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LXV II

Il n'y a pas de peuple au monde qui fasse le mal avec aussi peu de dignité que nous. Notre cupidité n'a que de l'étourderie, et nos apprêts de ruse ne sont qu'une fanfaronnade. Dès que nous nous écartons de la droiture et de la générosité, nous sommes ridicules et déplaisants; nos mesures sont étroites, nos projets mal concertés, notre maintien même devient aigrefin. Les autres nations, plus graves, plus réfléchies, plus profondément émues , font bientôt de nous leur dupe; on nous bafoue et l'on se moque de nous tant qu'on veut. La vertu seule nous sied bien; nous l'exerçons avec grâce, et presque en nous jouant; nous faisons les plus nobles actions et les plus hauts sacrifices avec aisance, simplicité, grandeur. Mais il faut que nous soyons abandonnés à notre instinct; si l'on veut nous faire agir par des voies étrangères à notre naturel, nous devenons mesquins, intrigants sans suc-

ces, jouets de tous et dignes de mépris. C'est pour cela que l'histoire de nos armées est si belle , et celle de nos compagnies si misérable. Voyez le sort de nos établissements dans les Indes. Nous avons bien pu, à main armée , chasser les nations rivales d'un poste ([u'elles occupaient, et nous faire, par notre humeur, plus d'amis qu'elles en ces contrées. L'Amérique et l'Inde n'ont point à nous redemander le sang injustement versé, et nous n'avons à redouter ni leur vengeance ni leur haine; mais nous avons eu souvent à rougir de leur juste dédain ; jamais nous n'avons su y supplanter le commerce d'aucune nation, et souvent elles ont chassé nos commis avec ignominie , comme des friponneaux maladroits, assez impudents pour se mêler d'être trompeurs, sans industrie et sans vocation. Il faut à la mauvaise foi des combinaisons, des précautions, du secret, de la lenteur; le Français n'y est pas propre. Il ne réussit bien qu'aux sentiments qui exigent du jet, et au commerce qui demande du goût, de la hardiesse et de la célérité.

Les journaux et les livres sont plus dangereux en l''rance qu'ailleurs , parce que tout le monde y veut avoir de l'esprit; et que ceux qui n'en ont pas en supl)osent toujours beaucoup à l'auteur qu'ils lisent, et se hâtent de penser ou de parler comme lui.

Mettez la poésie d'Homère ou l'éloquence de Démosthènes à la mode , les Français en feront , et même ils y excelleront.

En France, il semble qu'on aime les arts pour ^^n. juger bien plus que pour en jouir.

Il faut ménager le vent aux têtes françaises, et le choisir, car tous les vents les font tourner.

Les Français sont les hommes du monde les plus propres à devenir fous, sans perdre la tête. Ils ne se trompent guère que méthodiquement, tant ils sont peu taits pour la méthode. Leur raison va toujours plus droit et plus vite que leur raisonnement. Lxxiir,

Les Français étaient un peuple moral, par leurs vices même, qui les attachaient peu à la matière; tandis que les Hollandais, par exemple, étaient un peuple matéynel, même par leurs vertus, l'amour du travail et l'esprit d'épargne. Nous avons encore en France une expression bourgeoise qui est un reste et un signe de la noblesse et du désintéressement ordinaires en nos mœurs passées. On dit, dans nos petites villes, d'un homme qui Cfime à entasser : // tient à la matière, expression très-philosophique, et qui certes fait honneur à la nation où elle est en usage.

La sagesse de Bonaparte était dans ses pensées, et la iblie dans ses passions.

Dans les hommes du Midi, la méchanceté s'épavore en paroles et en pensées. Moins subtile et plus grave chez ceux du Nord , elle ne peut se contenter que par des actes.

Dire vivement et avec feu des choses froides est une coutume des Méridionaux. C'est que leur vivacité oriinaire vient du sang, non de l'àme.

<98 TITRE xvr.

Les affaires d'Angleterre vont bien ; mais sa trarviuitllité va mal. Je ne vois là qu'un peuple qui croit ne pouvoir acheter ses richesses à trop haut prix. Otez-lui son commerce ; il trouvera demain ses anxiétés politiques insupportables, et ne voudra plus les souffrir. Une vi toute paisible lui rendrait sa constitution odieuse. Son gouvernement est pour lui un sujet d'inquiétude et de défiance, non d'amour, de repos et de sécurité.

C'est de l'Angleterre que sont sorties, comme des brouillards, les idées métaphysiques et politiques qui ont tout obscurci.

Lxxrx.

Les Anglais sont gens de bien pour leur propre compte, et gens sans foi pour le compte de leur pays.

Le peuple anglais est tranquille, toutes les fois qu'il n'est pas agité violemment : son caractère lui tient lieu de police. Il est d'une humeur posée, qui donne aux passions le temps de s'amasser lentement et de croître; aussi ses sentiments sont-ils forts.

Les Anglais sont élevés dans le respect des clioses sérieuses, et les Français dans l'habitude de s'en moquer.

En Angleterre, le parlement est roi, et le roi ministre, mais ministre héréditaire, perpétuel, inviolable. C'est un monarque mutilé, borgne, boiteux et manchot, mais honoré.

Fox était, dans toutes les acceptions de notre mot

français, un homme qui savait se montrer; il ne savait pas autre chose.

Le mot de Louis XIV : « Il n'y a plus de Pyrénées, » manque de justesse. Ce n'est pas là ce qui a rendu l'Espagne et la France amies ; c'est plutôt la conquête de a Franche-Comté qui, n'ayant plus laissé, entre les deux nations, aucun sujet de discorde, a fait rentrer l'Espagne dans les limites naturelles où nous n'avions rien à lui envier. L'Espagne et la France sont donc et doivent rester unies, parce qu'il y a des Pyrénées.

L'orgueil est le caractère dominant du peuple espagnol. Jusque dans sa passion pour l'or, il y a plus d'orgueil que de cupidité. C'est l'éclat de ce métal, sa pureté, sa grandeur, et, pour ainsi dire, sa gloire, qui le lui rendent si cher. Il le regarde comme le roi des métaux, et se croit, comme la nation la plus noble de la terre, seul digne de le posséder. Aussi a-t-il été impitoyable envers les Indiens, pour leur arracher cette matière souveraine, qui lui semblait captive entre les mains d'un peuple nu.

Les Espagnols ont, dans leurs sentiments, l'enflure qu'on trouve dans leurs livres; enflure d'autant plus déplorable qu'elle couvre une force de caractère et une grandeur réelles. Ils se sont rendus odieux et criminels par un faste insensé, et soutfrent encore aujourd'hui de l'horreur que nous inspirent les conquérants de l'Inde. Cet exemple doitenseigaer aux autres peuples à prendre plus de soin de l'honneur de leur nom, et à le maintenir san>5 tache; car, malgré soi, on départ sur les individus, dans les rapports même de l'intimité, l'opinion qu'on

a conçue des mœurs et du caractère général de leur nation.

Donner à ses souverains de nouveaux empires, et trouver l'occasion de devenir et de se montrer savant, tel était le double but qu'ambiZ-onnait Améric Vespuce, et qui l'honorait à ses yeux il trouvait beau de se gouverner, sur la mer et dans des pays inconnus, par les règles de l'astronomie, science alors peu répandue et pou avancée. Il avait de l'élévation dans l'esprit et de la hardiesse dans le caractère; mais aucun grand principe de morale ne le dirigea jamais. Dans àes relations, il veut toujours paraître imbu des bonnes lettres; mais il écrit plutôt en homme à qui sa mémoire rappelle de belles descriptions, qu'en voyageur à qui son imagination représente de beaux objets.

LXXXVIII

Anson voyagea avec faste, suivi pompeusement d'une nombreuse escorte. Byron se promena sur la mer en homme qui voulait la connaître, parce qu'il devait s'y battre; Carteret, en marin qui aime son métier; Wallis, en gentilhomme qui veut étudier les coutumes et les lieux ; M. de Bougainville, en militaire français qui prépare une relation piquante ; Cook, en navigateur qui veut acquérir un grand nom et laisser une longue mémoire chez les nations polies et chez les sauvages.

Frédéric IL Ce roi sans femmes ne sera jamais mon héros. Sa fameuse tactique a déjà démenti toute l'estime qu'on en faisait, lorsqu'elle a voulu, dans ces derniers temps, se mesurer avec notre impétuosité française. Ces Prussiens si vantés étaient toujours battus avant d'avoir achevé de se mettre en garde, en déroulant

Dr CARACTÈRE DES NATIONS. 201

leurs longues évolutions. Si ses institutions militaires ont déjà peu réussi, que sera-ce de ."ïa morale, ou, pour mieux dire, de ses influences de toute espèce, qui ont porté dans les es4)rits prussiens tant d'indilîérence pour tout ce qui est grave et sérieux, hors du travail et de l:i guerre? Il rendit son pays plus riche, plus belliqueux ; il ne le rendit pas medleur.

La politesse dans les manières, et la barbarie dans les mœurs; la faiblesse par l'ignorance, et la présomption par les succès ; l'imperfection par nature, et l'excellence par emprunt; des vices qui ont mille ans et seront éternels, parce qu'ils sont de race, d'habitude et de climat; des vertus qui n'ont qu'un jour et dureront peu, parce qu'elles sont de culture et non d'essence; un peuple enfin dont on a fait ce qu'il ne peut pas être, et qui est condamné à redevenir ce qu'il était : tels sont les Russes.

Il y a, dans les flatteries des Orientaux, plus d'admiration que de crainte.

Les Chinois sont-ils dans un état aussi imparfait qu'on le prétend, et y a-t-il au monde un seul peuple où le pouvoir, le ministre et le sujet soient plus fortement et plus distinctement unis, séparés, établis? « Ils ont été souvent vaincus, » dit-on; mais faut-il rendre les' institutions d'une nation responsables deshasardset des événements de la guerre? Ils ont été souvent vaincus! Oui, leurs empereurs, mais jamais leurs mœurs. Et la durée n'est-elle pas un signe de l'excellence dans les lois, comme l'utilité et la clarté sont un caractère d(! vérité dans les systèmes? Or, quel peuple eut jamais

des lois plus anciennes, qui aient moins varié, et qui aient été plus constamment honorées, aimées, étudiées?

Voici comment on pourrait diviser le commerce des nations, d'après leur caractère : L'Espagnol, joaillier, orfèvre, lapidaire; l'Anglais, manufacturier; l'Allemand, marchand de papiers; le Hollandais, marchand de vivres, et le Français marchand de modes. Dans la navigation, le premier est courageux, le second habile, le troisième savant, le quatrième industrieux, et le cinquième hasardeux.il faut donner à un vaisseau un capitaine espagnol, un pilote anglais, un contre-maître allemand et des matelots hollandais ; le Français ne marche que pour son compte. Il faut proposer au premier une conquête, une entreprise au second, des recherches au troisième, au quatrième du gain, et un coup de main au cinquième. Le premier veut de grands voyages, le second des voyages importants, le troisième des voyages utiles, le quatrième des voyages lucratifs, et le cinquième des voyages rapides. Le premier s'embarque pour aller, le second pour agir, le troisième pour voir, le quatrième pour gagner, et le cinquième pour arriver. La mer enfin est pour l'Espagnol un chemin, pour l'Anglais un lieu, pour l'Allemand un cabinet d'étude, pour le Hollandais une voie de transport, et pour le Français une chaise de poste.

TITRE XYÏT.

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