est de penser très-peu à son intérêt propre.
On est heureux quand on sort de la santé pour entrer dans la sagesse.
Qui n'a pas l'esprit de son âge, De son âge a tout le malheur,
dit Voltaire; et non-seulement il faut avoir l'esprit de son âge, mais aussi l'esprit de sa fortune et de sa santé.
Les valétudinaires n'ont pas, comme les autres hommes, une vieillesse qui accable leur esprit par la ruine subite de toutes leurs forces. Ils gardent jusqu'à latin les mêmes langueurs ; mais ils gardent aussi le même feu et la même vivacité. Accoutumés à se. passer do corps, ils conservent, pour la plupart, un esprit sain dans un corps malade. Le temps les change peu ; il ne nuit qu'à leur durée.
Des forces toujours en travail, une activité sans repos, du mouvement sans intervalles, des agitations sans calmc!, des passions sans mélancolie, des plaisirs sans tranquillité! c'est bannir le sommeil de la vie, marcher sans jamais s'asseoir, vieillir debout, et mourir sans avoir dormi.
Vivre médicinalement , ce n'est pas toujours vivre malheureux, quoi qu'en dise le proverbe, si, penaant C(; temps, on vit en soi, ou avec soi. Vivre en soi, c'est n'avoir de mouvement que ceux qui nous viennent de i-'-^'us,
OU de notre consentement; et vivre avec soi , c'est ne rien éprouver qui ne nous soit connu; c'est être le témoin, le confident, l'arbitre de tout ce qu'on fait, de tout ce qu'on dit et de tout ce qu'on pense; c'est se servir de compagnon, d'ami et de régulateur; c'est à la fois menp»' ^*, contempler la vie.
LSXXII.
L'air d'innocence qu'on remarque sur le visage des convalescents vient de ce que les passions se sont reposées et n'ont pas encore repris leur empire. Lxxxni.
Naître obscur et mourir illustre, ce sont les deux termes de l'humaine félicité.
Il faut mourir aimable, si on le peut.
La patience et le mal, le courage et la mort, la résignation et la nécessité arrivent ordinairement ensemble. L'indifférence pour la vie nait avec l'impossibilité de la conserver.
Cette vie n'est que le berceau de l'autre. Qu'importent donc la maladie, le temps, la vieillesse, la mort, degrés divers d'une métamorphose qui n'a sans doute ici-bas que ses commencements ?
LXXXV II
Lorsque la mort s'approche, la pensée se joue encore du cerveau, comme une vapeur légère prête à se dissoudre. Elle ne s'y fait plus qu'en tournoyant, sembla"ble à la bulle de savon qui va se résoudre en goutte d'eau.
LXXXVIII
La poésie à laquelle Socrate dioait que les dieux l'a-